Politique

Mali-Russie : les « idiots utiles » de Bamako, par François Soudan

Comment une forme très française d’arrogance a permis à Vladimir Poutine d’instrumentaliser les Maliens pour servir ses intérêts géopolitiques.

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Mis à jour le 1 mars 2022 à 16:23
François Soudan

Par François Soudan

Directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Manifestation contre la présence militaire française, à Bamako, le 19 février 2022. © Paloma Laudet/Collectif Hors Format

Le ver était dans le fruit, mais personne n’avait voulu le voir. Réalisé quatre mois avant la chute d’Ibrahim Boubacar Keïta, en août 2020, un sondage Afrobarometer passé à l’époque presque inaperçu révélait à quel point les Maliens avaient pris leurs distances vis-à-vis du pouvoir en place, mais aussi perdu foi dans les vertus de la démocratie représentative.

Les seules institutions à trouver grâce à leurs yeux étaient les chefs traditionnels, les leaders religieux et par-dessus tout l’armée, alors que la présidence de la République, l’Assemblée nationale, la justice, les partis politiques et la Commission électorale indépendante se voyaient sanctionnés par un taux de confiance faible, si ce n’est dérisoire. Nul doute que ce sondage, s’il avait été réalisé en Guinée à la veille du renversement d’Alpha Condé ou au Burkina Faso quelques semaines avant celui de Roch Marc Christian Kaboré, aurait produit des résultats similaires. En 2014, dernière année au pouvoir de Blaise Compaoré, les trois-quarts des Burkinabè, selon Afrobarometer, se déclaraient hostiles à un régime militaire. Quatre ans et une élection libre plus tard, ils n’étaient plus que la moitié. Depuis le coup d’État du 23 janvier, ceux pour qui le retour des Prétoriens au pouvoir est une catastrophe démocratique sont assurément minoritaires à Ouagadougou – ainsi qu’à Bamako et à Conakry.

Le double jeu des « bons élèves »

Comment en est-on arrivé là ? Pourquoi des militaires aux compétences gestionnaires forcément limitées apparaissent-ils comme les seuls vecteurs d’alternance au détriment des partis politiques et des élus ? Pourquoi cette fascination pour des pouvoirs autoritaires et souverainistes incarnés par des hommes forts en Ray-Ban et battle dress, habiles à jouer de leur image et des frustrations populaires ? Pourquoi ce rejet des élections et cette défiance à l’encontre de la classe politique ? Ce que beaucoup de commentateurs analysent comme une régression est en réalité le reflet de l’incapacité de nombre de pays africains à construire un modèle politique et de développement adapté aux spécificités de leurs sociétés et de leurs cultures.

Ce discrédit d’un modèle importé qui s’est fourvoyé dans la mal-gouvernance a porté atteinte à la légitimité de ceux qui le prônent

Soixante ans après les indépendances, les « bons élèves » de Paris, de Bruxelles et de Washington sont encore ceux qui revêtent le jour les habits prêts-à-porter de la démocratie et des valeurs dites universelles (en réalité, occidentales), quitte à les ôter la nuit venue. Le problème est que, manifestement, ce double jeu a atteint ses limites.

Ce discrédit d’un modèle importé qui s’est fourvoyé dans la mal-gouvernance a porté atteinte à la légitimité de ceux qui le prônent et le défendent. La Cedeao tout d’abord qui, aux yeux de beaucoup de Maliens, de Guinéens, de Burkinabè et de militants des sociétés civiles d’Afrique de l’Ouest, donne l’impression d’être devenue un syndicat régional de chefs d’État qui se réunissent pour se protéger eux-mêmes. Et la France, bien sûr, dont l’armée, pour la première fois depuis la fin de la guerre d’Algérie, se voit obligée de quitter un territoire étranger, non pas par choix, comme on voudrait le faire croire à Paris – ou alors, il aurait fallu sonner la retraite au lendemain du second coup d’État de Bamako il y a neuf mois –, mais bel et bien parce qu’on lui a signifié son congé, sans tirer un seul coup de feu.

Paris inaudible

Certes, les Maliens n’ont pas oublié que l’opération Serval les a sauvés d’un califat rétrograde et barbare, tout comme ils ont conscience du fait que l’insécurité dans laquelle ils vivent est la conséquence du chaos libyen issu de l’intervention occidentale – en particulier française – contre Kadhafi. L’un équilibre l’autre en quelque sorte. Et c’est pour cela que les coups de menton macroniens à l’encontre de la junte, pour justifiables qu’ils puissent être, ainsi que le zeste d’arrogance perceptible dans les propos d’un Jean-Yves Le Drian et d’une Florence Parly, passent si mal à Bamako et ont blessé les plus francophiles des dirigeants de ce pays. Au point de rendre inaudible et même contre-productive chaque prise de parole française sur le Mali.

Aucun Malien doté d’un peu de mémoire n’a oublié que lors des deux guerres mondiales, près de 20 000 fils du pays sont morts pour la France

Les Maliens forment une communauté fière de son histoire et de ses empires d’autrefois. Le déficit d’humilité dont ont fait preuve certains responsables français était donc une faute, qui n’a fait qu’alimenter la vindicte nationaliste et identitaire des leaders d’opinion populistes. Ainsi en va-t-il de l’antienne sur l’ingratitude supposée des Maliens, alors que 53 soldats français et 260 casques bleus de la Minusma ont perdu la vie depuis 2013 afin d’endiguer le risque jihadiste, à défaut de l’éradiquer. Il n’existe aucun Malien de bonne foi pour prétendre que ces hommes sont morts pour rien. Mais aucun Malien doté d’un peu de mémoire n’a oublié que lors des deux guerres mondiales, près de vingt mille fils du pays sont morts pour la France. Ni que depuis 2012, selon la comptabilité de l’ONG Acled, la crise sécuritaire en cours au Mali a fait 11 700 victimes.

