Politique

Guinée : « Le jour où Alpha Condé est tombé », par Kiridi Bangoura

Le 5 septembre 2021, celui qui était alors ministre d’État et secrétaire général à la présidence était surpris par le coup d’État. Il raconte pour JA son arrestation par les hommes de Mamadi Doumbouya.

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Par - Envoyé spéciale à Conakry
Mis à jour le 19 mars 2022 à 18:44

Alpha Condé, entouré des militaires des Forces spéciales qui ont procédé à son « arrestation », le dimanche 5 septembre 2021. © DR

J’étais chez moi, ce dimanche 5 septembre, lorsque j’ai été prévenu, vers 7h30 du matin, que les Forces spéciales avaient encerclé la présidence. On apprendra plus tard qu’elles étaient emmenées par Mamadi Doumbouya. J’ai immédiatement appelé le chef de l’État. Alpha Condé m’a dit qu’une partie de sa garde l’avait rejoint – seize hommes environ – et que les assaillants étaient déjà au premier étage du palais de Sékhoutouréya.

Il avait aussi reçu des coups de fil des services de sécurité, qui l’informaient de l’évolution de la situation. Il était très calme, il m’exposait les faits avec énormément de sang-froid. Je lui ai rappelé les consignes en pareilles circonstances : s’éloigner des portes, ne surtout pas tenter de fuir. Dans ces conditions, ça aurait été bien trop risqué.

Kalachnikov sur la tempe

Kiridi Bangoura, ancien secrétaire général de la presidence, à Conakry, en avril 2019 © Youssouf Bah pour JA

Kiridi Bangoura, ancien secrétaire général de la presidence, à Conakry, en avril 2019 © Youssouf Bah pour JA

J’ai décidé de le rejoindre au palais. En tant que secrétaire général de la présidence, il me semblait que ma place était à ses côtés. Je n’aurais pas dû sortir de chez moi. J’aurais dû rester à mon domicile le temps que les choses se tassent. C’est ce que prévoit la procédure dans ce genre de situation. Mon aide de camp, qui est chargé de ma sécurité, a tenté de m’en dissuader mais, face à mon obstination, il m’a suivi. Mon chauffeur personnel aussi est venu. Ni l’un ni l’autre n’y était obligé, mais ils l’ont fait.

Au niveau de l’échangeur de Moussoudougou, nous avons été arrêtés par un groupement des Forces spéciales. Il y avait là plusieurs dizaines de soldats – j’ai d’ailleurs reconnu l’un d’entre eux. Six hommes nous ont encerclés et nous ont a rapidement conduits dans leur base, qui se trouvait juste à côté, à deux pas de l’Assemblée nationale.

Je sais que j’ai eu de la chance. Les choses auraient pu mal se passer

L’un des jeunes a posé sa kalachnikov sur ma tempe. J’ai su à ce moment-là que c’était sérieux. Ils ont appelé Mamadi Doumbouya directement, l’informant qu’ils avaient arrêté un ministre, puis m’ont demandé de décliner mon identité. J’ai malgré tout tenté de plaisanter avec l’un des jeunes. « C’est bien, tu sais garder ton sang-froid, lui ai-je dit. Tu maîtrises bien ton fusil. » « Taisez-vous ! a-t-il répondu. N’essayez pas de me calmer. » J’ai donc décidé de faire profil bas. Ils ont été corrects tout du long.

J’ai été libéré assez rapidement, aux alentours de 9 h. Je pense qu’ils avaient déjà mis la main sur le président à ce moment-là. J’ai finalement rebroussé chemin et commencé à marcher pour rejoindre mon domicile. Sur la route, j’ai croisé deux membres des renseignements intérieurs, qui m’ont reconnu et m’ont proposé de me ramener chez moi.

Face à Doumbouya

Mon aide de camp a été libéré bien plus tard, vers 19 h. Il a passé la journée avec plusieurs dizaines d’autres hommes, dont certains officiers qui avaient été arrêtés au palais. Il m’a raconté qu’ils avaient tous attendus, assis par terre et en silence. Doumbouya lui-même a fait son apparition à la fin de la journée et leur a dit : « C’est fini. Le président a été arrêté ». Il leur a fait un petit discours rassurant, promettant qu’aucun mal ne leur serait fait, leur enjoignant de rester calmes et de rentrer chez eux. Il leur a affirmé que, à partir du moment où ils suivaient les consignes, tout se passerait bien.

Pour ma part, j’ai suivi le reste des évènements chez moi, en regardant la télévision. J’étais à la fois très triste et soulagé de voir que le président était en vie. Comme beaucoup de gens, j’ai été très surpris par ce coup d’État. Comment aurait-on pu prévoir une chose pareille ? Si je n’avais pas eu le palu ce matin-là, j’aurais été dans mon champ, à Wonkifon, à 66 km de Conakry, quand Alpha Condé a été renversé. Je sais que j’ai eu de la chance. Les choses auraient pu mal se passer.