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Yassine Yakouti, Yassine Bouzrou, Karim Morand-Lahouazi et Samia Maktouf. © Joel Saget/AFP; DR

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Maghreb-France : les ténors du barreau

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Samia Maktouf : médina de Tunis, avenue Montaigne, même combat

« Maghreb-France : les ténors du barreau » (2/4). De son enfance à sa carrière d’avocate parisienne ultra médiatisée, dans sa démarche comme dans son discours, la Franco-Tunisienne Samia Maktouf a toujours affiché une pugnacité de guerrière. Portrait.

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Mis à jour le 6 avril 2022 à 12:18

L’avocate franco-tunisienne Samia Maktouf. © Joel Saget/AFP

Seule fille d’une fratrie de cinq enfants, Samia Maktouf a dû jouer des coudes pour se ménager une place dans cet univers masculin : « Loin d’être la fille qu’on chouchoute, que l’on protège, qu’on tient à l’écart, je me suis au contraire approprié toutes les techniques et les jeux des garçons, et j’ai très tôt appris à me battre pour me faire entendre. La famille a été mon premier champ de bataille. Cela m’a armée, préparée à affronter par la suite le milieu du barreau, qui reste, quoi qu’on en dise, dominé par les hommes. »

Et il faut reconnaître que cette avocate, habilitée depuis 2014 à la Cour pénale internationale, ne se laisse jamais démonter, quel que soit son adversaire. « Rien ne m’impressionne, en dehors de l’intelligence et du travail », nous lance celle qui a plaidé face aux monstres sacrés du droit français que sont Hervé Temime, Éric Dupond-Moretti ou encore le juge Renaud Van Ruymbeke.

« Foncer »

Rien ne prédestinait pourtant cette adepte de la pensée bourguibienne à une telle réussite. Née à Sousse en 1963 dans une famille modeste, d’un père économiste dans le secteur hospitalier et d’une mère au foyer, cette ancienne élève du lycée de la rue du Pacha, dans l’ancienne médina de Tunis, est arrivée dans les années 1980 en France pour poursuivre ses études de droit. Et a gravi un à un les échelons de l’univers ultra élitiste du barreau.

Entrée comme avocate stagiaire en 1995 chez Théo Klein, l’ex-président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), qu’elle aborde au culot, elle parvient à gagner peu à peu la confiance et l’estime des clients prestigieux du cabinet, et à se constituer un réseau solide dans le monde des affaires.

Parmi ses clients figurent aussi bien Edmond de Rothschild que des migrants anonymes ou des stars comme Saber Rebaï et Mayada El Hennawy

« Bien sûr, on me prenait parfois pour la secrétaire. Certains visiteurs me demandaient de leur préparer un café ou de leur faire des photocopies, se souvient-elle en souriant. Mais ça ne me gênait pas, c’est surtout eux qui étaient mal à l’aise quand ils réalisaient leur méprise. »

Son secret ? « Foncer, foncer droit devant. Il ne faut surtout pas se laisser déstabiliser ou déconcentrer par les attitudes condescendantes, les propos méprisants, la célébrité des uns ou des autres, ou même la médiatisation d’un procès.

Nous les avocats, nous sommes là pour faire gagner ceux qui se sont adressés à nous, qui ont placé en nous leur confiance. Et souvent, nous n’avons pas beaucoup de cartes à jouer. Mais une seule suffit, qui, bien utilisée, permet de devenir imbattable », affirme celle qui assure la défense de 40 parties civiles au procès des attentats du 13-Novembre (Bataclan, Stade de France, terrasses de café).

En ce jour de début février, dans son cabinet de l’avenue Montaigne, c’est le branle-bas de combat. Aujourd’hui a lieu l’audience de Salah Abdeslam, unique membre encore en vie du commando terroriste des attentats du 13 novembre 2015.

« Avocate des victimes du terrorisme »

« Pour les victimes comme pour leurs familles, il est primordial, pour pouvoir tourner la page, de comprendre ce qu’il s’est passé ce fameux 13 novembre, mais aussi comment et quand s’est opérée la radicalisation de ce garçon qui aujourd’hui encore est toujours fidèle à la cause de l’État islamique ? », martèle l’avocate, qui est, depuis qu’elle a assuré la défense de Latifa Ibn Ziaten, la mère d’un militaire abattu par Mohamed Merah (l’auteur des attentats de Toulouse et Montauban), puis de Lassana Bathily, otage d’Amédy Coulibaly dans l’Hypercacher, au procès des attentats de janvier 2015, estampillée « avocate des victimes du terrorisme ».

Une étiquette qu’elle récuse, rappelant à qui veut l’entendre que sa clientèle est très hétéroclite et compte aussi bien des personnalités connues, comme Edmond de Rothschild ou les stars de la chanson arabe Saber Rebaï et Mayada El Hennawy, que des migrants anonymes.

Mais aussi des personnalités qui ne font pas l’unanimité, comme Ziad Takieddine ou encore Leïla Ben Ali – un dossier qu’elle a pris, dit-elle, à la demande de l’ambassade de Tunisie en France et qu’elle assume malgré les critiques qu’il lui a values.

À l’instar de son modèle, le célèbre avocat d’assises Albert Naud, elle veut « les défendre tous, comme ils sont », clame-t-elle en se frayant un chemin vers la sortie de son bureau, entre ses innombrables paires de baskets (elle marche 8 à 10 km par jour), ses encyclopédies et les portraits de ses « anges gardiens » : Pierre Mendès France, Nelson Mandela et sa mère, la hajja.


Maghreb-France : les ténors du barreau

• Yassine Bouzrou, alias « Relaxator »

• Karim Morand-Lahouazi, l’enfant prodige du Kremlin-Bicêtre

• Qu’est-ce qui fait courir le Franco-marocain Yassine Yakouti ?