Politique

Départ de Barkhane : « C’est aux Maliens d’assumer leurs responsabilités »

Après neuf ans d’intervention au Mali, les forces militaires françaises plient bagage dans un contexte de fortes tensions entre Paris et Bamako. Mais Barkhane n’est pas un échec, assure le porte-parole de l’état-major français. Il répond aux questions de Jeune Afrique.

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Mis à jour le 18 février 2022 à 20:07

Des soldats de l’opération Barkhane replient le drapeau français lors de la rétrocession du camp à l’armée malienne, le 14 décembre 2021. © FLORENT VERGNES pour JA

Deux mille quatre cents hommes et les équipements de trois bases. Annoncé le 17 février par le président français Emmanuel Macron, le désengagement des troupes françaises du Mali représentera un défi logistique important.

Partir oui, mais comment ? Et surtout, pour aller où ? Alors que la France répète sa volonté de poursuivre sa lutte contre les groupes armés terroristes au Sahel, un redéploiement des effectifs n’est pas à l’ordre du jour, assure-t-on du côté de l’État-major des armées (EMA) françaises.

Son porte-parole, le colonel Pascal Ianni, détaille pour Jeune Afrique les modalités de ce désengagement et l’avenir du dispositif militaire français dans la région. Il fait également le bilan de neuf années d’une opération extérieure dont la fin, précipitée par les difficiles relations entre Paris et Bamako, est considérée par beaucoup comme l’aveu d’un échec.

Jeune Afrique : Avec le départ des troupes françaises, annoncé dans un contexte de fortes tensions politiques entre Paris et Bamako, considérez-vous que la mission militaire française au Mali est un échec ?

D’un point de vue militaire on ne peut pas dire qu’il s’agisse d’un échec. Les objectifs qui nous ont été fixés de manière successive ont été atteints.

En janvier 2013, la France était appelée à l’aide par le gouvernement malien afin de stopper les colonnes de jihadistes qui se dirigeaient vers Bamako et permettre à l’État de recouvrer son autorité sur les zones du territoire qui étaient entre les mains des groupes armés terroristes. Cette mission a été remplie.

Avec Barkhane, on nous a demandé de poursuivre la lutte contre le terrorisme tout en permettant aux armées locales de monter en puissance. Cette dernière est aujourd’hui une réalité : de 7 000 hommes à l’époque, l’armée malienne est passée à 34 000 soldats et à 6 000 gendarmes. Même si la reconstruction d’une armée est un processus qui prend du temps.

En janvier 2020, lors du sommet de Pau, Barkhane avait pour but de neutraliser l’État islamique au grand Sahara [EIGS] dans la zone dites des trois frontières [entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger], afin d’empêcher le groupe d’assaillir les garnisons des forces locales. C’est ce que nous avons fait.

Certains vous rétorquent que les groupes armés terroristes ont étendu leur action et que l’État malien n’est toujours pas déployé sur tout le territoire. Que répondez-vous ? 

L’armée ne peut pas tout. Notre rôle était d’empêcher l’effondrement du Mali et de contenir la menace terroriste. Le terrorisme se nourrit de désespérance sociale et politique et de l’absence d’avenir pour la jeunesse. Il instrumentalise des contextes économiques, sociaux, religieux. Cela ne relève pas du militaire, c’est avant tout aux Maliens d’assumer leurs responsabilités.

En quoi estimez-vous qu’ils ne l’ont pas fait ?

L’État malien n’a pas su saisir les opportunités offertes par les gains tactiques militaires que nous avons obtenus. Prenons l’exemple de la route nationale 20, entre Gao et Mopti. Au printemps dernier, la force Barkhane et les armées maliennes sont parvenues à rouvrir l’axe, qui est extrêmement important pour la vie économique de la région. On attendait alors le déploiement de forces de sécurité intérieure et de personnels de l’administration ; ils ne sont jamais venus. Notez aussi que l’application de l’accord de paix d’Alger, signé en 2015, est toujours au point mort.

Il n’est pas prévu de big-bang dans le dispositif militaire français au Sahel

Est-il prévu que les 2 400 soldats français encore présents au Mali soient redéployés dans le Sahel ?

Désengager les soldats actuellement au Mali ne signifie pas qu’on va les placer ailleurs au Sahel ou en Afrique de l’Ouest. L’objectif estimé est de compter entre 2 000 et 2 500 éléments dans la bande sahélo-saharienne. Il y en a déjà 800 au Tchad, autant au Niger. À ce stade, il n’est pas prévu de big-bang dans le dispositif militaire français au Sahel.

Il faut aussi rappeler que nous disposons de trois bases prépositionnées dans la région. Elles abritent 350 hommes au Sénégal, 350 au Gabon, et 900 en Côte d’Ivoire. Cela fera partie du dispositif.

