Politique

Afrique du Sud : Ramaphosa peut-il perdre la présidence de l’ANC ?

Le chef de l’État et président du Congrès national africain (ANC) devrait être candidat à sa réélection à la tête du parti en décembre prochain. Mais en coulisses, plusieurs rivaux aiguisent armes et arguments.

Mis à jour le 28 février 2022 à 11:18

Cyril Ramaphosa à la tribune du meeting d’anniversaire de l’ANC, au stade de Polokwane, le 8 janvier 2022 © PHILL MAGAKOE/AFP

Cyril Ramaphosa a-t-il visionné Le Parrain ? « Garde tes amis près de toi et tes ennemis encore plus près », recommande Michael Corleone dans la célèbre trilogie consacrée à la mafia new-yorkaise. Le président sud-africain semble avoir suivi le conseil à la lettre, plaçant ses concurrents dans nombre de ministères. Mais leur proximité ne garantit pas leur loyauté et plusieurs d’entre eux peuvent aujourd’hui lui contester la direction du Congrès national africain (ANC).

Lindiwe Sisulu à l’offensive

Signe que l’année sera électrique, elle a commencé par une passe d’armes entre le président et sa ministre du Tourisme, Lindiwe Sisulu. Dans une tribune sortie de nulle part, celle-ci s’en est prise aux « hautes sphères du système judiciaire » où se trouveraient « ces Africains dont la mentalité a été colonisée ». Elle désigne ainsi les juges de la Cour constitutionnelle qui se sont attiré les foudres d’une partie de la classe politique en condamnant Jacob Zuma à 15 mois de prison pour outrage à la justice. « Quand vous les mettez au pouvoir ou qu’ils sont les interprètes de la loi, alors ils sont pires que votre oppresseur », écrit encore cette proche de l’ancien président.

Après deux semaines de polémique, Cyril Ramaphosa s’est résolu à convoquer sa ministre. Il l’a réprimandée et a même obtenu des excuses, selon un communiqué de la présidence. Une version rapidement contestée par l’intéressée, qui accuse le chef de l’État d’avoir déformé ses propos. Ces affronts répétés auraient pu suffire à justifier son limogeage. Mais l’ANC sait ménager ses caciques pour ne pas s’aliéner leurs familles politiques. Or Lindiwe Sisulu est une figure du parti, ses parents, Walter et Albertina, sont des héros du mouvement de libération.

Son attaque contre le système judiciaire ressemble à un appel du pied à destination des partisans de Jacob Zuma

En engageant ce bras de fer, la ministre a donné le coup d’envoi de sa campagne pour la présidence de l’ANC, observe la politologue Susan Booysen, auteure de plusieurs livres sur le parti. « Elle a dû s’y prendre tôt, sans attendre de voir si les branches [sections locales de l’ANC] voudraient bien la nommer. Elle devait leur montrer qu’elle est disponible », analyse cette professeure de l’université de Witwatersrand, à Johannesburg. Lindiwe Sisulu a appris de ses erreurs : en 2017, elle s’était lancée tardivement dans la campagne pour la présidence de l’ANC et avait dû abandonner faute de soutiens.

Son attaque contre le système judiciaire ressemble fortement à un appel du pied à destination des partisans de Jacob Zuma. Regroupés sous la bannière officieuse de la Radical Economic Transformation (RET), ceux-ci reprochent à Ramaphosa de ne pas mener les réformes les plus radicales de l’ANC, comme l’expropriation sans compensation des terres pour les redistribuer à la population noire. Mais cette faction, très active en 2017, a perdu en influence ces dernières années.

Il semble en effet loin le temps où Nkosazana Dlamini-Zuma, leur porte-drapeau, avait récolté 48,10 % des voix face à Cyril Ramaphosa dans la course à l’ANC. L’actuelle ministre des Affaires traditionnelles – et ex-épouse de Jacob Zuma – reste aujourd’hui en retrait des combats menés par la branche qu’elle représentait. Malgré sa popularité, il est peu probable qu’elle se présente, selon Susan Booysen : « Pour le moment, je ne ressens pas chez elle d’enthousiasme ni de passion pour la politique ».

