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Un homme se tient devant un panneau montrant le chef de la junte, le colonel Mamady Doumbouya, à Conakry (Guinée), le 11 septembre 2021. © JOHN WESSELS/AFP.

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Guinée : démocratie en apnée

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Politique

Guinée – Mohamed Béavogui : « Nous ne pouvons pas affamer les Maliens »

Priorités du gouvernement, relations entre Conakry et Bamako, état de l’ancien président Alpha Condé… Le Premier ministre de la transition guinéenne répond aux questions de Jeune Afrique.

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Par et - À Conakry
Mis à jour le 7 mars 2022 à 10:30

Le Premier ministre guinéen Mohamed Béavogui, le 16 février 2022, à Conakry. © Yousmimi Photo

Depuis sa nomination le 6 octobre, les relations de Mohamed Béavogui avec son patron n’ont pas toujours été au beau fixe. Le Premier ministre de la transition guinéenne s’était lui-même plaint publiquement de ne pas avoir été associé à certains arbitrages de Mamadi Doumbouya et du Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD). Il le reconnaît d’ailleurs : « On ne peut forcer l’armée à prendre ses décisions comme le feraient des civils. » Pour autant, l’homme n’entend pas quitter son poste, en dépit de ce qu’annonçaient les rumeurs.

Après des années de carrière à l’étranger, ce spécialiste du développement a pris à bras le corps les défis posés par la transition. Désolé de voir son pays aux prises avec certains de ses partenaires, le locataire du palais de la Colombe le martèle : « La Guinée n’est pas un petit pays pauvre. » Mais pas question, pour l’instant, de revoir les conventions minières signées sous Alpha Condé : la junte s’y est engagée lorsqu’elle a pris le pouvoir le 5 septembre. Mohamed Béavogui entend tout mettre en œuvre pour que ces contrats soient respectés, ce qui permettra d’augmenter les recettes fiscales du pays. Il rêverait aussi de créer un fonds d’investissement pour financer son programme.

Enfin, s’il faut assainir l’économie et lutter contre l’impunité, le Premier ministre n’ignore pas que les priorités sur lesquelles les Guinéens l’attendent sont aussi politiques : élaborer une nouvelle Constitution avec le Conseil national de la transition (CNT, l’organe législatif), la faire adopter par référendum et organiser des élections pour transmettre le pouvoir à un régime civil.

Jeune Afrique : Dans quel état avez-vous trouvé le pays à votre arrivée à la primature ?

Mohammed Béavogui : J’ai d’emblée réalisé que l’administration publique marchait sur la tête et qu’il y avait du nettoyage à faire. Par exemple, le fichier du nombre de fonctionnaires était différent de celui des soldes : les salaires n’étaient pas versés sur la base des gens recrutés – sur 117 000 fonctionnaires, 14 000 personnes étaient payées à ne rien faire.

Les ressources étaient là, mais où était passé l’argent ?

De même, la plupart des factures internes n’étaient pas payées, à hauteur de 4 700 milliards de francs guinéens [soit environ 455 millions d’euros] : ramassage des ordures, bus publics, entreprises de nettoyage, etc. En dehors des salaires et de la dette externe, c’était tout. Pourtant les ressources étaient là : l’impôt, la douane, les recettes fiscales, quelques dividendes d’entreprises dans lesquelles l’État est actionnaire… Selon le Fonds monétaire international [FMI], le chiffre d’affaires du secteur de la bauxite était de 3,8 milliards de dollars pour 2020, mais sa contribution au Trésor public d’à peine 200 millions de dollars. Où est passé l’argent ? Notre économie était malade.

Quelles sont vos priorités ?

Elles se sont imposées d’elles-mêmes. Le premier volet est politique : la rédaction de la Constitution, le référendum, les élections locales, législatives et présidentielle. La deuxième priorité concerne la gestion économique et sociale, la refondation de l’État, la promotion des libertés individuelles. Notre système judiciaire avait besoin de la reconstitution du Conseil supérieur de la magistrature et de la création de la Cour de répression des crimes économiques et financiers [Crief].

Nous voulons également remettre l’économie sur pied. Enfin, nous devons mettre l’accent sur les infrastructures, les équipements, la fourniture de biens et services quotidiens pour que le pays fonctionne.

Votre « plan d’action » n’est-il pas trop ambitieux pour un gouvernement de transition et au regard de la situation économique du pays ?

Notre programme comporte les éléments essentiels pour la bonne tenue d’élections, rien de plus. Est-ce si ambitieux ? Il faut bien que l’économie continue à tourner !

Notre rôle consiste à sélectionner des projets qui contribuent à l’économie nationale, dans l’intérêt de la Guinée et des Guinéens. La transformation du pays prendra du temps. Elle passera forcément par un changement des mentalités et des habitudes, par un renforcement de notre administration, par une digitalisation des services. Si nous ne nous y mettons pas maintenant, ce sera difficile. Et si la politique s’en mêle, ça sera encore plus compliqué. Il y a des choses que l’on fait bien sans politique.

Il est temps que nos partenaires payent ce qu’ils nous doivent

Avez-vous de quoi financer votre programme ?

Notre plan coûte 30 000 milliards de francs guinéens et nous avons estimé pouvoir mobiliser environ 26 000 milliards. Quand j’en parle, on me dit souvent que je rêve, mais si nous nous assurons que les ressources existantes arrivent jusqu’aux caisses de l’État, nous pouvons grandement améliorer nos recettes.

Nous avons pris l’engagement de ne pas toucher aux contrats, même si, au regard de ce que prévoit le code minier, les conventions minières existantes nous font perdre des milliards et des milliards… Leur renégociation est une affaire qui sera peut-être gérée par le prochain gouvernement.

