Politique
DIVERSITE_GENERIQUE_1256x844

Cet article est issu du dossier

Diversité, une hypocrisie française

Voir tout le sommaire
Société

Racisme : « Il ne suffit pas de se déclarer universaliste »

« Diversité : une hypocrisie française » (6/7). L’universitaire Maboula Soumahoro travaille sur les minorités en France et aux États-Unis. Si elle juge que la discrimination positive n’est pas une solution parfaite, le modèle universaliste brandi par les Français est loin de favoriser l’intégration. Entretien.

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 7 mars 2022 à 08:36

Maboula Soumahoro. © MONTAGE JA : PATRICIA KHAN

Jeune Afrique : Les Français d’origine africaine font-ils partie intégrante de la société française ?

Maboula Soumahoro : Il y a une intégration de fait des Français d’origine africaine dans l’Hexagone : ils y vivent et y accèdent à des emplois… Mais il n’existe toujours pas de réelle volonté politique de promouvoir ou de valoriser cette diversité. En effet, en dépit des avancées enregistrées au cours des trente dernières années — où on a pu installer dans le débat public les questions de discriminations, de diversité ou du racisme –, les modalités et les termes de ce débat sont toujours aussi tronqués tant ces sujets demeurent sensibles. Résultats, les seules mesures adoptées en faveur des Français issus de la diversité sont purement symboliques, comme les nominations et les promotions de quelques personnalités isolées.

Vous parlez de racisme. Y a-t-il un lien entre le racisme et ce plafond de verre auquel les Français d’origine africaine peuvent se trouver confrontés dans leur parcours professionnel ?

Le plafond de verre existe et s’explique par la structure raciste de la société. On peut y être confronté en raison de son genre, de son orientation sexuelle, de son handicap, de sa couleur de peau. En France, on voudrait pouvoir parler du racisme au passé, et de manière très simpliste. Hélas, ce n’est pas un chapitre ancien de notre histoire. Il reste très présent, très actuel. C’est de la discrimination. C’est, au quotidien, le non-accès de certaines personnes, souvent noires, aux biens rares. Malheureusement, lorsqu’on exige la correction de ces inégalités, on est tout de suite accusé d’être dans une idéologie victimaire. Cette résistance à l’amélioration potentielle de notre société montre bien qu’il y a un intérêt pour certains à maintenir ce statu quo. S’il n’y avait aucun enjeu caché, on pourrait en discuter

Pour expliquer la faible représentativité des Français-Africains à des postes élevés, certains mettent en avant le syndrome de l’imposteur.

C’est une bonne excuse. Le syndrome de l’imposteur est d’abord une question individuelle, intime. Mais d’un point de vue structurel, les Français-Africains ont-ils toujours les moyens et les prérequis pour prétendre aux fonctions les plus prestigieuses ? Si on est entravé par l’échec scolaire, si on est issu d’un milieu où, de toute façon, cet échec scolaire, renforcé par la carte scolaire, ne permet pas de faire de longues études, on est d’office tenu à l’écart, parce qu’on n’a obtenu ni son bac ni sa licence, parce qu’on n’a pas fait une grande école.

Cela n’a-t-il pas davantage à voir avec la méritocratie qu’avec le racisme ?

La question de la méritocratie est remise sur la table chaque fois qu’on ose dénoncer l’absence flagrante de diversité. L’idéologie de l’universalisme, de l’individualisme et de la méritocratie développe un discours selon lequel tout le monde a les mêmes chances, les différences n’étant dues qu’au mérite et au travail. Les personnes qui n’accèdent pas à ce statut sont des individus défavorablement racialisés, souvent pauvres. C’est cela le racisme structurel. Le plus pernicieux, c’est que nul n’est en mesure d’accuser qui que ce soit d’interdire l’accès des Noirs – ou de tout autre groupe minoritaire – à telle ou telle fonction : techniquement, ils ne justifient pas des prérequis exigés. Or le minimum serait de leur fournir les clés pour y arriver, à commencer par l’information.

Existe-t-il des pays modèles en matière d’intégration ou de promotion des citoyens d’ascendance africaine ?

