Économie

Agnès Soucat : « Le grand défi de la santé, c’est la construction institutionnelle »

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Mis à jour le 20 janvier 2014 à 18:36

Agnès Soucat, directrice du département pour le développement humain à la Banque africaine de développement, est une spécialiste des questions de santé en Afrique. Elle décrypte l’évolution du secteur et la nécessité d’un bon équilibre entre public et privé.

Cadre administratif, évolution de l’aide au développement, pénurie de personnels de santé, nouveaux mécanismes de financement… Agnès Soucat, ex-économiste principale pour l’Afrique à la Banque mondiale et actuelle directrice du département pour le développement humain à la Banque africaine de développement (BAD), revient sur les clés du développement du secteur sanitaire sur le continent. Agnès Soucat est également membre du comité scientifique du Africa Health Forum (organisé par le Groupe Jeune Afrique), qui se tiendra les 16 et 17 mai 2014 à Genève.

Propos recueillis par Fanny Rey

Jeune Afrique : Pourquoi est-il impératif d’investir dans la santé ?

Agnès Soucat : Parce qu’elle constitue un levier majeur de développement. En Asie du Sud-Est, le boom économique a démarré après une vingtaine d’années d’investissement dans le capital humain. L’Afrique a enregistré de grands progrès en matière de santé au cours de la dernière décennie qu’il faut consolider.

Les progrès ne tiennent pas qu’aux financements mais également aux bons programmes mis en oeuvre.

Les Etats africains ne consacrent pourtant que 6% de leur budget à la santé, en moyenne…

C’est effectivement un paradoxe, qui démontre que les progrès ne tiennent pas qu’aux financements mais également aux bons programmes mis en œuvre, comme l’illustre l’exemple éthiopien, où la mortalité infantile a chuté de 60 % en cinq ans alors que les dépenses publiques de santé s’élèvent à 3,3 dollars par habitant et par an quand les financements des bailleurs atteignent 10,3 dollars par habitant et par an. En Afrique, les dix dernières années ont été des années de croissance. Mécaniquement, les budgets de santé ont augmenté, ce qui a permis d’injecter davantage de fonds dans le secteur public. Dans l’intervalle, on a assisté à l’explosion du secteur privé.

Quels leviers actionner pour améliorer la situation ?

Le grand défi reste la construction d’un système de santé moderne, intégrant le privé, malgré la défiance qu’il suscite. Les systèmes de santé africains se sont construits au moment des indépendances, sur le modèle public, et les personnels de santé sont souvent des fonctionnaires. Mais les choses évoluent, comme au Kenya, en Ouganda ou au Rwanda, où les gouvernements ont mis en place une relation contractuelle avec le secteur privé non lucratif. Toute la difficulté consiste à organiser cette relation.

Le système durable sera celui qui saura trouver un équilibre entre le public et le privé.

Comment développer un système de santé pérenne ?

Le système durable sera celui qui saura trouver un équilibre entre le public et le privé. Mais le défi fondamental, c’est la construction institutionnelle. Globalement, à travers le continent, cette problématique fait son chemin, incluant la question de la couverture santé universelle. Reste à aider les Etats à développer des systèmes pérennes, en évitant le piège des solutions toutes faites.  

Comment remédier à la pénurie de personnels de santé ?

La priorité consiste à remettre à plat l’offre de formation et à réévaluer les profils prioritaires, en mettant l’accent sur le milieu rural. L’une des façons d’y parvenir, c’est de recourir aux nouvelles technologies. En Ethiopie, où cinq nouvelles facultés de médecine ont été mises en place, une grande partie des cours est dispensée en vidéoconférence, ce qui a permis de multiplier de façon spectaculaire le nombre de médecins formés.

Une autre clé du développement du secteur pourrait être la généralisation du mécanisme de financement basé sur les résultats…

Cette approche impulsée par la Banque mondiale a séduit divers pays africains comme le Rwanda, le Burundi, la Zambie et le Burkina Faso, car il répond aux besoins fondamentaux du transfert de fonds au niveau des centres de soins les plus périphériques, en fonction de résultats évalués. C’est un vrai outil d’équité, qui apporte une réponse au problème des incitations et de la rémunération des professionnels de santé en sortant de la rigidité de la fonction publique.

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