Politique

Locales au Sénégal : après la perte de Thiès, l’avenir d’Idrissa Seck s’écrit en pointillé

En ralliant la mouvance présidentielle, l’ancien Premier ministre devait entraîner sa ville dans son sillage. Mais son parti, Rewmi, a échoué aux locales, menaçant du même coup sa position au sein de la coalition au pouvoir. 

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Mis à jour le 21 février 2022 à 14:22

Idrissa Seck, président du parti Rewmi, à Dakar, le 15 janvier 2019. © SEYLLOU / AFP

Quel sort le président Macky Sall réservera-t-il à Idrissa Seck ? Leur alliance sera-t-elle maintenue ou l’ancien Premier ministre d’Abdoulaye Wade devra-t-il sortir de la coalition au pouvoir, Benno Bokk Yakaar (BBY) ? Le moins que l’on puisse dire, à la lumière des résultats des élections locales du 23 janvier, c’est que l’avenir politique du leader du parti Rewmi est aujourd’hui incertain.

L’ancien chef du gouvernement « paie le prix de son rapprochement avec Macky Sall »

À Thiès, le fief d’Idrissa Seck, BBY a été sèchement défait par la coalition de l’opposition, Yewwi Askan Wi. Yankhoba Diattara, adoubé par Idrissa Seck comme tête de liste pour conquérir la mairie centrale de la cité du rail, n’a rien pu faire face à Babacar Diop. Les différents cadres de Rewmi n’ont pas non plus remporté les communes d’arrondissement de Thiès-ouest, est et nord. Un revers cinglant qui marque une perte d’influence de l’ancien Premier ministre et la fin de son hégémonie dans cette ville située à 70 km à l’est de Dakar.

Sur le terrain, le ministre de l’Économie numérique et coordonnateur local de Rewmi a dû faire face à plusieurs listes concurrentes dont celle de Talla Sylla, l’édile sortant de la ville à qui Idrissa Seck avait laissé la gestion de la mairie en 2014. Pour Ndiaga Sylla, expert électoral et frère du maire déchu, l’ancien chef du gouvernement « paie le prix de son rapprochement avec Macky Sall ». « Les électeurs n’ont pas digéré cette nouvelle alliance », affirme-t-il.

Effritement 

Jamais Idrissa Seck n’avait perdu dans la région de Thiès, son bastion électoral depuis plus d’une vingtaine d’années. À partir de 2002, celui qui avait construit sa notoriété sous Wade avant d’entrer en disgrâce y avait remporté toutes les élections locales. Et lors de la présidentielle de 2019, Thiès lui avait fourni l’essentiel des suffrages exprimés en sa faveur.

Certes, Idrissa Seck avait terminé deuxième pour la troisième fois consécutive, avec seulement 20,51 % des voix, mais cela lui avait suffi pour confirmer son statut de chef de file de l’opposition alors que montait en puissance le phénomène Ousmane Sonko.

Cette alliance avec le pouvoir, jugée « contre-nature », ne fait pas l’unanimité

C’est donc à la surprise générale qu’en novembre 2020, Idrissa Seck décide de rejoindre la majorité. En échange, il se voit gratifié du poste de président du Conseil économique, social et environnemental (Cese), l’une des principales institutions du pays. Et deux cadres de son parti entrent au gouvernement. « Les Sénégalais n’ont pas vraiment compris son choix de rallier la coalition présidentielle. Et, surtout, d’être nommé à la tête d’une institution qu’il avait toujours dénigrée et qu’il proposait de supprimer », rappelle Babacar Ndiaye, chargé de recherche au West Africa Think Tank (Wathi), basé à Dakar.

Au sein de Rewmi, cette alliance avec le pouvoir, jugée « contre-nature », ne fait pas l’unanimité. Elle entraîne même la défection de plusieurs cadres du parti, dont le député Déthié Fall, devenu finalement l’un des artisans de la victoire de Yewwi Askan Wi à Thiès.

L’entrée de Rewmi au gouvernement contribuera aussi à l’effritement d’une base politique déjà fragilisée par les départs, en 2017, de l’ancien député et président du mouvement Agir, Thierno Bocoum, et, en 2019, de l’ancien porte-parole du parti, Abdourahmane Diouf. « Il s’est renié », regrette un ancien partisan.

Les primo-votants ne connaissent pas vraiment Idrissa Seck

Macky Sall pensait pourtant avoir frappé un grand coup en réussissant à faire venir son challenger au sein de sa coalition. « Le président avait dans le viseur l’électorat mouride, qu’il n’a jamais su gagner et qui votait en partie pour Idrissa Seck. Mais la plus-value espérée n’a finalement pas été au rendez-vous », confie un cadre de l’Alliance pour la République (APR), le parti présidentiel. « En vingt ans, l’électorat a changé. Les primo-votants ne connaissent pas vraiment Idrissa Seck. C’est un facteur à prendre en compte », nuance un diplomate.

« Inconstance »

Ces élections confirment certes l’essor d’une nouvelle génération de leaders relativement jeunes, tels Barthélémy Dias à Dakar ou Ousmane Sonko à Ziguinchor. Mais l’échec d’Idrissa Seck à Thiès ne doit pas être analysé à travers ce seul prisme, estime Birahim Touré, rédacteur en chef de la Sen TV, l’une des chaînes de télévision les plus suivies à Dakar. « C’est aussi la conséquence de l’inconstance de son parcours. Tantôt dans l’opposition, tantôt dans la mouvance présidentielle, Idrissa Seck est à la longue devenu illisible », explique-t-il.

Fin tacticien, le leader de Rewmi est un habitué des revirements politiques. En 2007, il était arrivé deuxième à la présidentielle face à Abdoulaye Wade et avait fini par rejoindre le camp au pouvoir, espérant être adoubé par son ancien mentor après deux ans de brouille sur fond de guerre politico-judiciaire.

Puis, en 2012, alors qu’il participe à la victoire de Macky Sall au deuxième tour de la présidentielle, il rompt un an plus tard avec la majorité pour finalement la rejoindre à nouveau en 2020. « C’est vrai qu’il a fait des erreurs dans son parcours, admet un ancien camarade de lutte. Mais il a toujours réussi à s’en sortir. Aujourd’hui, il perd provisoirement son fief. C’est assez inédit. Mais ce n’est pas sa fin. »

Il n’a rien perdu et reste une bête politique sur qui on peut compter

Pour autant, au sein du camp présidentiel, le cas Idrissa Seck divise. « Macky Sall devrait tirer toutes les conséquences de l’échec de Rewmi à Thiès », pense un membre de la majorité. Mais Thierno Amadou Sy, ancien journaliste vedette de la RTS et membre de BBY, juge pour sa part que l’ancien Premier ministre a encore sa place au sein de la coalition présidentielle : « Il n’a rien perdu et reste une bête politique sur qui on peut compter. Il ne faut pas oublier qu’Idrissa Seck n’était pas lui-même candidat lors de ces élections locales, contrairement aux échéances antérieures. »

Très discret depuis son ralliement, le leader de Rewmi n’avait pas non plus donné de consignes de vote explicites. « Il faudra encore attendre les législatives qui doivent se tenir en juillet pour voir si cette nouvelle donne politique se confirme », modère Babacar Ndiaye, de Wathi.

Désormais en sursis, ni Yankhoba Diattara, candidat malheureux à Thiès, ni Aly Saleh Diop, ministre Rewmi de l’Élevage, n’ont souhaité répondre à nos sollicitations. Préférant faire profil bas à l’heure où la nomination d’un nouveau Premier ministre se fait attendre.