Politique

Centrafrique : après Touadéra, la guerre des « ex » entre Dondra, Ngrebada et Sarandji ?

Après avoir démissionné du poste de Premier ministre, Henri-Marie Dondra a les yeux rivés sur la présidentielle de 2026 – Touadéra ne pouvant théoriquement pas se représenter. Mais ses prédécesseurs, Firmin Ngrebada et Simplice Mathieu Sarandji, partagent la même ambition.

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Mis à jour le 21 février 2022 à 14:18

De g. à d. : Firmin Ngrebada, Faustin-Archange Touadera, Simplice Sarandji, Henri-Marie Dondra. © Montage JA, AFP; Bruno Lévy pour JA

Le ton est monté, jusqu’au point de non-retour. Le 3 février, après une conversation téléphonique des plus houleuses avec le président Faustin-Archange Touadéra, Henri-Marie Dondra ne décolère pas. Celui qui est encore Premier ministre peste contre l’entourage du chef de l’État, qu’il estime ligué contre lui. L’homme est impulsif. Il décide de déposer immédiatement sa démission à la présidence de la République, et ajoute dans le même temps qu’il souhaite quitter le Mouvement cœurs unis (MCU), le parti au pouvoir. Henri-Marie Dondra n’a pas encore fait une croix sur son poste, mais il cherche à forcer Touadéra à lui renouveler sa confiance.

Seuls quelques collaborateurs sont mis au courant de ce coup de poker. Pour réussir, l’initiative doit rester secrète. Hélas, elle sort au grand jour et est relayée par la presse quelques jours plus tard. Le 7 février, le président – qui semblait tenté par le maintien de son Premier ministre – se retrouve dos au mur. Dès la réception de la démission quatre jours plus tôt, il avait expressément demandé à Dondra que celle-ci soit tenue secrète pour se donner le temps de la réflexion. Faustin-Archange Touadéra se sent trahi. Des proches conseillers lui conseillent d’accepter la démission et de faire preuve d’autorité. Le patron acquiesce. Henri-Marie Dondra est remercié. Quelques jours plus tard, l’ex-chef de gouvernement officialise comme prévu son départ du MCU.

Le talon d’Achille de Dondra

« C’est un nouveau départ politique pour lui », estime un ancien ministre qui le connaît bien. Car Henri-Marie Dondra n’a pas dit adieu à ses ambitions politiques. « C’est un secret de polichinelle : il vise la présidence lors de la prochaine élection, en 2026 », poursuit notre source. À 55 ans, l’intéressé ne manque pas d’atouts. Il est à la tête d’une fortune personnelle, notamment acquise dans le secteur de la construction, qui fait des envieux, au point que nombre de détracteurs ne manquent pas de douter de la légalité de son origine. « C’est son grand atout mais également son talon d’Achille. Depuis qu’il a montré ses ambitions pour la présidence, certaines affaires lui collent à la peau », explique un proche du gouvernement.

Ses adversaires espèrent que les accusations de malversations vont le freiner ou l’abattre

Récemment, Henri-Marie Dondra était ainsi visé par de discrètes enquêtes sur sa gestion du ministère des Finances, qu’il a dirigé avant de rejoindre la primature. « Ses adversaires espèrent que les accusations de malversations vont le freiner ou l’abattre. Mais ce n’est pas gagné : il connaît aussi beaucoup de secrets, notamment sur le MCU », tempère une source connaissant bien le parti au pouvoir. Selon nos informations, l’ancien Premier ministre travaille actuellement à reprendre en main le Rassemblement démocratique centrafricain (RDC, ancien parti de feu le président André Kolingba), un navire prestigieux qui pourrait le porter jusqu’en 2026.

S’il n’est pas encore entouré d’une véritable équipe de campagne, il compte sur le soutien de la ministre de l’Action humanitaire, Virginie Mbaïkoua, dont il est très proche. Originaire de l’influente région de l’Ouham-Pendé (nord-ouest), cette figure du mouvement des femmes du MCU pourrait être un atout majeur pour le Banguissois Henri-Marie Dondra.

Ngrebada et la carte russe

Mais ce dernier ne manque pas d’adversaires, à commencer par son prédécesseur à la primature, Firmin Ngrebada. Le député du MCU, qui a longtemps œuvré discrètement au côté de Faustin-Archange Touadéra, notamment comme directeur de cabinet adjoint, avance ses pions à pas feutrés. À l’aise financièrement, il a les moyens de ses ambitions et travaille dans l’ombre, en veillant à ne pas brusquer les pontes de la présidence, à se construire une stature d’homme d’État.

