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Humour noir au pays des Blancs

En France, une nouvelle génération de comiques « blacks » remplit les salles. Si ces artistes égratignent les « Gaulois », ils s’amusent surtout à caricaturer les codes et les clichés de leur communauté.

Par - Olivia Marsaud
Mis à jour le 4 juillet 2006 à 11:56

Une nouvelle vague de comiques arrive dans les salles parisiennes. Ils sont jeunes, d’origine africaine, nés en France ou sur le continent, et manient avec finesse les codes de la communauté afro aussi bien que ceux de l’humour sans frontières. Ils prennent la relève de Dieudonné ou Mouss Diouf tout en vénérant le Cosby Show et en se reconnaissant dans des comédiens africains-américains comme Eddy Murphy ou Chris Rock. Ils ont d’ailleurs adapté en France un concept qui fait fureur aux États-Unis depuis dix ans : un plateau d’humoristes qui ont le temps d’un sketch pour séduire le public.
Le premier à se lancer est Tonjé Bakang, né à Paris de parents camerounais. Il démarre le Comic Street Show en octobre 2005, au Réservoir. Une quinzaine d’humoristes y font leurs armes, cinq minutes chrono, micro en main, le tout emmené par un présentateur et rythmé par des plages musicales. Le succès est au rendez-vous et la troupe déménage bientôt dans la salle mythique du Splendid. « C’est une nouvelle génération de comédiens qui s’expriment autrement. Même s’il y a des blagues sur notre communauté, je préfère parler d’humour urbain. Notre concept n’est pas communautaire. Dans notre groupe nous avons un Blanc, un Asiatique On revendique le mélange et la mixité, explique Tonjé. »
C’est déjà chose faite, car le concept n’en finit pas de faire des émules. Le mois de mai 2006 a vu fleurir un autre plateau d’humoristes métissé, les Barres de Rire, au Théâtre de Ménilmontant. On peut aussi citer le festival Courts & Drôles, génération stand-up !, au Trianon, ou encore le show Jamel et sa bande, parrainé par Jamel Debbouze et qui a fait salle comble au Théâtre du Temple fin mai. Avant cette éclosion, dès la fin 2005, Delo, d’origine congolaise, créait les Joke Sessions. Après avoir commencé sa carrière en 2004 sur les planches du Théâtre de la Main d’or avec son one-man show On dit koi !, il décide de mettre en avant des jeunes talents. Lors des shows, il évolue en maître de cérémonie, se pliant lui-même au jeu avec ses sketches inspirés de la vie quotidienne, les sorties en boîte, la drague, et l’univers chaleureux des réunions familiales à l’africaine. Il se dit inspiré par certains humoristes du continent : les Guignols d’Abidjan, Jean Miché Kankan ou les Sans-Soucis. Mais aussi par les Américains Sammy Davis Jr, Bill Cosby ou Richard Pryor qui, disparu fin 2005, a bouleversé les règles du comique de scène et imposé une nouvelle manière de parler des Afro-Américains.
Au cours des Joke Sessions, Delo mélange des humoristes débutants et d’autres plus confirmés comme le Nigérien Mamane (voir ci-dessous) ou l’Antillaise Souria Adèle, qui a écrit son one-woman show Marie-Thérèse Barnabé, Négresse de France après s’être vu proposer un rôle stéréotypé dans un téléfilm de France 2. Ces comiques ont en commun une pratique sans limites de l’autodérision. Ils égratignent les « Gaulois » autant que les « Blacks ». « Il s’agit d’assumer ses travers et de rire de soi-même », explique Tonjé Bakang. C’est ce que fait Patson, né en Côte d’Ivoire il y a une trentaine d’années, arrivé en France à l’âge de 10 ans et qui a eu le déclic grâce à Coluche. En plus de ses gags et micros cachés sur la radio Africa n° 1, il délie les zygomatiques sur scène avec son one-man show L’Homme 2 couleurs, moitié black/moitié noir, dans lequel il évoque son univers familial. « Je puise dans la culture française et la culture africaine pour en faire des parallèles comiques », explique-t-il. Du côté des filles, la comédienne ivoirienne Claudia Tadjo (voir ci-dessous) a été l’une des premières à se lancer. D’autres lui tiennent compagnie, comme la comédienne et slameuse Delphine II ou encore la danseuse d’origine malienne Maïmouna. « Au Comic Street Show, il y a deux filles. Elles assument peut-être moins l’image du pitre ! » analyse Tonjé.
Côté spectateurs, on trouve des Noirs, des Blancs, des couples mixtes, des branchés Au fil des mois, le public, plutôt jeune, urbain et cosmopolite, s’est étoffé. Certains humoristes, comme Mamane, remplissent facilement les salles. Pour autant, ces comiques citadins qui pratiquent l’art de la vanne ont encore du mal à trouver des espaces d’expression. Le duo noir et blanc Omar et Fred, qui officie sur Canal +, a fait figure de pionnier à la télé. Mais, pour le moment, les armes se font encore sur les planches. Le Camerounais Thomas Ngijol (voir ci-dessous) s’est fait sa réputation de « révélation 2006 » en écumant les petites salles, et il joue encore au Moloko, un bar-scène où l’entrée est gratuite et où les spectateurs donnent ce qu’ils veulent
« Notre but, c’est de passer dans les médias. Certains ont un talent dans le sport, nous on a notre verve ! confie Tonjé. Ces jeunes humoristes ne constateront pas d’évolutions positives avant au moins trois ans car les producteurs ne sont pas encore prêts, et il ne faut pas s’attendre à une révolution à la télé. » Il n’en demeure pas moins que les trois quarts de ceux qui ont participé aux Comic Street Shows passeront sur le petit écran dès cet été, sur Canal +, toujours grâce au parrainage de Jamel Debbouze. Et Tonjé de conclure : « Les Occidentaux disent : Vous, les Africains, vous êtes drôles ! C’est super cliché mais on va leur montrer que c’est vrai ! »