Économie

Ngozi Okonjo-Iweala : « L’essor de l’Afrique ? Ce n’est pas un mythe ! »

Crises politiques en Afrique de l’Ouest, croissance économique du continent, équité du commerce, avenir de la Zlecaf, accès aux vaccins… Sur ces questions d’actualité, la directrice générale de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) répond aux questions de JA.

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Mis à jour le 1 mars 2022 à 09:12

Ngozi Okonjo-Iweala, la directrice générale de l’OMC, à Paris, le 28 janvier 2022. © Damien Grenon pour JA

Voici un an tout juste que Ngozi Okonjo-Iweala, 67 ans, a pris les commandes de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Le 1er mars 2021, celle que le Financial Times a classée parmi les femmes les plus influentes du monde s’est installée au siège genevois du gendarme du commerce mondial dans un contexte international plus qu’incertain : la pandémie de Covid-19 et son lot de restrictions et de mesures de soutien aux économies à travers le monde ont bouleversé les échanges et les chaînes d’approvisionnement.

Le multilatéralisme ne s’est jamais aussi mal porté. Ici et là, le protectionnisme et le nationalisme économique prennent de l’ampleur. La guerre commerciale, diplomatique, voire politique, que se livrent les États-Unis et la Chine depuis plusieurs années a atteint un niveau d’intensité rarement vu auparavant. Entre la Russie et les puissances occidentales, le bras de fer est quasi permanent. « Ces tensions géopolitiques pourraient nous conduire à une troisième guerre mondiale. Je ne comprends pas comment nous en sommes arrivés là. Mais j’espère que nous allons nous éloigner du gouffre », nous confie l’ancienne numéro deux de la Banque mondiale.

En Afrique, la situation n’est guère plus brillante. Vingt années de croissance et d’une certaine euphorie économique ont cédé la place à la récession, à la crise de la dette, au retour des coups d’État, à la montée de l’insécurité liée au jihadisme et aux effets néfastes du réchauffement climatique.

Première femme et première personnalité africaine à diriger l’OMC depuis sa création, en 1995, Ngozi Okonjo-Iweala est donc au cœur des dossiers et des négociations les plus complexes. La Nigériane sait que son mandat, dont il lui reste trois années à accomplir, suscite de fortes attentes. Elle est en effet perçue comme la dirigeante qui pourrait redonner de la crédibilité à cette organisation, qui peine à éliminer les pratiques déloyales de certains grands pays, pénalisantes pour les pays en développement. Pourtant, son enthousiasme et sa bonne humeur semblent intacts. « Je suis passionnée par l’OMC. Je suis peut-être trop optimiste : à chaque fois que surgit un problème, j’y vois une chance à saisir », assure-t-elle.

Qualifiée de « négociatrice et gestionnaire de crises chevronnée » par Christine Lagarde, la gouverneure de la Banque centrale européenne, l’ex-ministre des Finances du Nigeria dit vouloir amener les États-Unis, la Chine et l’ensemble des grandes puissances à sortir de leurs rivalités stériles et à coopérer dans certains domaines. « Aucun pays ne peut résoudre à lui seul des problèmes mondiaux », insiste-t-elle. Quant à l’Afrique, elle assure ceci : « Je suis directrice générale [de l’OMC] pour le compte de tous les pays membres, mais, tant que je serai en poste, je n’aurai pas peur de dire que l’Afrique obtiendra davantage de l’organisation. Je veux que nous renforcions notre soutien au continent. »

Coups d’État en Afrique de l’Ouest, accès des pays africains aux vaccins contre le Covid-19, tensions géopolitiques… À la fin de janvier, à Paris, Ngozi Okonjo-Iweala a longuement répondu aux questions de Jeune Afrique et de The Africa Report. Entretien.

Jeune Afrique : En plus d’un contexte économique rendu difficile par la pandémie de Covid-19, l’Afrique de l’Ouest subit, depuis plusieurs mois, une succession de crises politiques et sécuritaires. En ce début d’année, y a-t-il des raisons d’être optimiste pour l’avenir de cette région, et pour l’Afrique en général ?  