Duduzane Zuma, adoubé par Jacob

Mais un Zuma peut en cacher un autre. L’étoile montante s’appelle Duduzane, l’un des fils de l’ancien président. Trentenaire au visage juvénile, plutôt bel homme, il veut incarner la relève. Quand il s’affiche en public, des gens l’appellent « président ». Un compte Twitter – « Duduzane Zuma For ANC President » – a été créé en septembre 2021. Quelques mois plus tard, il était élu à la tête d’une branche locale de l’ANC, près de Durban. Cette petite victoire a donné lieu à une vidéo dans laquelle Jacob Zuma reçoit son fils et le félicite. Les deux hommes mettent en scène une forme de passation de pouvoir. « On a tous commencé comme ça », se réjouit le père. « Je suis content de savoir que tu penses que je suis sur le bon chemin […]. Nous partageons le même objectif final », lui répond son fils.

Musclé, tatoué et portant une chemise de marque, Duduzane Zuma a plus le profil d’un jet-setteur que celui d’un chef de parti. « Je ne pense pas que les gens le prennent au sérieux au sein de l’ANC, cela ne fonctionne pas comme ça, ironise Susan Booysen. L’ANC, ce sont des gens qui ont une stature, qui ont une réputation pour avoir fait des choses. Conduire des voitures de sport ne suffit pas pour en devenir le président. »

Le fils de l’ancien président est plus connu pour ses mauvaises relations que pour son bagage politique

L’aspirant chef de parti est plus connu pour ses mauvaises relations que pour son bagage politique. Associé aux frères Gupta, il formait avec eux le quatuor le plus sulfureux d’Afrique du Sud. Ils sont aujourd’hui dans le viseur de la commission anti-corruption, qui enquête sur les liens qu’ils entretenaient avec Jacob Zuma quand il était président. Dans le deuxième rapport de la commission Zondo, remis fin janvier, Duduzane Zuma apparaît comme un figurant présent chez les Gupta lors de rencontres entre hommes d’affaires corrompus. Mais son rôle n’a pas encore été clairement établi.

Ace Magashule et Zweli Mkhize en embuscade

Dans la course à la présidence de l’ANC, l’ancien secrétaire général du parti Ace Magashule pourrait aussi inquiéter Cyril Ramaphosa s’il continue à tirer les ficelles dans le Free State, la province qu’il a dirigée et arrosée de pots-de-vin pendant plusieurs années. Sous son influence, les délégués de cette petite province peuvent faire basculer une élection serrée. Reste que celui qui faisait figure de premier opposant à Ramaphosa n’est aujourd’hui plus que l’ombre de lui-même. Son procès pour corruption dans une affaire de contrats de désamiantage l’a mis sur la touche, l’ANC exigeant désormais que les personnes inculpées pour de tels faits se mettent en retrait.

Un autre nom refait aussi surface, après une traversée du désert de quelques mois : celui de Zweli Mkhize. Au début du mois, l’ancien ministre de la Santé a ainsi mobilisé le soutien d’une centaine de leaders traditionnels et religieux. Quelques semaines plus tard, l’une des plus grosses branches de l’ANC, dans le KwaZulu-Natal annoçait soutenir sa propable candidature. Mais que pèse politiquement celui qui a été écarté du gouvernement pour des soupçons de corruption en pleine pandémie ? Candidat à la présidence de 2017, il est peu probable qu’il ait les moyens de remonter en selle.

S’il était réélu, Ramaphosa serait le candidat du parti pour les élections générales de 2024

À dix mois du congrès, tous les voyants semblent donc au vert pour Cyril Ramaphosa. Sans être encore candidat, il a reçu le soutien de la province du Limpopo, d’où est originaire sa famille. C’est la deuxième région en matière de délégués ANC – et donc d’électeurs – après le KwaZulu-Natal, pro-Zuma. Quelques poids lourds du parti, comme le trésorier général Paul Mashatile, ou le ministre de la Justice, Ronald Lamola, plaident déjà pour qu’il effectue un second mandat.

S’il venait à être réélu à la tête de l’ANC, Cyril Ramaphosa serait alors le candidat du parti pour les élections générales de 2024. Il lui resterait deux ans pour redresser une formation politique qui perd dangereusement du terrain dans les urnes. Pour la première fois depuis 1994, celle-ci a plongé sous la barre des 50 % de suffrages lors des scrutins locaux de novembre 2021. Si Ramaphosa a bien une personne à craindre, c’est l’électeur.