Politique

Maroc : comment le royaume compose avec les putschs militaires au Sahel

Le Mali, la Guinée et le Burkina Faso ont été le théâtre de coups d’État ces deux dernières années. Quelle est la stratégie du royaume pour préserver ses bonnes relations avec ces pays du Sahel ? Éléments de réponse.

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Par - à Casablanca
Mis à jour le 22 février 2022 à 23:07

Abdoulaye Diop, ministre malien des Affaires étrangères, avec son homologue marocain, Nasser Bourita, à Rabat, le 11 octobre 2021. © MAP

« Motus et bouche cousue. » L’expression résume à elle seule la ligne de conduite adoptée par la diplomatie marocaine face à la succession de coups d’État au Sahel. Dernier épisode en date, fin janvier 2022, au Burkina Faso, quand les militaires renversent le président Roch Marc Christian Kaboré et s’emparent des rênes du pouvoir. Un putsch condamné par la Cedeao, l’Algérie et la majorité des pays occidentaux, dont la France.

Le Maroc, allié traditionnel du Burkina Faso, a préféré garder le silence, bien qu’il ne soit pas indifférent aux événements. C’est d’ailleurs dans le royaume que l’ancien président Blaise Compaoré avait trouvé refuge après sa démission. Quant à Roch Marc Christian Kaboré, le roi Mohammed VI lui avait envoyé un message de félicitations le 30 novembre 2020 pour sa réélection.

Même absence de réaction lors du coup d’État  de septembre 2021 en Guinée, alors que les relations avec Alpha Condé étaient notoirement chaleureuses. Les autorités marocaines ont tout de même suivi l’évolution de la situation avec la plus grande attention, d’autant que les Lions de l’Atlas se trouvaient alors présents à Conakry, où ils devaient affronter l’équipe guinéenne (la rencontre a été reportée). Alger s’est montré moins prudent en s’empressant de rejeter tout « changement inconstitutionnel du pouvoir à la suite du coup d’État militaire ».

Lors du premier putsch militaire au Mali, en août 2020, le royaume s’était contenté d’appeler « les différentes parties à un dialogue responsable », ce qui a permis à la diplomatie marocaine de ne pas couper les ponts avec Bamako.

Pragmatique

Dans la foulée, le ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita s’était rendu au Mali. En février 2021, ce fut au tour du colonel Assimi Goïta, vice-président de la transition de la République malienne, de se rendre à Rabat pour rencontrer le ministre des Affaires étrangères et l’ex-inspecteur des Forces armées royales (FAR), le général Abdelfattah Louarak.

Si le Maroc n’est pas un acteur clé au Sahel, cette région est au cœur de sa stratégie africaine

Lorsque Assimi Goïta s’est proclamé président en mai 2021, rien n’a changé. Le 28 décembre 2021, ce dernier reçoit l’ambassadeur marocain, Hassan Naciri, au terme de sa mission, et rappelle que « le Maroc n’est pas un partenaire ordinaire, mais plutôt un pays frère ». Allié traditionnel de Paris, qui entretient des relations exécrables avec les nouvelles autorités de Bamako, Rabat a choisi de préserver sa relation.

Pragmatique, conciliant, le royaume évite soigneusement les fâcheries. « Le Maroc ne s’arrête pas aux personnalités en charge des pays. Il n’a pas de pré-requis pour renforcer les liens et la coopération avec les pays du Sahel.

Contrairement à l’Algérie, dont les initiatives au Mali, par exemple, sont directement liées à la mise en place de l’Accord d’Alger de 2015 et à ses propres intérêts », souligne Brahim Fassi-Fihri, président fondateur de l’Institut Amadeus de Rabat.

Sans compter que l’Algérie, qui partage 1 400 kilomètres de frontières avec le Mali, a davantage les moyens de peser sur ce dossier que Rabat, présent de façon plus « superficielle, voire effacée », selon une source locale.

Liens sécuritaires

Si le Maroc n’est pas un acteur clé au Sahel, cette région est au cœur de sa stratégie africaine. « Au Sahel, le royaume est apprécié. Au-delà des liens humains, historiques, culturels, cultuels, le Maroc est un acteur important en termes d’investissements directs étrangers [IDE] et de coopération.

Le Mali est le troisième bénéficiaire des IDE marocains et le deuxième pour les bourses d’étudiants. Le Burkina Faso et la Guinée figurent aussi dans le peloton de tête de ces deux classements. Le royaume pèse, il sera toujours une voix écoutée dans ces trois pays », insiste Brahim Fassi-Fihri.

Dans le jargon des relations internationales, on dit que le Maroc se livre à du « smart power », une savante combinaison entre « soft et hard power ». Côté « hard », le royaume a une longue tradition de formation des officiers militaires dans ses académies royales, notamment à Meknès, Kénitra ou Benguérir. « Dans l’entourage des nouveaux hommes forts du Mali et de la Guinée, nombreux sont ceux qui sont passés par le royaume », souligne le président de l’institut Amadeus.

« Et puis il faut garder à l’esprit que ces nouveaux hommes forts ont au moins une chose en commun avec les colonels marocains : leur expérience du terrain dans la lutte contre les groupes armés terroristes, au Sahel ou dans les provinces du Sud pour le Maroc. L’imbrication du Polisario et des groupuscules terroristes au Sahel est d’ailleurs totalement admise », précise Emmanuel Dupuy, président de l’Institut prospective et sécurité en Europe (IPSE).

Le royaume pourrait contrebalancer la position de la Cedeao à l’égard du Mali, de la Guinée et du Burkina Faso

L’autre atout du Maroc, ce sont bien sûr ses services de renseignement, reconnus comme une référence dans le combat contre le terrorisme dans la région et au-delà. La Direction générale de la surveillance du territoire (DGST) marocaine est d’ailleurs considérée comme l’un des piliers de la lutte anti-jihadiste sur l’ensemble du continent africain.

« Le chantier urgent, c’est justement la reconfiguration de l’architecture sécuritaire au Sahel. Le G5 Sahel, auquel le Maroc a pris part, ne répond pas à la problématique. Dans cette architecture, le Maroc a une place légitime, et son expertise est demandée par les autres pays de la région », abonde Brahim Fassi-Fihri.

Adhésion à la Cedeao ?

Début février, le Maroc a été élu au Conseil paix et de sécurité de l’Union africaine (UA) et il est déjà un partenaire clé du G5 Sahel. Il aura donc de facto son mot à dire et pourrait même contrebalancer la position très dure de la Cedeao à l’égard du Mali, de la Guinée et du Burkina Faso, qui ont tous trois été suspendus des instances régionale et continentale.

L’épineux dossier de l’adhésion du Maroc à la Cedeao pourrait d’ailleurs prochainement trouver un dénouement après la visite à Rabat, ce 21 février, du Sierra-Léonais Sidie Mohamed Tunis, président du Parlement de l’organisation. « Nous allons voir de manière générale comment œuvrer à l’adhésion à part entière du Maroc […], car nous croyons fermement que c’est la meilleure chose pour nous tous », a-t-il notamment déclaré.

« Le royaume n’a pas d’autre intérêt que la stabilité du Sahel. Son intérêt se focalise surtout sur le développement économique et la mise en place à terme d’une zone de libre-échange », détaille Brahim Fassi-Fihri.

Allié des États-Unis et d’Israël et partenaire-clé de l’Union européenne dans la région, le Maroc dispose d’un pouvoir non négligeable de médiation et de négociation. Une carte que pourraient choisir de jouer les autorités maliennes, guinéennes et burkinabè pour sortir de leur isolement.