Ngozi Okonjo-Iweala : L’instabilité en Afrique de l’Ouest, où les coups d’État se sont multipliés ces derniers temps, ne me réjouit pas. La plupart des pays de cette région sont, par ailleurs, régulièrement confrontés aux attaques jihadistes. Au moment où, au Soudan, la population condamne le coup d’État et réclame un retour à la démocratie, dans notre région – en Guinée, au Burkina Faso et au Mali –, c’est le contraire : les gens descendent dans la rue pour applaudir les putschistes. Je trouve cette situation préoccupante. Il y a toutefois une raison à cela : les citoyens ne se sentent pas en sécurité dans leur propre pays. La Cedeao et la communauté internationale peuvent-elles apporter une aide réelle ? C’est une question que nous devons examiner.

Il ne faut cependant pas oublier que, même en dehors de l’Afrique, la démocratie ne se porte pas bien. Aux États-Unis, le 6 janvier 2021, le Capitole, bastion de la démocratie, a été pris d’assaut par les partisans de Donald Trump, qui contestaient le résultat de la dernière élection présidentielle. Ce type d’événement envoie de mauvais signaux à l’extérieur et fait dire aux citoyens que, finalement, la démocratie ne fonctionne pas si bien que cela.

Pourtant, nous savons qu’en raison de la diversité ethnique de l’Afrique, qui est un atout, la démocratie est un modèle qui peut fonctionner dans nos pays, parce qu’elle permet à tous de s’exprimer librement. Je ne perds pas espoir, car les problèmes auxquels nous sommes confrontés, même s’ils sont graves, ont une solution. Je suis convaincue que nous pouvons en résoudre un certain nombre et restaurer la démocratie dans notre région.

Mais comment ?  

Je vois trois pistes. D’abord, nous devons prendre le problème de l’emploi à bras-le-corps, car tant que nous aurons un aussi grand nombre de jeunes sans emploi, il n’y aura pas de stabilité politique. Les dirigeants africains doivent aider à créer des emplois en Afrique de l’Ouest à travers des programmes ciblant le talent entrepreneurial et financés, par exemple, par les Africains de l’extérieur. En étant un peu aidés, des jeunes peuvent créer des emplois pour eux-mêmes sans rien attendre de l’État.

Ensuite, nous devons nous pencher sur la prolifération des armes dans la région. Ce problème ne reçoit pas l’attention qu’il mérite. Tant d’armes sont passées de la Libye à certaines régions de l’Afrique de l’Ouest ! J’ai vu cela de mes propres yeux : dans mon pays, le Nigeria, nous arrêtions chaque jour des individus qui entraient sur notre territoire à moto, chargés d’armes et de munitions. Nous devons trouver un moyen, y compris au niveau international, d’endiguer ce fléau.

Enfin, nous devons nous attaquer aux effets du changement climatique, qui poussent les populations à quitter les zones rurales. Une partie du problème des pays en proie à des coups d’État provient de l’exode rural des jeunes sans emploi. Des éleveurs, qui ne trouvent plus de nourriture pour leur bétail, se déplacent vers des zones cultivées, ce qui crée des tensions avec les agriculteurs. Au Burkina, au Mali, au Niger ou au Nigeria, nous assistons à une escalade de ce type de conflit. C’est pourtant un problème soluble. Vous souvenez-vous de la Grande muraille verte, que nous avions lancée ? De nombreux hectares ont déjà été plantés. Nous devons multiplier ces initiatives afin d’aider nos éleveurs et de mettre fin à ce conflit sous-jacent dont on parle peu mais qui est réel.

L’association des femmes de Koyly participe au projet de la Grande muraille verte, à Koyly Alpha, au Sénégal (ici en août 2019). © Jane Hahn/REDUX-REA

L’association des femmes de Koyly participe au projet de la Grande muraille verte, à Koyly Alpha, au Sénégal (ici en août 2019). © Jane Hahn/REDUX-REA

Ces deux dernières décennies, les économies du continent ont connu une croissance régulière, qui aurait pu permettre de traiter ces problèmes et d’éviter les crises actuelles. L’émergence – tant vantée – de l’Afrique n’était-elle que du vent ? 

Soyons justes : avant la pandémie de Covid-19, le continent se portait plutôt bien. De nombreux pays commençaient à voir la pauvreté absolue reculer. L’essor de l’Afrique n’était pas un mythe. Le Sénégal, le Rwanda, l’Éthiopie, la Côte d’Ivoire… Au moins huit ou dix pays affichaient une croissance parmi les plus rapides du monde.

