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Yassine Yakouti, Yassine Bouzrou, Karim Morand-Lahouazi et Samia Maktouf. © Joel Saget/AFP; DR

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Maghreb-France : les ténors du barreau

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Yassine Bouzrou, alias « Relaxator »

« Maghreb-France : les ténors du barreau » (1/4). Une ascension fulgurante. À 42 ans, ce Franco-Marocain s’est fait en quelques années une place de choix dans le milieu très fermé des avocats pénalistes de France. Il s’est en particulier fait connaître dans des affaires de violences policières illégitimes.

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Mis à jour le 3 mars 2022 à 13:17

Yassine Bouzrou. © Joel Saget/AFP

« Je finis toujours le travail pour lequel on me paie. » Cette réplique tirée du célèbre western « Le Bon, la Brute et le Truand », de Sergio Leone, est la citation préférée et la devise du pénaliste franco-marocain Yassine Bouzrou.

Entré il y a une quinzaine d’années (en 2007) presque par effraction dans ce milieu ultra fermé, d’ordinaire dominé par de grandes familles bourgeoises françaises, il figure aujourd’hui au classement GQ 2020-2021 des avocats les plus influents de France. Surtout depuis que son confrère et concurrent Eric Dupond-Moretti est passé de l’autre côté du miroir en troquant la robe noire d’avocat contre le costume de Garde des Sceaux.

Animal à sang-froid, précis, chirurgical, ce natif de Bezons affiche une moyenne de 7 relaxes sur 10 comparutions, au point d’être surnommé « Relaxator ». Une efficacité inégalée qui le fait trôner désormais, à 42 ans, en tête du très surveillé classement annuel des 30 meilleurs avocats de France du magazine GQ.

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Pour ce faire, cet originaire de Tiznit, ville berbère du sud du Maroc, a développé son propre style, un subtil mélange d’indépendance et de ténacité.

Tempérament

Dès sa prestation de serment en octobre 2007, il s’installe directement à son compte, en s’appuyant sur une petite épargne accumulée grâce aux nombreux jobs exercés parallèlement à ses études de droit… Une expérience inédite dans le monde du barreau, où l’usage veut que les jeunes avocats passent d’abord par la case collaborateur.

Et pour ce premier cabinet, Bouzrou se choisit une adresse qu’il veut à la hauteur de ses ambitions : « J’ai tout de suite signé mon bail en optant pour un bureau certes modeste mais situé avenue des Champs-Élysées, une façon de me mettre en position pour accueillir tout de suite de très gros dossiers, comme l’aurait fait une banque privée ou un chirurgien esthétique. »

Turbulent et volontiers bagarreur, l’adolescent est accusé à tort et sans preuves d’avoir blessé un enfant

Né à Bezons en 1979 d’un père chauffeur-livreur et d’une mère garde-malade, il a grandi à la Cité Gaultier de Courbevoie (Hauts-de-Seine). C’est dans cette banlieue plutôt paisible que le futur ténor du barreau affute son tempérament de combattant, ainsi que son insatiable soif de justice et de liberté.

Premier élément déclencheur de cette vocation : une injustice qu’il subit au collège. Turbulent et volontiers bagarreur, l’adolescent est accusé à tort et sans preuves par la conseillère principale d’éducation d’avoir blessé un enfant. Ce qui lui vaut d’être expulsé, après un passage expéditif en conseil de discipline, sans réelle possibilité de se défendre.

Autre événement qui pose les jalons de son futur combat pour le droit et la liberté : l’affaire Omar Raddad, ce jardinier marocain accusé du meurtre de sa patronne. Si cette condamnation révolte le jeune Bouzrou, elle fait naître en lui une admiration sans borne pour l’intelligence et le panache de Jacques Vergès, dont il ira jusqu’à racheter, une fois lui-même devenu avocat, de nombreux objets personnels – dont un encrier qui trône sur son bureau.

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Un modeste bac STT en poche, il décide de s’inscrire à l’université pour étudier le droit, contre l’avis des conseillers d’orientation qui voient ce « jeune de banlieue » jusque-là peu porté sur les études plutôt dans des filières technologiques courtes. Mais à force de détermination, Yassine Bouzrou obtient une place à Assas (université Panthéon-Sorbonne), en administration économique et sociale, avant de bifurquer vers le droit en faisant jouer la circulaire Jospin sur l’échec scolaire pour obtenir un changement d’orientation en 2001.

