Politique

Guinée : quand Mamadi Doumbouya veut saisir les maisons de Cellou Dalein Diallo et de Sidya Touré

Visés par une campagne de récupération des biens de l’État, les deux anciens opposants dénoncent une manœuvre politique.

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Par - à Conakry
Mis à jour le 23 février 2022 à 12:57

Le président de la junte guinéenne, le colonel Mamadi Doumbouya, à Conakry, le 10 septembre 2021. © Sunday Alamba/AP/SIPA

Aux yeux de Cellou Dalein Diallo et de Sidya Touré, Mamadi Doumbouya est passé de libérateur à oppresseur. En renversant Alpha Condé le 5 septembre, le chef de la junte guinéenne avait pourtant rendu au premier sa liberté de voyager. L’ancien opposant a retrouvé le siège de son parti et son bureau, auxquels il ne pouvait plus accéder depuis la présidentielle du 18 octobre 2020. Le second, qui vivait en exil en Côte d’Ivoire, a pu finalement regagner son pays. Ainsi, les leaders respectifs de l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG) et de l’Union des forces républicaines (UFR) ne tarissaient plus d’éloges sur le président du Comité national de rassemblement pour le développement (CNRD).

Mais aujourd’hui, c’est la désillusion. Engagé dans une vaste opération de récupération des biens de l’État, le régime militaire de Conakry a sommé Cellou Dalein Diallo et Sidya Touré d’évacuer leurs résidences respectives avant le 28 février. Les deux hommes s’élèvent contre cette méthode. D’autant que le préavis, qui a été diffusé en dehors de toute procédure judiciaire, ne leur est parvenu que mi-février. « Même des locataires ont trois mois pour quitter leur maison », s’offusque le président de l’UFR. Ces jours-ci, militants et proches désemparés de Sidya Touré défilent devant l’objet du litige : une luxueuse et verdoyante bâtisse située dans le quartier Minière, en banlieue de Conakry.

Échanges musclés

Ce lundi 21 février, les deux opposants se sont rendus dans le camp Samory Touré, convoqués par la junte au pouvoir. Selon plusieurs sources, la discussion a été musclée. Deux points ont été abordés : la volonté présumée du CNRD d’instaurer une limite d’âge pour les candidats à la présidentielle, et la récupération des biens de l’État.

Le chef d’état-major général des armées, Sadiba Koulibaly, qui a reçu les leaders politiques entouré du colonel Balla Samoura, haut commandant de la gendarmerie nationale, et du colonel Amara Camara, secrétaire général à la présidence, a assuré que le pouvoir guinéen était décidé à aller jusqu’au bout. « D’entrée, explique Sidya Touré à Jeune Afrique, ils nous ont mis en garde : en cas de manifestation, si cela dégénérait et qu’il y avait un mort, on nous en tiendrait responsables. Ils nous ont dit qu’ils ne seraient candidats à aucune élection mais qu’ils comptaient poursuivre la récupération des biens de l’État. Nous avons répondu que la justice devait rester une boussole, comme l’a déclaré le colonel Doumbouya. »

Selon des sources concordantes, les militaires ont accusé les deux hommes politiques de distribuer de l’argent à des jeunes pour les inciter à se soulever. Ils auraient menacé de confisquer leurs passeports pour qu’ils ne puissent plus sortir du pays, comme c’est le cas pour les dignitaires du régime d’Alpha Condé.

Preuves de propriété

En attendant la date butoir du 28 février, Sidya Touré a saisi la justice pour faire valoir son droit de propriété, qu’il a acquis alors qu’il était Premier ministre, à la fin des années 1990. « En 1996, j’arrivais de Côte d’Ivoire après plus de vingt ans d’absence. Je cherchais un logement. On m’a fait plusieurs propositions. J’ai choisi cette parcelle avec l’accord du président Lansana Conté et j’ai versé l’argent au Trésor public, précise-t-il. Je ne me sens pas concerné par le préavis que j’ai reçu de la junte. Ma maison reste ma maison, malgré beaucoup de pressions. Je suis dans mon bon droit, seule la force peut me contraindre à quitter les lieux. »

