Politique

Tunisie : le Sahel, une région au cœur du pouvoir

De Habib Bourguiba à Béji Caïd Essebsi en passant par l’ère Ben Ali, ils ont toujours été associés à la prise de décision au sommet du pouvoir. Aujourd’hui, les réseaux sahéliens tentent de continuer à peser, dans un contexte politique volatil.

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Par - à Tunis
Mis à jour le 24 février 2022 à 11:30

Mohamed Ennaceur (à g.), président par intérim après la disparition de Béji Caïd Essebsi, suivi du chef de l’État élu, Kaïs Saïed, au palais de Carthage, le 23 octobre 2019. © Nicolas Fauqué

Attendue en direct sur la chaîne Attessia le 31 janvier pour décrypter l’action présidentielle, Samia Abbou, dirigeante du parti Attayar, attaque en quelques phrases bien senties Kamel Eltaief, 67 ans, chef d’entreprise originaire de la région côtière du Sahel, connu pour son entregent politique. Elle assure que cet ami de l’ex-président Ben Ali a introduit au palais présidentiel de Carthage un courant sahélien.

Une nouvelle qui n’étonne personne puisque le fondateur de la Somaco, société de matériel de construction, s’active depuis longtemps à consolider l’influence de sa région natale dans les sphères du pouvoir.

Les émules de Bourguiba

Le lobbyisme d’Eltaief, 65 ans, intrigue et interpelle. « Il y a une lecture un peu conspirationniste des lobbies alors qu’il est naturel qu’un groupe protège ses intérêts quand il estime qu’il a quelque chose à perdre. Dans les démocraties, c’est légal et transparent. En Tunisie, s’est source de suspicion », commente l’expert en communication politique Kerim Bouzouita.

Il n’empêche qu’aux yeux de l’opinion, Kamel Eltaief, qui n’a jamais eu de titre officiel autre que d’être l’intime de l’ancien dictateur, est considéré comme l’homme qui a manœuvré en coulisses pour assurer à Ben Ali l’appui des réseaux du Sahel lors de son coup d’État contre Habib Bourguiba en 1987. Depuis, il n’a pas dérogé à cet objectif d’associer la région à l’exercice du pouvoir en Tunisie.

Peu de régions tunisiennes auront à ce point bénéficié de l’ascenseur social

Il faut dire que le Sahel, dont les habitants ne vivaient jusqu’alors que de la terre et de la pêche, a pleinement tiré profit de l’avènement de la Tunisie moderne et de la généralisation de l’enseignement. Peu de régions tunisiennes auront à ce point bénéficié de l’ascenseur social.

Une évolution qui a fait naître un sentiment d’appartenance commune à l’élite sahélienne montée à Tunis, en même temps qu’elle a enraciné chez elle un profond patriotisme. Symbole par excellence de cette ascension, le destin d’un Habib Bourguiba, natif de Monastir. Le père de l’indépendance tunisienne a fait des émules et s’est très vite entouré d’un noyau d’hommes du Sahel dans son action politique.

Certains le suivront jusqu’au pouvoir comme Mohamed Sayah (originaire de Bouhjar), ancien ministre de l’Éducation, ou encore le puissant secrétaire d’État à l’Économie Ahmed Ben Salah (originaire de Moknine), qu’il finira toutefois par limoger.

Le Sahel fournit à Bourguiba un vivier d’hommes formés et éduqués, aptes à construire un État moderne et un parti fort. Sans compter, bien sûr, le bénéfice non-négligeable de la loyauté. À chaque crise politique, en 1969, 1978, 1980 et 1986, le Sahel ne fait pas défection et se range du côté du pouvoir.

Pour assurer la relève de Bourguiba, Zine el-Abidine Ben Ali, natif de Hammam-Sousse, s’est lui aussi entouré de compagnons de jeunesse, comme Hédi Baccouche et Habib Ammar. Faute d’être né à Sousse même, capitale de ce phalanstère côtier, ou à Monastir, ville de Bourguiba, l’ancien président a néanmoins dû séduire les notables du Sahel pour s’imposer.