Chaque pays a ses spécificités et ses problèmes. La question n’est pas seulement celle de l’intégration, puisqu’il ne s’agit pas exclusivement de Français issus de l’immigration. Il est aussi question de personnes citoyennes françaises de naissance pour lesquelles la question de l’intégration ne devrait pas se poser. On entend régulièrement de nombreux Français issus de la diversité dire leur frustration de devoir s’exiler pour trouver un poste à la hauteur de leurs ambitions, fatigués de se heurter à un plafond de verre, certes invisible, mais parfaitement réel. La plupart réclament simplement l’indifférence à leur couleur de peau.

Comment corriger ces inégalités ?

Je suis une rêveuse et une penseuse. Il faudrait au moins être en accord avec les valeurs prônées. Soit on admet qu’on est une société raciste et on s’accommode de son fonctionnement inégalitaire, fortement hiérarchisé, qui se soucie peu du sort des personnes immigrées et des citoyens de couleur, soit on essaie de donner corps aux valeurs que l’on prône. Croit-on à l’égalité, la désire-t-on vraiment ? Quels efforts est-on prêt à consentir ? Il faut s’inscrire dans un combat plus général pour la démocratisation de l’espace social.

Il faut passer par l’étape de la reconnaissance pleine et entière du préjudice causé pour pouvoir ensuite réparer »

Le choix de la discrimination positive serait-il la preuve d’une politique volontariste ?

Je n’utiliserais pas ce terme : une discrimination ne saurait être positive. C’est une mauvaise traduction de l’affirmative action anglo-saxonne. Aux États-Unis et en Grande-Bretagne, l’affirmative action implique plusieurs étapes. La première, fondamentale, est celle de la reconnaissance du tort causé, de la prise en compte et de l’évaluation de la situation : qui est discriminé, comment, pourquoi, depuis combien de temps. Il faut passer par cette étape de la reconnaissance pleine et entière du préjudice causé pour pouvoir ensuite réparer. L’affirmative action est donc la reconnaissance d’un tort ancien alimenté par l’État, lequel se donne désormais les moyens d’y remédier d’une manière ou d’une autre. Ce n’est pas de l’aumône.

Faut-il alors instaurer une politique des quotas ?

Les quotas ne sont qu’une possibilité parmi d’autres. Il y aurait aussi la refonte des programmes scolaires, la remise en cause du capitalisme… Quand on ressort inlassablement cette idée d’une France universaliste, aveugle à la race et à tout, cela complique la discussion, rend impossible toute évaluation et, au bout du compte, toute réparation. Il ne suffit pas de se déclarer universaliste.

Le thème de la diversité reste absent de cette campagne présidentielle. On est loin de celle qui avait conduit à l’élection de Nicolas Sarkozy, où Rama Yade montait à la tribune pour incarner la France issue de l’immigration.

C’était une instrumentalisation et d’ailleurs Rama Yade en est revenue. C’était surtout un pied de nez au Parti socialiste, qui n’a jamais été à la hauteur en matière de promotion de la diversité. En tout état de cause, si on parle de diversité en mettant en avant des personnalités qui défendent des valeurs auxquelles je n’adhère pas, cela ne m’intéresse pas. La diversité qui compte est égalitaire, inclusive, transforme les choses et met à mal toutes les hiérarchies ; elle produit de la justice et de l’égalité pour tous. Que le ministre de l’Intérieur ait un grand-père arabe ne change rien à la vie des citoyens français issus de la diversité.


« Diversité, une hypocrisie française » :

• Lundi 28 février : « Nous n’avons pas choisi la France par masochisme », l’entretien croisé d’Élisabeth Moreno et Kofi Yamgnane

• Mardi 1er mars : [Décryptage] Égalité, fraternité, racisme : la France, République des paradoxes

• Mercredi 2 mars : Présidentielle française : où se cache l’Afrique dans les programmes des candidats ?

• Jeudi 3 mars : [Fact-checking] Racisme en France : « grand remplacement » et autres clichés sur l’immigration à l’épreuve des faits

• Vendredi 4 mars : Diversité des élites en France : l’indispensable réforme des grandes écoles

• Samedi 5 mars : Maboula Soumahoro : « Il ne suffit pas de se déclarer universaliste »

• Dimanche 6 mars : [Reportage] Retour aux sources avec les « repats » d’Afrique de l’Ouest