Des jeunes férus de technologie ont créé des types d’entreprises que nous n’avions jamais vus auparavant. Je m’étonne toujours que M-Pesa ne jouisse pas du crédit et de la visibilité qu’il mérite, car il a révolutionné les moyens de paiement et les transferts d’argent dans son pays, le Kenya, et sur le continent. Nous avons vu de nombreuses start-up émerger et créer des emplois de qualité pour les jeunes, comme Paystack, une autre plateforme de paiement, fondée par deux jeunes Nigérians.

Nous commencions à entrer dans une ère de croissance durable quand la pandémie a frappé. Nous devons désormais nous appuyer sur ces acquis, qui demeurent. Nous pouvons aussi nous appuyer sur l’agriculture et créer davantage de valeur.

À quoi pensez-vous précisément ?

Le Burkina et le Mali, qui cultivent du coton, sont désavantagés sur les marchés extérieurs car certains pays octroient des subventions à leurs producteurs. « Pourquoi n’ajoutez-vous pas de la valeur à ce coton et ne le vendez-vous pas sur le continent ? », leur avons-nous suggéré, quand ils sont venus nous voir. Ces deux pays produisent de beaux tissus, similaires à ceux que je porte. Pourquoi essayons-nous toujours d’exporter hors de l’Afrique ? Pourquoi n’utilisons-nous pas la Zone de libre-échange continentale africaine [Zlecaf] pour ajouter de la valeur à nos produits et les vendre sur le continent ? C’est ce à quoi ces pays réfléchissent aujourd’hui. Il existe de très nombreux domaines dans lesquels nous pouvons agir ainsi.

Aujourd’hui, le nationalisme économique a le vent en poupe, en partie parce que la mondialisation a laissé de nombreux pays, notamment ceux du continent, sur la touche. Ces États nourrissent un certain scepticisme à l’égard du commerce et de l’institution que vous dirigez. Comment comptez-vous les faire changer d’avis ?

Face à ceux qui disent que l’Afrique est sceptique parce qu’elle n’a pas profité de la mondialisation, nous pouvons opposer un argument de taille : ses pays se sont accordés pour former la plus vaste zone de libre-échange au monde, la Zlecaf. Il doit donc y avoir, chez les Africains, la conviction que le commerce peut être bénéfique pour leurs pays. De même, il y a toujours autant d’activité autour des accords de libre-échange, tant régionaux que bilatéraux.

J’ai vu les bienfaits de la mondialisation, dont le commerce représente un élément très important. Elle a permis à plus de 1 milliard de personnes, principalement en Asie de l’Est, et en particulier en Chine, de sortir de la pauvreté. En 1980, 40% de la population mondiale vivait avec moins de 1,90 dollar par jour. En 2019, avant le début de la pandémie, nous étions passés sous la barre des 10%. Bien sûr, la crise sanitaire a aggravé la situation : selon la Banque mondiale, 100 millions de personnes ont été précipitées dans la pauvreté.

Même avant la pandémie, on ne pouvait pas dire que la mondialisation ne faisait que des heureux, surtout sur le continent…

Certes, des pays parmi les plus pauvres ont été laissés-pour-compte, tout comme certaines populations défavorisées dans les pays riches. La question clé est de savoir comment le commerce peut aider à corriger cela. Une occasion en or se présente aujourd’hui. La crise, qui bouleverse les chaînes d’approvisionnement mondiales, est devenue si importante que nous pouvons y voir une double chance : celle de rediriger une partie de la production industrielle vers des pays qui n’avaient pas fait partie de la vague de la mondialisation et celle de les intégrer dans les chaînes de valeur et d’approvisionnement mondiales. L’Éthiopie commence, par exemple, à développer une industrie textile. Nous pouvons utiliser le commerce pour faire ce que j’appelle de la « remondialisation ».

Le président Paul Kagame, lors de la session de l’UA établissant la Zlecaf, le 18 mars 2019. © Gabriel Dusabe/XINHUA/REA

Le président Paul Kagame, lors de la session de l’UA établissant la Zlecaf, le 18 mars 2019. © Gabriel Dusabe/XINHUA/REA

Vous menez des négociations difficiles pour améliorer l’accès des pays en développement aux vaccins contre le Covid-19. Où en êtes-vous, dans cette bataille ?

La question des vaccins me tient vraiment à cœur. Seulement 10% des Africains (voire 5 ou 6% dans les pays à faibles revenus) sont vaccinés, alors que plus de 60% des populations des pays développés le sont. Cette situation n’est pas juste.