De nombreux observateurs soulignent, à travers l’exemple malien, les limites de la réponse militaire face au terrorisme…

Une opération militaire seule n’est pas capable d’éradiquer le terrorisme. On a pu le voir en Irak, en Afghanistan et ailleurs. Comment pourrait-elle suffire face à un problème si complexe ?

En 2013, l’ennemi était militarisé. Nous faisions face à des colonnes de pick-up armés. Aujourd’hui, c’est très différent, l’ennemi est dilué au sein de la population. Ce n’est plus du tout le même combat.

Ce constat établi, quel rôle l’armée française entend-elle désormais jouer au Sahel ?

Le message est clair : nous resterons pleinement impliqués dans la lutte contre le terrorisme au Sahel. L’objectif reste inchangé globalement, mais la stratégie évolue. Nous souhaitons que les armées sahéliennes passent en première ligne. L’idée, ce n’est plus d’aller combattre directement mais d’appuyer les armées locales qui le feront.

Concrètement, comment va se matérialiser cet appui ?

Avec les pays du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest, nous avons engagé un processus de co-réflexion et de co-construction : ils doivent nous dire ce dont ils ont besoin. Cela peut être de la formation, de l’équipement, de l’entraînement ou même de la coopération au combat.

Une fois les besoins précisés, nous construirons un nouveau dispositif adapté. Il est trop tôt pour dire quelle forme prendra l’appui français à ces pays, mais nous nous fixons un horizon de six mois pour y voir plus clair.

Entre les relations dégradées avec le Mali, le récent coup d’État au Burkina Faso et l’éloignement géographique du Tchad et de la Mauritanie, le Niger sera-t-il amené à occuper une place centrale dans le dispositif à venir ?

D’un point de vue militaire, ce pays est le centre de gravité géographique de l’opération. Nous y maintiendrons nos capacités de réassurance et d’appui, à travers la base aérienne projetée de laquelle partent des avions de chasse et des drônes.

Mais pour l’heure, il n’est pas prévu d’augmenter significativement le dispositif déjà présent au Niger.

L’ouverture de nouvelles bases y est-elle envisagée ?

Non. Et je ne pense pas que ce soit l’objectif. D’autant qu’il faut prendre en compte la sensibilité actuelle des populations locales.

Combien de temps prendra le désengagement du Mali ?

Dès aujourd’hui, nous commençons à désengager du matériel et des équipements, par voies terrestre et aérienne. Nous estimons qu’au total, cela prendra environ six mois.

Gao, Mopti, Gossi… Dans quel ordre fermeront les emprises françaises ?

Pour des raisons de sécurité, nous ne pouvons pas communiquer sur ce point.

Sait-on si elles seront rétrocédées aux Forces armées maliennes [Famas] ou à la Minusma, la mission des Nations unies, comme ce fut le cas pour les bases du Nord fermées par la France en 2021 ?

Ces modalités doivent être précisées au cours du dialogue entre Thierry Burkhard, le chef d’état-major des armées françaises, et son homologue malien. Nous restons très attachés au fait qu’il y ait une bonne coordination avec les forces maliennes.

Pendant le temps du désengagement, y aura-t-il encore des opérations conjointes avec les Famas ?

Il n’y aura pas de maintien des opérations conjointes, mais une coopération opérationnelle. Nous poursuivrons le combat contre les groupes armés terroristes, qui ne vont pas s’arrêter pendant la période du désengagement, en coordonnant nos opérations avec celles de l’armée malienne.

Une fois les forces françaises parties du Mali, peut-il encore y avoir des opérations sur le sol malien ?

Non, il n’y aura plus d’engagement militaire sur le sol malien.

Ne plus s’engager sur le territoire malien ne risque-t-il pas de compliquer votre action dans la zone des trois frontières entre le Niger, le Burkina Faso et le Mali ?

C’est vrai, quand nous menons une opération avec la force européenne Takuba sur le sol malien, nous nous coordonnons avec les forces nigériennes qui sont de l’autre côté de la frontière, et inversement. Le désengagement pourrait donc changer notre manière de procéder.

Le gouvernement malien a réagi à l’annonce du retrait de Barkhane par un communiqué dénonçant une « décision unilatérale » et une « violation » des accords de défense qui lient Paris à Bamako. Il demande ainsi un retrait « sans délai » des troupes françaises. Cela accélèrera-t-il le processus de désengagement ?

Je ne ferai pas de commentaire concernant la déclaration du gouvernement malien. Je peux seulement vous assurer que notre retrait ne prendra pas plus de temps qu’il n’en faut. Il sera conduit en bon ordre et en sécurité, en liaison avec les armées maliennes.