Celui qui, enfant, rêvait de devenir footballeur professionnel découvre son amour pour le pénal, domaine bien ancré dans le réel où il est question de police, de gardes à vue, de chair et de sang… Mais si les cours le passionnent, il doit souvent serrer les poings et se retenir de cogner « certains fachos » qui sévissent en cours et se montrent dédaigneux ou méprisants à l’égard des étudiants issus de l’immigration.

Fonceur

Mais Bouzrou ne lâche rien, et fonce envers et contre tous pour « devenir celui qu’il aurait dû être ». Absorbé par un job d’agent immobilier qu’il a pris pour financer ses études, il est recalé une première fois à l’examen d’entrée au Centre régional de formation professionnelle des avocats (CRFPA).

L’année suivante, il contracte un crédit et s’inscrit à une prépa privée à l’examen du CRFPA : « Admis, j’avais une idée très précise des avocats auprès desquels je rêvais d’effectuer mes stages depuis la lecture d’un livre paru en 2005, Parrains et Caïds, de Frédéric Ploquin, qui dressait les portraits des pénalistes les plus en pointe dans la défense des grands voyous de l’époque. Deux d’entre eux m’ont particulièrement séduit, Jean-Yves Liénard et Jean-Yves Le Borgne. »

Un jour, lors d’une rentrée solennelle du barreau de Versailles, il croise Jean-Yves Liénard. Il décide de l’aborder au culot. « Nous avons échangé quelques coupes de champagne au bar, je lui ai dit combien je rêvais d’effectuer un stage à son cabinet et il m’a lancé “bienvenue à bord”, puis m’a laissé son numéro de téléphone. »

Je ne suis pas là pour éduquer mes clients ni pour leur raconter ma vie, mais pour les défendre

Suivent plusieurs à mois à crapahuter aux Assises auprès de ce fabuleux orateur – dont il gardera de nombreuses habitudes de travail, telles que l’usage systématique du papier, jamais d’ordinateur –, et de son épouse Catherine Ardaillon-Liénard, devenue depuis magistrate. « Elle m’a beaucoup appris, elle qui aurait pu postuler pour le titre de meilleure femme pénaliste de France.

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Je l’ai vue obtenir la relaxe de Gitans poursuivis pour une cinquantaine de vols à main armée grâce à une maîtrise minutieuse de la loi. Elle m’a montré comment on devait lire un dossier pénal, m’a inculqué les bons réflexes en matière de procédure pénale, m’a incité par exemple à vérifier systématiquement que les faits reprochés correspondent bien à la période de prévention, une foule de petits conseils qui me permettront d’obtenir, en quelques minutes, d’importantes requalifications et des relaxes. »

Il enchaînera avec des stages auprès de deux autres légendes du barreau, Jean-Yves Le Borgne et Christian Saint-Palais. Des mentors dont il a hérité du style et des méthodes tranchantes, sans ambiguïté, ni sentimentalisme, ni familiarités.

« Comme Jean-Yves Liénard, Christophe Saint-Palais et Jean-Yves Le Borgne m’ont appris à laisser les avis personnels à la porte du bureau. Avec le client, on ne parle que du dossier. Je ne suis pas là pour les éduquer ni pour leur raconter ma vie, mais pour les défendre. C’est auprès d’eux que j’ai appris, notamment, la distance qu’il convient de cultiver avec le client, qu’il s’agisse de la clientèle “dure” chère à Liénard ou de la clientèle plus aisée croisée chez Le Borgne et Saint-Palais », raconte Me Bouzrou.

Perspicacité

Arrivé au sommet, l’homme continue de travailler sans relâche. « Ses dossiers, il les épluche dans leurs moindres détails, témoigne un magistrat, comme si sa vie en dépendait. Ce qui le fait souvent craindre aussi bien des juges d’instruction que des policiers quand ils le voient débarquer sur une affaire. Sa méthode lui permet d’obtenir souvent des acquittements, même dans des affaires qui peuvent sembler perdues d’avance. »

Une teigne, au bon sens du terme. Les magistrats refusent de procéder à une nouvelle expertise dans l’affaire Adama Traoré ? Bouzrou fait appel à trois spécialistes indépendants qui démontrent que le décès du jeune homme était lié à l’intervention des gendarmes et non à son état de santé. La justice refuse d’organiser la reconstitution de l’interpellation ? Bouzrou annonce que les parties civiles la réaliseront à leurs frais.