Parmi les 164 États ou communautés membres de l’OMC, il y a, d’un côté, un groupe de près de cent pays en développement qui estiment que l’accès à la propriété intellectuelle facilitera les transferts de technologies et, par conséquent, la fabrication de vaccins dans les pays en développement et sur les marchés émergents. Et il y a, de l’autre côté, des pays, principalement développés ou émergents, qui pensent que cela n’apportera pas grand-chose. Ce deuxième groupe est plutôt favorable à une augmentation de la production de vaccins et à une amélioration de leur distribution. Selon lui, un vaccin n’aurait pas pu être développé aussi vite si la propriété intellectuelle n’avait pas été protégée.

En tant que directrice générale de l’OMC, je ne prends pas parti. Mon travail consiste à m’assurer que nous parviendrons à un compromis. Je sais que les pays en développement camperont sur leurs positions. Pour avancer, nous avons choisi de mener des discussions, très confidentielles pour le moment, avec un petit groupe de pays pour essayer de trouver un cadre qui pourra ensuite être partagé avec tous. J’espère que, dans les prochaines semaines, nous allons parvenir à « un atterrissage », comme on dit dans le jargon.

Restera la question de la production de ces vaccins en Afrique…
Un compromis sur les droits de propriété intellectuelle ne suffira pas. Nous avons besoin de capacités de fabrication sur le continent africain et dans d’autres régions en développement. Aujourd’hui, 80% des vaccins du monde sont exportés par dix pays. Cette production doit être décentralisée.

J’ai organisé récemment une réunion, inédite, avec les PDG des dix plus grands fabricants de vaccins au monde, car nous devons discuter avec eux et ne pas simplement les considérer comme des « méchants ». Nous étudions avec eux la possibilité d’investir dans d’autres pays et de transférer des technologies, soit de manière volontaire soit quand nous serons parvenus à un compromis sur les droits de propriété intellectuelle. En contrepartie, l’OMC facilite la fluidité des chaînes d’approvisionnement de ces entreprises.

J’ai associé les dirigeants du FMI, de la Banque mondiale et de l’OMS à ces discussions. Ainsi, toutes les six ou huit semaines nous nous réunissons avec ces patrons pour savoir où ils en sont en matière de production et d’investissements, ou pour obtenir plus de transparence sur les contrats que leurs entreprises concluent avec certains États.

Nous essayons aussi de comprendre pourquoi les pays en développement reçoivent des dons de vaccins périmés. Lorsque les pays développés veulent faire des dons, ils s’adressent à ces grands groupes pharmaceutiques. Pourquoi ces derniers attendent-ils aussi longtemps pour envoyer ces vaccins ? Mon pays [le Nigeria] a dû détruire 1 million de doses périmées, cela a été très douloureux.

Ngozi Okonjo-Iweala (à dr.), alors ministre des Finances, avec Hajia Namadi Sambo, l’épouse du vice-président du Nigeria, au Forum économique des femmes africaines, à Lagos, le 13 juillet 2012. © Pius Utomi Ekpei /AFP

Ngozi Okonjo-Iweala (à dr.), alors ministre des Finances, avec Hajia Namadi Sambo, l’épouse du vice-président du Nigeria, au Forum économique des femmes africaines, à Lagos, le 13 juillet 2012. © Pius Utomi Ekpei /AFP

Quel rôle l’OMC peut-elle jouer pour désamorcer les tensions entre les États-Unis et la Chine ?

Nous vivons ces tensions sino-américaines, mais aussi celles qui existent entre la Chine et l’Union européenne, ou entre les pays en développement et les pays développés tous les jours. Nous rappelons aux grandes puissances qu’elles peuvent à la fois nouer des coopérations stratégiques et se livrer à des compétitions stratégiques. À l’OMC, nous promouvons la partie coopération entre les États en les impliquant dans des négociations susceptibles de créer de la confiance et de leur montrer qu’ils peuvent travailler ensemble dans certains domaines.

Qu’est-ce que cela signifie, concrètement ?

La communauté internationale veut, par exemple, promouvoir la durabilité des stocks de poisson dans le monde et dans les océans. Les Nations unies ont chargé l’OMC de négocier un accord sur les subventions [interdisant celles qui contribuent à la surpêche].

Ces vingt dernières années, la Chine, les États-Unis, la Russie… ont été réunis autour d’une table de négociation, sans succès. À mon arrivée à la tête de l’OMC, nous leur avons mis la pression et, avec un peu de chance, nous conclurons cet accord dans les prochains mois.