Succéder au « père de la nation » vieillissant mais encore auréolé des prouesses d’un passé glorieux n’a pas été chose aisée pour Ben Ali, qui s’est lui fait un nom dans les arcanes militaires puis sécuritaires du pouvoir. Il a pu justement compter sur Kamel Eltaief, que l’ancien Premier ministre Mohamed Mzali surnommait alors le « gamin », pour être accepté par un ministère de l’Intérieur qui se voyait mal dirigé par un officier militaire.

Grâce à son entreprise, Eltaief, lui aussi natif de Hammam-Sousse, a déployé dans les années 1980 ses réseaux au sein de l’Intérieur. Fils d’un entrepreneur en BTP qui a fait fortune en Libye, Kamel Eltaief représente les patrons sahéliens qui ont misé depuis l’indépendance sur le tourisme et l’industrie, textile en particulier. Ces réseaux d’influence, véritables leviers politiques, deviennent alors des rouages essentiels pour accéder aux centres de décisions.

Bon services

La révolution qui a fait chuter le régime de Ben Ali en janvier 2011 n’a rien changé. Le Sahel est toujours en bonne place dans le nouveau Landerneau politique. Certains s’interrogent sur le rôle des Sahéliens le 14 janvier 2011.

Hédi Baccouche, ancien Premier ministre et acteur clé du coup d’État du 7 novembre 1987, aurait cherché à préserver la continuité de la mainmise sahélienne sur l’État dans la phase post-14 janvier en veillant à la composition du gouvernement de transition.

Avec l’influence grandissante de la famille de son épouse, Leïla Ben Ali, l’ancien président s’est éloigné de son clan d’origine

« Le pouvoir doit demeurer entre nos mains et celles de nos amis », aurait-il affirmé à des interlocuteurs, selon un témoin alors pressenti à un portefeuille ministériel.

Plus tôt, et alors que la rue gronde, Ben Ali se rappelle des bons services des Sahéliens. Avec l’influence grandissante de la famille de son épouse, Leïla Ben Ali, il s’est éloigné de son clan d’origine. Le 10 janvier 2011, après une brouille de vingt ans, il appelle Kamel Eltaief pour obtenir ses conseils.

L"homme d'affaires Kamel Eltaief. © Ons Abid

L"homme d'affaires Kamel Eltaief. © Ons Abid

Celui dont on dit qu’il est devenu dans les années 1990 « l’homme des Américains » a noué des amitiés personnelles avec l’ambassadeur des États-Unis à Tunis, Robert Pelletreau, et met à disposition de Ben Ali un canal de communication non-officiel avec Washington.

Après la révolution, Kamel Eltaief continuera d’exercer une influence cardinale sur le petit monde politique, au point que l’ex-ministre de l’Intérieur Farhat Rajhi évoquera un « gouvernement de l’ombre ».

Bailleurs de fonds courtisés

Le ballet des politiques dans ses bureaux du quartier de la Soukra est incessant. Il cultive avec soin ses relations sécuritaires, s’entoure de journalistes comme Noureddine Ben Ticha, qui intégrera le cabinet présidentiel de Béji Caïd Essebsi. Kamel Eltaief tente de maintenir la présence du Sahel dans le sérail, toujours au nom des liens familiaux et des intérêts communs.

Sa galaxie compte des voix influentes, comme Badra Gaaloul, Wafa Chedli, Boutheina Gargoubi, proche du collectif Soumoud, des universitaires, des journalistes, des patrons de médias ou des avocats.

Les anciens ministres Néji Jalloul ou Rafik Chelli sont également de son entourage. Mais il perd quelques appuis au ministère de l’Intérieur au fil des limogeages et des remaniements, dont les responsables sécuritaires Ali Zeramdini, Abdelkrim Ghouma, Taoufik Dimassi et Sahbi Jouini.

Et puis une nouvelle génération de responsables sahéliens, qui lui échappe quelque peu, a émergé. Une génération d’héritiers qui n’a pas eu besoin d’emprunter l’ascenseur social.

