Économie

Mali : sanctions, inflation, budget… Les vieilles habitudes rendent la vie dure

Les mauvaises idées naissent-elles au Mali ? La question est probablement injuste et outrancière dans le cas d’un pays confronté à des choix impossibles. Mais dans le domaine économique, les décisions de Bamako « interrogent ».

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Mis à jour le 7 mars 2022 à 15:19
Joël Té-Léssia Assoko

Par Joël Té-Léssia Assoko

Joël Té-Léssia Assoko est rédacteur en chef adjoint (économie et finance) de Jeune Afrique.

Un commerçant en gros fait l’inventaire de son stock à Bamako, le 1er février 2022. © FLORENT VERGNES/AFP

Si les sanctions imposées au Mali par les pays ouest-africains depuis janvier épargnent le commerce de produits alimentaires, l’envolée spectaculaire des prix des denrées de première nécessité aurait pu être facilement anticipée, dans un contexte de hausse généralisée des coûts du fret et d’incertitude sur les flux financiers. Pourtant, aucun préparatif ne semble avoir été lancé par Bamako pour constituer des stocks alimentaires et des réserves de devises dans l’hypothèse – très probable – du blocage financier et commercial du pays.

Brigades de contrôle

En janvier 2022, l’indice des produits alimentaires et des boissons non alcoolisées était en hausse de 8,7 points sur un an – ceci avant même que les effets des nouvelles restrictions économiques ne se fassent sentir. Depuis, des « brigades de contrôle » mènent tambour battant une « mission sacerdotale de maintien de l’ordre économique et commercial ». Autrement dit : elles sanctionnent les boutiquiers n’appliquant plus les intenables prix administrés « en cette période de sacrifice commun ».

Moscou peut braver des sanctions financières dirigées contre ses aventures est-européennes, en partie parce que ses réserves de change atteignent 630 milliards de dollars – leur plus haut niveau depuis 2010. Bamako, pour sa part, a manqué des échéances de paiement atteignant 80 millions d’euros de dette et doit improviser des collectes de fonds « à l’ancienne », avec des titres de dette « physiques », proposés à la souscription à des opérateurs économiques disposant d’une faible liberté d’action.

Début février, Moody’s a baissé d’un cran la note financière du Mali, qui descend en-dessous de celle de l’Irak (et de la Tunisie). « Alors que la BCEAO est intervenue pour assurer les paiements prévus sur les instruments de dette du Mali lors des premières sanctions imposées en août et septembre 2020 à la suite du coup d’État, elle ne l’a pas fait cette fois-ci », rappelle l’agence pour qui une « résolution rapide [de la crise] est donc plutôt improbable ». L’adoption, le 21 février, d’une charte de la transition « révisée », ouvrant la voie à un maintien au pouvoir de la junte pour cinq ans, ne devrait rien arranger.

Le nombre de personnes en insécurité alimentaire aiguë risque d’augmenter de 58 % en 2022

L’autre épreuve de force engagée cette fois avec les puissances occidentales, si elle est d’abord diplomatico-militaire, intervient dans un contexte de fragilité économique et sociale exacerbée pour le Mali. « Les niveaux de financements humanitaires n’ont cessé de diminuer, passant de la moitié du financement requis pour les réponses en lien avec la sécurité alimentaire en 2017, à seulement un quart en 2021 », rappelait en janvier l’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) dont les interventions dépendent des largesses des capitales occidentales.

Le déficit de financement de ses actions en faveur de la sécurité alimentaire dans le pays a dépassé les 170 millions de dollars en 2021. Entre temps, avertit la FAO, le nombre de personnes actuellement en insécurité alimentaire aiguë dans le pays « risque d’augmenter de 58 % en 2022 ».

La « beauté du geste »

Les choix qui ont conduit à la crise économique et financière qui frappe actuellement le pays s’inscrivent pleinement dans une grande tradition de décisions économiques « spectaculaires » – entendez « pour le spectacle ». Des générations de collégiens ouest-africains ont été nourris à l’histoire du pèlerinage à la Mecque en 1324 de Kankan Moussa, maître de l’Empire du Mali, dont la munificence de la suite (60 000 hommes et dix tonnes d’or transportées) avaient stupéfié tous les observateurs et entraîné, selon la légende, une dépréciation de la valeur du métal jaune du Caire à Bagdad. Certains en tirent un motif de fierté.

Les annales conservent l’épisode tragi-comique du « franc malien »

D’autres s’interrogeront plutôt sur l’inanité du geste. Plutôt que de dilapider une fortune pour épater les Arabes, n’aurait-il pas été plus efficace de l’utiliser pour attirer vers l’empire davantage de médecins, d’architectes, de mathématiciens, de financiers et de philosophes ? Dans l’histoire plus récente, les annales conservent l’épisode tragi-comique du « franc malien » instauré en 1962 comme « une garantie de liberté et un instrument de puissance », dixit le président Modibo Keïta. Bamako s’était retrouvé contraint en 1984 de retourner, penaud, à la zone CFA. Entretemps, « l’instrument de puissance » avait subi deux dévaluations et perdu la moitié de sa valeur. Les vieilles habitudes rendent la vie dure.