Les subventions que de nombreux États accordent à certaines de leurs filières sont source de discorde. Comment gérez-vous cela ?

C’est un sujet très difficile, qui divise les pays. D’énormes subventions à l’agriculture sapent la concurrence. De même, dans le domaine industriel, les Occidentaux estiment que la Chine subventionne ses entreprises publiques. À chaque fois, nous tâchons de trouver des preuves factuelles et de les utiliser pour créer des conditions [de concurrence] plus équitables.

Aujourd’hui, l’accord de l’OMC sur les subventions et les mesures compensatoires est un peu dépassé. Main dans la main avec le FMI, la Banque mondiale et l’OCDE, l’OMC s’efforce de résoudre certains de ces problèmes. Nous avons ainsi lancé une étude conjointe sur les subventions, qui sera bientôt prête et qui pourrait aider les pays à éliminer ce sujet de tensions commerciales.

Si vous deviez changer une chose pour rendre l’OMC plus efficace et vous faciliter la vie, que feriez-vous ? 

Il y a tant de choses à régler ! Le point capital, qui aiderait à résoudre nombre de problèmes, est la confiance. Il y a trop de méfiance entre les membres de l’OMC, qu’il s’agisse des grandes puissances entre elles ou des pays en développement avec les pays développés.

Tant que cette situation perdurera, il sera très difficile de négocier des accords. Il suffit, par exemple, que les pays développés s’imaginent que la clause d’un accord leur est favorable pour que les pays en développement se disent immédiatement qu’il doit y avoir un piège et refusent d’y adhérer. Et vice versa. Je caricature un peu pour illustrer mon propos, mais c’est presque ainsi que cela se passe. La seule façon de créer la confiance entre les États membres, c’est de négocier des accords et d’obtenir des résultats.

Le continent est devenu un terrain sur lequel Washington et Pékin se livrent à une guerre d’influence, idéologique ou visant à promouvoir leurs technologies ou leurs intérêts économiques. Quelle doit être la position des responsables politiques africains ?

Cette situation est regrettable. Le secrétaire général de l’ONU parle d’un monde fracturé, où les pays sont pris entre deux feux. Pour ma part – mais peut-être suis-je trop optimiste par nature –, j’y vois une occasion à saisir. Pour la première fois, l’Afrique peut être la belle mariée. Il ne s’agit pas de prendre parti – nous l’avons fait pendant la guerre froide et cela ne nous a rien rapporté –, mais de dire à nos dirigeants : « Voyez comment obtenir de chaque camp qu’il vous aide à résoudre vos problèmes. Laissons la Chine, les États-Unis et l’UE nous courtiser, puis trouvons les moyens de travailler avec chacun d’eux pour accueillir leurs investissements. Et, ce faisant, prêtons attention à la manière dont nous empruntons afin d’éviter des crises de la dette semblables à celles auxquelles plusieurs pays sont confrontés actuellement. »

Lors de l’interview avec « Jeune Afrique » et « The Africa Report », le 28 janvier 2022. © Damien Grenon pour JA

Lors de l’interview avec « Jeune Afrique » et « The Africa Report », le 28 janvier 2022. © Damien Grenon pour JA

Vous mentionnez les subventions agricoles, qui ont notamment cours aux États-Unis, et dont le démantèlement aiderait énormément l’Afrique. Leur disparition ne semble pas imminente. En attendant, comment les producteurs africains peuvent-ils franchir les nombreux obstacles phytosanitaires qui bloquent leur entrée sur certains marchés occidentaux ? 

Nous devons, pour cela, travailler au niveau local. Il y a huit mois, j’ai fait mon premier voyage officiel en tant que directrice générale de l’OMC au Nigeria, où, avec le Centre du commerce international [CCI], qui est une émanation de l’OMC et de la Cnuced, nous avions travaillé discrètement avec des groupes de femmes – des productrices de beurre de karité – au sein d’une coopérative qui voulait pénétrer sur les marchés internationaux. Ces femmes étaient bannies de l’UE et des États-Unis parce qu’elles ne parvenaient pas à respecter les normes sanitaires et phytosanitaires. Nous les avons aidées à améliorer la qualité de leurs produits, ce qui leur a finalement permis d’entrer sur ces marchés.

L’OMC, avec le CCI et le secrétariat de la Zlecaf, doivent aider les producteurs africains, car il faut vraiment travailler dur pour satisfaire à ces normes.

