Politique

Sénégal : avec son stade, Macky Sall cherche-t-il à amadouer Abdoulaye Wade ?

Le nouveau stade olympique sera inauguré ce mardi 22 février par le président sénégalais, qui a décidé de le baptiser en l’honneur de son prédécesseur. Marque de reconnaissance ou choix stratégique ?

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Par - à Dakar
Mis à jour le 22 février 2022 à 11:44

Des piétons au pied du nouveau stade olympique Abdoulaye Wade à Diamniadio, le 22 janvier. © JOHN WESSELS/AFP

Que l’on quitte Dakar ou que l’on y arrive, le bâtiment est immanquable. À deux pas de l’autoroute A1, qui relie la capitale à la ville nouvelle de Diamniadio, le stade olympique se dresse au milieu de nulle part, avec ses panneaux blanc immaculé. La nuit, les projecteurs verts, jaunes et rouges éclairent l’enceinte immense qui promet d’accueillir jusqu’à 50 000 personnes.  Un « cadeau à la jeunesse sénégalaise », selon les mots du président Macky Sall.

Lancé en février 2020, le chantier a été confié à l’entreprise turque Summa, qui avait déjà achevé en août 2018 le palais omnisports Dakar Arena (15 000 places pour 66 milliards de F CFA d’investissement, soit 100 millions d’euros). La compagnie, actionnaire et opératrice de l’Aéroport international Blaise-Diagne aux côtés d’une autre entreprise turque, Limak, a aussi construit l’hôtel Radisson de Diamniadio et le Centre des expositions de Dakar.

Reconnaissance

Mais si le stade fait autant parler de lui, ce n’est sans doute pas à cause de sa taille ou de son coût, estimé à 155 milliards de F CFA (238 millions d’euros), mais de son nom. Le chef de l’État a en effet choisi de lui donner celui de son prédécesseur, ancien adversaire avec lequel il s’était rabiboché en août 2019.

Le président Macky Sall avait pourtant l’embarras du choix. Il aurait pu décider de rendre hommage à l’ancien athlète international Lamine Diack, qui fut également ministre et qui est décédé à Dakar le 2 décembre dernier. Ou de célébrer le spécialiste du 400 mètres haies, El Hadji Amadou Bia Ba, seul Sénégalais à avoir décroché une médaille olympique, en 1988.

C’est finalement sur l’ancien président Abdoulaye Wade, au pouvoir entre 2000 et 2011 et qui fut son mentor en politique, que le choix de Macky Sall s’est porté. Le patriarche a réagi depuis sa résidence versaillaise, qu’il a rejointe courant 2021. Abdoulaye Wade « tient tout d’abord à féliciter le président Macky Sall pour cette réalisation, a fait savoir Mayoro Faye, son chargé de communication. Et à dire combien il est honoré par ce geste et cette marque de reconnaissance qu’il accepte. »

Législatives en vue

Contrairement à ce qui avait été annoncé quelques semaines auparavant, Abdoulaye Wade n’a pas été convié en tant « qu’invité d’honneur » à cette inauguration. C’est par une lettre officielle qu’il a été informé de la décision de son successeur. « Il est satisfait et fier que son successeur lui reconnaisse le mérite d’avoir tant œuvré pour le Sénégal, notamment en matière d’infrastructures, poursuit Mayoro Faye. Malgré l’adversité, il est content de voir qu’il a pensé à Abdoulaye Wade pour donner son nom à ce stade. »

Adversité, vraiment ? Depuis l’élection présidentielle de 2019 à laquelle le Parti démocratique sénégalais (PDS) n’avait pas participé, celui-ci perd chaque jour un peu plus de poids, électoral et politique. Lors des scrutins locaux du 23 janvier dernier, sa coalition Wallu Sénégal à laquelle participaient également quelques alliés historiques du PDS, n’a réussi à décrocher aucune commune d’envergure.

À tel point que certains responsables politiques soupçonnent – voire accusent – le PDS d’être plus occupé à négocier avec Macky Sall le retour de Karim Wade (en exil au Qatar) que de chercher à maintenir son statut de grand parti d’opposition. Dans la perspective des élections législatives annoncées pour le 31 juillet, une alliance plus ou moins formelle entre les anciens adversaires serait-elle si insolite ?

Une bonne partie des cadres du PDS ont déjà quitté le navire pour rejoindre les verts pâturages de la coalition présidentielle Benno Bokk Yaakar. Et Macky Sall ne fait pas mystère de son souhait de reconstituer, autour de lui cette fois, la grande famille bleu et jaune. En outre, le président devrait nommer bientôt un nouveau Premier ministre. Si sa décision finale n’est toujours pas arrêtée, il n’est pas exclu qu’il pioche dans les rangs de ses anciens compagnons.

VIP en tribune

Si Mayoro Faye reconnait que des « canaux de discussion » restent ouverts entre Macky Sall et son ancien mentor, le secrétaire général adjoint du PDS affirme toutefois que la décision du chef de l’État n’a « aucun lien » avec un éventuel rapprochement politique. « Nous n’en sommes pas encore à ce stade et le PDS n’a pas vocation a intégrer la majorité », ajoute-t-il, insistant au contraire sur la nécessité de « renforcer » la coalition Wallu Sénégal. Une alliance avec les leaders de l’autre coalition d’opposition Yewwi Askan Wi qui a, elle, raflé plusieurs villes d’envergure lors du dernier scrutin, ne semble pas non plus à l’ordre du jour.

Après l’interlude de la victoire des Lions de la Teranga à la Coupe d’Afrique des nations (CAN), le 6 février dernier, cette inauguration marque un nouveau temps fort pour Macky Sall, lui aussi fragilisé par les succès de l’opposition aux élections locales. Construit pour accueillir les Jeux olympiques de la jeunesse (JOJ) en 2026, le stade abritera aussi, le 29 mars prochain, le match retour des barrages du Mondial 2022 qui opposera le Sénégal à l’Égypte.

« Vous croyez que c’est pour le sport, pour la compétition, que ces chefs d’État viennent ? Non, ils viennent pour la diplomatie parce qu’ils pensent que c’est un moment important pour le président Macky Sall », a déclaré la ministre des Affaires étrangères, Aïssata Tall Sall, quelques jours avant l’inauguration.

Invité par Macky Sall, Abdoulaye Wade ne sera pas présent à Diamniadio, ce 22 février. En revanche, plusieurs chefs d’États sont attendus parmi lesquels Recep Tayyip Erdogan (Turquie), Adama Barrow (Gambie), Paul Kagame (Rwanda), Umaro Sissoco Embaló (Guinée Bissau) ou encore George Weah (Liberia) et Frank-Walter Steinmeier (Allemagne), qui s’est entretenu ce 21 février avec Macky Sall.