Cependant, nous avons constaté qu’en comparant les montants que les miniers nous versent aux conditions des contrats, nous pouvons en récupérer la différence. Il est temps que nos partenaires payent ce qu’ils nous doivent. Autre exemple : l’impôt foncier n’existe pas. Il y a quelques années, cette compétence est revenue à la présidence. Depuis, personne ne paye plus ses impôts… Les objectifs ne sont pas énormes : nous voulons augmenter nos recettes fiscales de 1 ou 2 points, pas plus.

La Guinée n’est pas un petit pays pauvre, nous sommes riches !

Enfin, nous avons un accord-cadre de 20 milliards de dollars avec la Chine, laquelle, en échange de la bauxite qu’elle exploite, nous permet de financer la construction de nos infrastructures. En améliorant la qualité des dépenses et des entreprises, nous pouvons continuer à réaliser des infrastructures à hauteur d’un milliard de dollars par an. Mon rêve est aussi de monter un fonds d’investissements – avec 200 millions de dollars, on peut facilement lever un milliard de dollars. La Guinée n’est pas un petit pays pauvre, nous sommes riches !

À cet effet, l’ancien régime avait créé la Mission d’appui à la mobilisation des ressources internes (Mamri). N’est-ce pas un atout ?

C’est plus un instrument de politique publique qu’un outil de collecte de recettes par des institutions créés à cet effet. Le rôle de la Mamri est de nous aider à améliorer cet environnement, de coordonner les acteurs pour augmenter les recettes.

La « refondation de l’État », expression que vos détracteurs jugent vide de sens, passe-t-elle par les audits, les enquêtes de la Cour de répression des infractions économiques et financières (Crief) et la campagne de récupération des biens publics ?

La Crief a pour but d’assainir la vie publique.

S’attaquer à de vieux dossiers, comme celui de la vente d’Air Guinée, est-ce un moyen d’assainir l’administration publique ?

Certains de ces dossiers étaient à disposition des magistrats. D’autres sont en cours d’instruction et seront rendus publics.

Pourquoi laisser le CNRD gérer certains dossiers, comme celui des biens de l’État, alors que la Crief a été créée pour enquêter sur les dérives ?

Nous avons hérité d’un pays qui manque de cadre institutionnel. La Crief vient d’être créée et tout n’est pas parfait. D’où un besoin de complémentarité. Mais au bout du chemin, justice sera rendue.

Soixante-trois ans de gestion ne peuvent pas être corrigés en trois ou quatre mois

Quand le procès sur le massacre du 28 septembre 2009 se tiendra-t-il ?

Le procès va avoir lieu. Mamadi Doumbouya y tient. Le palais de justice devant abriter le procès est loin d’être fini, mais nous voulons accélérer les travaux, en parallèle de la préparation des juges et du personnel judiciaire.

Démission de la ministre de la Justice, démenti par le CNRD de vos propres déclarations auprès de la Cedeao… La relation entre le CNRD et votre gouvernement a connu quelques couacs. Comment cohabitez-vous avec les militaires ?

Dans une administration publique formée d’intellectuels civils, le processus de prise de décision est long. Dans l’armée, deux trois paramètres pris en compte suffisent pour décider. Il faut parvenir à concilier les deux, ce qui n’est pas facile. Soixante-trois ans de gestion ne peuvent pas être corrigés en trois ou quatre mois.

Il y a aura toujours de difficultés et la transformation de la société sera lente, difficile. Mais l’important est que notre travail produise des résultats.

Certains acteurs politiques jugent dangereux ce manque de lisibilité, de transparence dans la prise de décisions…

Les décisions du gouvernement sont prises en conseil des ministres, elles sont publiques et transparentes. Quant au CNRD, on ne peut forcer l’armée à prendre ses décisions comme le feraient des civils. Nous sommes dans un régime militaire, il faut être réaliste.

Le 16 septembre, à Accra, la Cedeao a donné six mois à la transition pour organiser des élections. La date butoir se rapproche : craignez-vous un durcissement du régime des sanctions ?

Notre dialogue avec la Cedeao est constant. Nous avançons lentement, mais sûrement. C’est vrai, ils veulent que la transition accélère, et nous aussi. Mais les réalités sont ce qu’elles sont.

La Guinée a manifesté son soutien au Mali contre le régime de sanction. Quel regard portez-vous sur la transition de vos voisins ?

La Guinée a simplement rappelé que ce sont deux pays frères, voisins, c’est le même peuple et qu’à titre humanitaire, ses portes étaient ouvertes. Nous ne pouvons pas affamer les Maliens.

Y a-t-il des contacts entre les autorités des deux pays ? Le colonel Mamadi Doumbouya échange-t-il fréquemment avec Assimi Goïta ?

C’est à lui de répondre à cette question. Mais nous encourageons les autorités de la transition à faire en sorte que tout se passe bien, dans l’intérêt du peuple du Mali.

Dans quel état est Alpha Condé, qui était censé rentrer à Conakry le 17 février ?

S’il n’est pas rentré, c’est qu’il n’a pas fini son traitement. Rien, sinon une raison médicale, ne justifie que son séjour soit prolongé.

Pourquoi son départ a-t-il tant tardé ? Quelles garanties le CNRD a-t-il demandé pour le laisser partir ?

Il était en bonne santé, vivait bien et mieux qu’avant, avec son cuisiner, son médecin personnel et dans des conditions luxueuses. On l’a laissé partir pour se soigner. Quand la première délégation des chefs d’État de la Cedeao lui avait demandé s’il voulait partir, il avait répondu qu’il ne partait pas.