Le bras de fer entre l’Élysée et Koulouba a directement rejailli sur la perception que les Maliens ont des médias, en particulier francophones. Certes, un fond de scepticisme préexistait : le sondage Afrobarometer de 2020 révélait ainsi que pour 60% des personnes interrogées, médias et journalistes « diffusent des informations qu’ils savent fausses ». Mais ce sentiment s’est exacerbé, attisé par les réseaux sociaux et la propagande pro-russe, à l’encontre de supports très suivis comme RFI, France 24 ou TV5, dénoncés par les activistes comme des « relais du Quai d’Orsay » – vieille rengaine utilisée par tous les pouvoirs ayant maille à partir avec le pluralisme de l’information.

Climat de défiance à l’égard des médias francophones

Jeune Afrique, qui n’a pourtant rien à voir avec l’audiovisuel public de la France et ne reçoit de cette dernière aucune subvention, a été la victime collatérale de ce climat de défiance. Arrivé le 7 février à Bamako, notre envoyé spécial Benjamin Roger en a été expulsé le soir même, après avoir été interpellé à son hôtel, puis placé en garde à vue dans les locaux de la Brigade d’investigation judiciaire. Le motif, puisqu’il en fallait un (« défaut d’accréditation », laquelle s’obtient sur place) cache mal la volonté de faire un exemple et de signifier aux journalistes français qu’ils ne sont plus les bienvenus sur les rives du Niger. Reporters sans frontières et une poignée de nos confrères maliens se sont émus de cette atteinte à la liberté d’informer, mais les protestations n’ont pas été au-delà, tant il est vrai qu’à Bamako la junte et ses affidés civils ont, pour l’instant, gagné la bataille de l’opinion et de la communication. Un avantage qui permet aux militaires de demeurer opaques sur leurs intentions, qu’il s’agisse de la durée de la transition ou de l’ouverture d’éventuelles négociations avec le chef jihadiste Iyad Ag Ghali.

Il est probable que des contacts se nouent entre la junte et le chef jihadiste Iyad Ag Ghali. Mais à quel prix ?

Les Français partis, la Minusma (dont le mandat doit être réexaminé en juin à New York) plus que jamais retranchée dans ses bases et les mercenaires de Wagner présents avant tout pour sécuriser le régime, nul ne pense sérieusement que les 34 000 soldats maliens soient en mesure à eux seuls de pacifier un territoire aussi vaste, dont la partie Nord, mais aussi des pans entiers du Centre et de l’Est, échappent toujours à l’autorité de l’État. Paris avait fait de l’ouverture de discussions avec Ag Ghali une ligne jaune, et l’émir touareg du départ de Barkhane une condition à l’ouverture de discussions avec la junte. Il est donc probable que des contacts se nouent. Mais à quel prix­ ?

Poutine a remplacé Hollande

Lors des manifestations de soutien aux colonels de Bamako (mais aussi de Ouagadougou), le drapeau blanc-bleu-rouge horizontal des tsars de Russie a remplacé le bleu-blanc-rouge vertical de la révolution française et l’effigie de Vladimir Poutine celle du François Hollande de 2013. Si le maître du Kremlin est la nouvelle star des souverainistes africains, ce n’est pas uniquement par rejet de la France, mais aussi parce que dans un monde où les valeurs démocratiques occidentales n’avaient jamais autant été mises au défi, le côté macho, brutal, intransigeant du personnage a quelque chose de fascinant. Qui d’autre que lui oserait offrir une Kalachnikov en cadeau de bienvenue à ses hôtes égyptien Sissi ou saoudien Ben Salman ?

Aux yeux de Poutine, l’enjeu malien s’inscrit dans une stratégie globale de reconquête d’influence dont l’acmé se situe en Ukraine. Il a vécu la débandade américaine de l’an dernier en Afghanistan comme une sorte de chute du mur de Berlin inversée, un événement annonciateur d’un nouvel ordre multipolaire dans lequel la Russie doit avoir toute sa place. Certes, selon le FMI, le PIB russe est inférieur de moitié à celui de la France et se situe quelque part entre ceux de la Corée du Sud et de l’Australie. Attendre de la onzième économie mondiale qu’elle ait un quelconque impact positif sur le développement du Mali relève donc du fantasme. Mais l’objectif de Vladimir Poutine à Bamako comme à Bangui, par Wagner interposé, n’a rien à voir avec celui de son allié chinois Xi Jinping, dont les moyens sont incomparablement supérieurs aux siens et qui ambitionne de supplanter les États-Unis comme superpuissance dominante de la planète. Ce qu’il veut, c’est donner tort à Barack Obama, qui prédisait à la Russie un simple destin de « puissance régionale ». Un siège à la table des maîtres du monde en somme, pour l’acquis duquel les Maliens de bonne foi risquent fort de jouer le rôle de ceux que Lénine appelait les « idiots utiles ».