La notabilité politico-économique sahélienne a compris que le lobbying pouvait continuer à lui assurer une place au cœur du pouvoir

Au fil du temps, les grandes familles sahéliennes ont toutes fini par partager des liens de parenté et d’affaires. Ces nouveaux capitaines d’industrie sont actifs dans le sport, les médias, le tourisme et la politique.

« Être Sahélien, c’est comme une deuxième nationalité », plaisante un médecin de Sousse, candidat malheureux aux dernières législatives parce qu’il ne jouit pas d’appuis familiaux et de liens suffisants avec les grands patrons. Il aurait été en bonne compagnie dans l’hémicycle aux côtés des grands noms du Sahel, les Driss, Jenaieh, Charfeddine, parents et alliés, qui « ont pesé sur certaines commissions de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) », aux dires de leur collègues députés.

Face à un État affaibli, la notabilité politico-économique sahélienne a compris que le lobbying pouvait continuer à lui assurer une place au cœur du pouvoir. Après les revers du parti Al Moubadara, actif de 2011 à 2019, conduit par Kamel Morjane (originaire de Hammam-Sousse), les grands noms du Sahel se sont faits des bailleurs de fonds très courtisés par les politiques.

Néji Mhiri, fondateur d’un groupe hôtelier et industriel, se range aux côtés du parti du président Béji Caïd Essebsi, Nidaa Tounes. La femme d’affaires Zohra Driss devient elle une députée en vue du même parti.

Profils sécuritaires

Chacun ramène dans le parti les membres de son clan, de sa famille et de son entourage. Et aucun n’a perdu de vue que Béji Caïd Essebsi n’était pas sahélien. À sa disparition, un mouvement s’empresse de mettre en avant Abdelkrim Zbidi, ancien ministre de la Défense et médecin originaire de Mahdia. Sans succès.

Si la transition politique n’a pas consolidé la position du Sahel, la région n’est pas pour autant éloignée du pouvoir. Après tout, le président de la République a longtemps vécu à Sousse, son épouse est une Chebil, une famille de Teboulba bien connue dans la région.

Sa belle-sœur, Atka, avocate, a été aux commandes de sa campagne électorale à Sousse et a contribué, avec l’appui de Taoufik Charfeddine, actuel ministre de l’Intérieur, à la victoire. « Il faut avoir le Sahel et le gouvernorat de Jendouba (Nord-Ouest) pour remporter des élections », rappelle un élu de Tahya Tounes.

Certains identifient Taoufik Charfeddine, qui a toujours vécu dans le Sahel où il a tissé sa toile, comme l’homme de l’avenir

Malgré le changement de braquet politique imposé par le projet de refonte du système enclenché par Kaïs Saïed, le Sahel, faute de figurer côté jardin, s’active côté cour pour pérenniser sa présence politique.

La mauvaise gouvernance de l’État pousse les grandes fortunes à entrer en politique pour protéger leurs biens et avoirs. Certains identifient Taoufik Charfeddine, natif de Kairouan mais qui a toujours vécu dans le Sahel, où il a tissé sa toile, comme l’homme de l’avenir.

L'actuel ministre de l'Intérieur Taoufik Charfeddine. © Ons Abid

L'actuel ministre de l'Intérieur Taoufik Charfeddine. © Ons Abid

Une arrière-garde tente également de remettre en selle des hommes du passé, comme Lotfi Braham, ancien ministre de l’Intérieur, après avoir tenté de jouer la carte de l’amiral Kamel Akrout, ancien conseiller à la sécurité nationale du président Essebsi.

« Le Sahel semble formaté et fonctionne un peu à l’ancienne. Il n’opte que pour des sécuritaires sans envisager de nouveaux profils plus en prise avec leur temps », analyse un politologue. Qui attire toutefois l’attention sur l’ascension de Abir Moussi, présidente du Parti destourien libre (PDL), native de Jemmel, au sud de Monastir, et qui se revendique de l’héritage de Bourguiba.