Les mercenaires de Wagner assurent toujours la garde rapprochée de Firmin Ngrebada

« Sa cote de popularité a grimpé en flèche avec la crise de la Coalition des patriotes pour le changement [alliance de groupes armés rebelles]. Il a réussi à se bâtir une image de défenseur de la République dans les médias », assure un habitué de la place de Bangui. Apprécié par les fonctionnaires – un corps électoral de poids –, cet ancien inspecteur du travail n’a pas de fonction officielle au MCU mais se sert de sa position de député pour « ratisser large », poursuit notre source. « C’est un politicien patient, qui a appris au côté de Touadéra, comme directeur de cabinet adjoint à la primature. Il reçoit beaucoup de monde, tisse des liens et veille à ne pas se faire d’ennemis. Au sein du parti, c’est sans doute le baron le plus populaire », ajoute-t-elle.

Enfin, Firmin Ngrebada bénéficie du soutien (plus ou moins discret) à Bangui de Wagner. Les mercenaires de cette société russe assurent toujours sa sécurité rapprochée. Aussi, lorsque Dimitri Utkin, le numéro deux du groupe, est en visite dans la capitale centrafricaine, il ne manque pas de dialoguer avec l’ancien Premier ministre. Dans la course à la magistrature suprême, cet appui suffira-t-il à celui qui a longtemps fait office de ministre officieux des Affaires étrangères lorsqu’il travaillait au côté du Premier ministre Touadéra ? « Simple » député de Boali, parviendra-t-il à rassembler derrière lui le MCU ?

Sarandji, l’homme de confiance

Un homme, au moins, ne l’entend pas de cette oreille : le président de l’Assemblée nationale et secrétaire exécutif du parti, Simplice Mathieu Sarandji. SMS, comme certains le surnomment, prend bien garde de ne pas afficher ses ambitions personnelles, mais, comme les autres ex-Premiers ministres, il regarde avec envie la présidentielle de 2026. « C’est le chef du parti, ce qui est un atout de poids, et il a l’oreille du président. Personne, sauf peut-être Sani Yalo, n’est aussi proche de Touadéra », glisse un ancien ministre.

Sarandji doit rester caché derrière Touadéra, en espérant qu’il le soutiendra en 2026

« Les dernières législatives ont laissé des traces, nuance un autre interlocuteur proche de la présidence. Il contrôle l’appareil du MCU mais, en interne, de nombreux députés grognent, notamment parce qu’il lui reproche de ne pas les avoir consultés pour les investitures. » Jugé « clivant », voire « méchant » ou « rancunier », Simplice Mathieu Sarandji peut-il surprendre ? À 66 ans, l’ancien professeur de lettres modernes, qui a été pendant cinq années directeur de cabinet de Touadéra à la primature, va devoir jouer une partie serrée.

« Son seul véritable atout, c’est sa proximité avec le chef de l’État. Mais cela peut aussi contrecarrer ses ambitions, explique un proche du gouvernement. Il ne peut pas se montrer trop gourmand trop tôt, au risque de déplaire au président, ajoute le même interlocuteur. Il doit rester caché derrière lui, en espérant qu’il lui rendra sa confiance en 2026 en le soutenant ».

Un troisième mandat pour Touadéra ?

Dans la même optique électorale, Firmin Ngrebada tente lui aussi de conserver la confiance du président. Mais un scénario pourrait venir contrecarrer ces plans de bataille : un troisième mandat de Faustin-Archange Touadéra, auquel Sarandji ne saurait, en homme de confiance de l’intéressé, s’opposer.

Si un acte numéro trois n’est actuellement pas possible légalement en raison de la limitation constitutionnelle, une modification des textes pourrait ouvrir la voie à une nouvelle donne, Touadéra remettant alors en quelque sorte les compteurs à zéro. Cette solution – déjà appliquée dans d’autres pays africains, notamment par le Guinéen Alpha Condé en 2020 – a d’ailleurs déjà été discrètement évoquée dans les couloirs de la présidence, où des fidèles du chef de l’État ne verraient pas d’un mauvais œil la prolongation de son bail. « L’hypothèse d’un troisième mandat n’est pas à exclure mais, en attendant, la guerre des trois anciens Premiers ministres est lancée », conclut un diplomate à Bangui.