Pour sa défense, Sidya Touré ne manque pas d’arguments. Il possède une lettre dactylographiée du ministre de l’Urbanisme et de l’Habitat d’alors, Alfa Ousmane Diallo, datée du 3 décembre 1996, qui l’invite à payer au Trésor public le montant de 33 423 600 francs guinéens (équivalant à 33 000 dollars à l’époque), pour se faire établir les titres de propriété de la « parcelle numéro 13 du lot 24 de Taouyah-Cité », représentant « la valeur vénale de la concession se trouvant sur la parcelle en question ». S’y ajoutent : le reçu de paiement effectué par un notaire le 28 janvier 1997 ; le permis de construire d’un bâtiment R+1 à usage d’habitation, le décret d’attribution du terrain signé par le président Lansana Conté, des factures de l’entreprise de construction Sericom Guinée…

Ironie du sort, la même Direction nationale du patrimoine bâti public expéditrice du préavis s’était, le 29 janvier 2000, rendue à la nouvelle résidence de l’ancien Premier ministre, sur instruction de Lansana Conté, pour se convaincre du respect du délai de trois ans pour bâtir la villa sur le terrain, sous peine de résiliation, comme le prévoyait le décret d’attribution. « La résidence est dans un état d’habitabilité acceptable », concluait-elle dans un courrier adressé à l’ancien président, consulté par Jeune Afrique.

Suite judiciaire

Tout comme Sidya Touré, Cellou Dalein Diallo entrait au gouvernement en 1996 quand il a acheté sa résidence, située à Dixinn-Port, proche banlieue de Conakry. « Le ministre de l’Urbanisme m’a transmis une lettre m’informant que l’évaluation était terminée et ordonnant qu’on me la vende. Le coût du terrain au mètre carré dans ce quartier a été appliqué. Le ministre m’a envoyé une lettre pour me dire de verser le montant de 406 millions de francs guinéens au Patrimoine bâti public. J’ai contracté une dette à la Société générale des banques pour payer », a-t-il expliqué au cours d’une conférence de presse, le 17 février.

Cellou Dalein Diallo « prépare un recours devant la justice »

Le même jour, il a répondu par courrier au préavis du Patrimoine bâti public, « pour expliquer qu’on ne peut pas exproprier sans base légale : il n’y a ni décision de justice ni acte administratif », confie son conseiller juridique, Amadou Diallo. Le président de l’UFDG y a joint treize documents pour démontrer la régularité de l’opération de rachat de la maison faisant l’objet d’un litige. Parmi eux, le titre foncier, le reçu du versement au Trésor public, le contrat de prêt contracté auprès de la Société générale de banques en Guinée.

Parallèlement, Cellou Dalein Diallo « a saisi la justice, poursuit le conseiller. Ce n’est pas la première fois que les autorités remettent en question son droit de propriété, quoi qu’il n’y ait jamais eu de suite judiciaire ».

Pression politique

L’acquisition de ces villas a en effet déjà été reprochée à Sidya Touré et Cellou Dalein Diallo. Alpha Condé en avait déjà fait un objet de menace à l’encontre de ses opposants. Mais l’un des proches du président déchu confie aujourd’hui : « Il n’y a aucune faille dans les deux contrats d’acquisition. Il y a peut-être une faute éthique mais pas d’infraction. S’il y a une sanction, elle sera politique. »

L’audit d’Air Guinée est incomplet

La lune de miel entre le CNRD et la classe politique est bel et bien terminée. D’autant que la junte reproche une autre affaire à Cellou Dalein Diallo. Celle de la liquidation, en 2002, de la compagnie aérienne étatique Air Guinée alors qu’il était ministre des Transports. Sur instruction de Lansana Conté, le dernier appareil de la société avait été revendu à Mamadou Sylla, puissant homme d’affaires et ami du défunt président. Vingt ans après, le leader de l’UFDG est cité comme complice par le parquet de la Cour de répression des infractions économiques et financières (Crief) créée par Mamadi Doumbouya.

L’accusation est bâtie sur un audit commandité en 2009 par l’ancien putschiste Moussa Dadis Camara. « L’audit d’Air Guinée est incomplet, constate le proche d’Alpha Condé cité plus haut. Je crois que la compagnie comptait une dizaine d’avions et l’audit ne porte que sur la vente du dernier appareil. Cellou Dalein Diallo n’y a qu’une responsabilité de tutelle. D’ailleurs, il était opposé à l’opération de liquidation, ou du moins à la cession à Mamadou Sylla. Juridiquement, cette affaire n’aboutira à rien. » Reste à savoir si la junte sera du même avis. Les recours des deux hommes contre le Patrimoine bâti public, représenté par l’agent judiciaire de l’État seront examinés ce mercredi par le tribunal de première instance de Dixinn.