Par ailleurs, nous devons garder à l’esprit que les normes sanitaires et phytosanitaires ne sont pas utilisées pour bloquer les exportations. Le vrai enjeu est de renforcer les capacités des producteurs africains. Les gouvernements devraient vraiment s’y efforcer.

À l’instar de la Chine, qui a énormément aidé ses entreprises à renforcer leur compétitivité, les Africains peuvent-ils eux aussi utiliser l’État pour stimuler le développement ?

L’OMC est là pour garantir des conditions de concurrence équitable. Les subventions constituent un problème. Si l’on regarde de près l’histoire de la Chine, on constate que ce pays ne s’est pas développé grâce aux seules subventions. Il a travaillé très dur pour créer des zones d’exportation, où il a amélioré son efficacité et la qualité de ses produits. De même, il disposait d’une main-d’œuvre peu chère. Je ne parle pas de travail forcé, mais du fait que le prix de la main-d’œuvre était bas, et la productivité plus élevée.

On ne peut donc pas dire que tout le succès de la Chine est dû aux subventions même si, en effet, l’État y a été plus interventionniste qu’ailleurs. Aujourd’hui, les Occidentaux suivent la même voie. N’entendons-nous pas parler d’énormes investissements dans les puces à semi-conducteurs, avec des usines subventionnées, en Europe et aux États-Unis ? Il semble que la politique industrielle soit de retour, mais nous devons faire très attention à ce que cela ne viole pas les règles de l’OMC.

S’agissant de notre continent, où il est arrivé que des entreprises publiques soient subventionnées, nous devons nous interroger : ces interventions se sont-elles révélées efficaces ? Regardez l’histoire de nos pays : vous verrez que quelques-unes de ces initiatives ont réussi, mais qu’elles ne sont pas nombreuses. À l’époque où j’étais ministre des Finances du Nigeria, j’ai dû privatiser certaines entreprises parce qu’une bonne partie du budget était destinée à subventionner des firmes déficitaires dans un pays où nous n’avions pas cet argent. Je ne suis pas dogmatique sur ce chapitre : si l’État peut aider une entreprise à se remettre sur pied et à devenir efficace, qu’il le fasse. On peut trouver des moyens de le faire.

Lesquels ?

Dans bon nombre de pays du continent, les taux d’intérêt sont souvent très élevés parce que notre gestion macroéconomique n’est pas aussi bonne qu’elle le devrait. Nous devons donc revenir aux principes de base. Pouvons-nous faire en sorte que les entreprises puissent emprunter à des coûts raisonnables ? Avons-nous éliminé tous les obstacles qui se dressent sur leur chemin ? Il y a tellement de paperasserie et de bureaucratie… Un exemple : sur notre continent, le coût du commerce équivaut à un tarif douanier de 304%, deux fois supérieur à celui des pays développés. Pensez-y ! Il y a donc beaucoup de choses que nos États peuvent faire pour rendre les économies nationales plus compétitives avant même de penser à investir.

La Zone de libre-échange continentale africaine a tout juste 1 an, il est donc difficile de juger des progrès accomplis. Sommes-nous sur la bonne voie ?

Je suis très enthousiaste quant au potentiel de cette zone, et c’est pourquoi, l’OMC – déjà avant mon arrivée – travaillait avec le secrétariat de la Zlecaf et avec les pays, individuellement. En tant que directrice générale de l’OMC, j’agis à l’échelle mondiale. Mais, tant que je serai en poste, je n’aurai pas peur de dire que l’Afrique obtiendra davantage de l’organisation. Maintenant que de nombreux États ont ratifié l’accord, la Zlecaf va dans la bonne direction. Il nous reste à nous assurer que les biens et les services circulent librement entre les pays, et que des camions ne font pas la queue aux postes frontières – comme c’était le cas avant la crise sanitaire – parce que nous avons encore des barrières.

Et puis nous devons construire davantage d’infrastructures reliant les pays. Il est parfois plus coûteux de transporter des marchandises d’un pays africain à un autre que de les faire venir de Chine. Pourquoi ? Comment résoudre ce problème ? Voici donc quelques-unes des questions sur lesquelles nous devons tous nous concentrer pour attirer les investissements. Nous pourrons ensuite vraiment faire fonctionner la zone de libre-échange, qui couvre un marché de 1,3 milliard de personnes.