J’aime les belles voitures comme d’autres les chevaux ou l’art contemporain

Une ténacité que cet adepte de boxe anglaise associe à un sens aigu de la stratégie, développé depuis l’enfance par une pratique régulière des échecs.

Sous son air rugueux, métallique, pointe comme une volonté de revanche. Sans rancœur, mais avec un désir incommensurable d’être le premier, le meilleur de sa catégorie… Il y est arrivé, à force de travail et de détermination.

Une réussite dont il est fier, et qu’il affiche au grand jour en collectionnant notamment les Maserati, Porsche, Ferrari et autres grosses cylindrées. « Pourquoi devrais-je m’en cacher ? J’aime les belles voitures comme d’autres les chevaux ou l’art contemporain. Plutôt que de le voir comme un truc de flambeur, pourquoi ne pas le lire comme un rapport décomplexé à l’argent ? », lance-t-il.

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« Et si ça peut inspirer les jeunes qui rêvent d’avoir une voiture de luxe, tant mieux. Au moins comme ça, ils savent que le travail honnête et la détermination payent mieux et de manière plus durable que les entourloupes », explique celui qui enchaîne jusqu’à 70 heures de labeur par semaine.

Et il ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Car au-delà des nombreuses affaires médiatisées qu’il défend, Bouzrou se positionne en défenseur des libertés, au même titre qu’un Robert Badinter ou qu’un Henri Leclerc. Il dénonce volontiers les violences policières illégitimes et ce qu’il perçoit comme une instrumentalisation croissante de la justice par le pouvoir politique.

Un combat qu’il mène au quotidien dans les tribunaux et Palais de justice, et qu’il restitue aujourd’hui dans un livre coup de poing, Avocat des libertés, paru le 16 février aux éditions du Nouveau Monde.

Il y relate plusieurs cas, comme celui de Zineb Redouane, morte d’un tir de grenade lacrymogène, le 2 décembre 2018 à Marseille, en marge d’une manifestation des Gilets jaunes alors qu’elle était en train de fermer ses volets : « Avant même que l’enquête ne démarre, le président de la République et le ministre de l’Intérieur ont affirmé qu’il n’y avait eu aucun décès attribuable aux forces de l’ordre lors de la crise des Gilets jaunes.

Code pénal au poing

Résultat : aucune garde à vue de CRS, aucune saisie des lanceurs de grenade et la désignation d’un substitut du procureur, témoin dans la manifestation, pour mener au départ l’enquête. Le policier qui a tiré n’a évidemment toujours pas été identifié… »

Dans son combat pour la liberté, il pointe également la question de la présomption d’innocence, qu’il estime quotidiennement bafouée : « Je comprends de moins en moins la façon dont la justice apprécie la présomption d’innocence lorsque je vois que mes clients sont interpellés chez eux à 6 heures du matin devant leur famille, enfermés dans des cellules de garde à vue insalubres où l’hygiène élémentaire n’est même pas respectée, vus par un magistrat pendant quelques minutes, puis placés sous mandat de dépôt et incarcérés dans une maison d’arrêt surpeuplée. »

Comme ce fut le cas pour Michel Courtois, un ouvrier dans le bâtiment accusé sans preuves d’être le meurtrier en série de l’Essonne et emprisonné pendant plusieurs mois. Une injustice qui l’a plongé dans une profonde détresse.

Intervenu sur le dossier à la demande de l’entourage de cet homme au casier judiciaire vierge, Yassine Bouzrou finira par obtenir sa libération en démontrant son innocence.

« Dans la vie, il y a ceux qui ont un pistolet dans la main et ceux qui creusent. Toi, tu creuses », disait le Bon au Truand dans le fameux film de Sergio Leone. Bouzrou a choisi son camp : lui ne creusera pas, mais il sera de ceux qui ont un pistolet dans la main. Et son pistolet à lui, c’est le Code pénal.


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