Politique

Guinée-Russie : quand Moscou approche Doumbouya

Le président de la transition guinéenne a rencontré discrètement des officiels russes à Conakry, ce 15 février. Un signe du maintien des bonnes relations entre les deux pays, alliés stratégiques et historiques.

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 17 février 2022 à 16:59

Affiche montrant le portrait du colonel Mamady Doumbouya, à Conakry, le 11 septembre 2021. © JOHN WESSELS / AFP

Cette rencontre-là se sera tenue discrètement. Mardi 15 février dans l’après-midi, le colonel Mamadi Doumbouya a reçu une délégation d’officiels russes au palais Mohammed V de Conakry. Signe de la bonne santé des relations diplomatiques entre les deux États, celle-ci faisait suite à une autre entrevue, publique cette fois-ci, survenue un mois plus tôt entre le président de la transition et l’ambassadeur Vadim Razumovskiy autour du « développement progressif des relations russo-guinéennes » et du « calendrier des événements bilatéraux ».

Selon nos informations, le président Mamadi Doumbouya a reçu à plusieurs reprises des délégations russes dès le lendemain du coup d’État du 5 septembre. « Cela n’a rien d’étonnant, affirme un ministre du gouvernement de transition. Les relations bilatérales entre nos deux pays n’ont jamais cessé, et Moscou est un partenaire stratégique important. »

De toute évidence, Mamadi Doumbouya et ses équipes ont su rassurer leur partenaire

« Amis de longue date »

Au lendemain de la prise de pouvoir de la junte, la Russie avait immédiatement condamné « toute tentative inconstitutionnelle de changement de pouvoir » et exprimé son « inquiétude ». De toute évidence, Mamadi Doumbouya et ses équipes ont su rassurer leur partenaire. « La transition a ralenti nos relations avec la Guinée dans nos différents domaines de coopération », fait toutefois savoir une source à l’ambassade, qui cite le secteur hautement stratégique des mines, les activités militaires et la santé publique. La Russie avait notamment distribué en mars 2021 plus de 10 000 doses de vaccin Spoutnik V à la Guinée et Alpha Condé avait été l’un des premiers à en recevoir une dose.

À Lire Enquête – Dans les coulisses du softpower russe en Afrique

Avant d’être démis de son poste, le président guinéen entretenait d’excellentes relations avec son homologue du Kremlin. En 2017, il avait effectué une visite officielle en Russie et dès 2019, Vladimir Poutine se félicitait de la multiplication du volume d’échanges entre leurs deux pays. Alpha Condé avait d’ailleurs œuvré à la réussite du premier sommet Russie-Afrique de 2019, à Sotchi, lors duquel le président russe avait rappelé que les deux États étaient « amis de longue date ». L’URSS a en effet été l’une des premières puissances à reconnaître l’indépendance du pays de Sekou Touré, deux jours seulement après sa proclamation. « Je dis toujours que c’est grâce à l’Union soviétique et à la Russie que la Guinée n’a pas plongé quand les Français voulaient nous mettre une colonne de fer autour du cou, lui répondra Alpha Condé. La Russie est toujours fidèle à ses amis, quelles qu’en soient les conséquences. »

La Guinée est un pays-clé de la stratégie économique du Kremlin sur le continent

Depuis le premier prêt accordé à Conakry par Moscou en novembre 1958, la coopération entre les deux pays n’a en réalité jamais cessé. Au moment des indépendances, la Russie a financé de grands projets guinéens, notamment en matière d’infrastructures : systèmes d’extraction des ressources minières, voies ferrées, routes, universités… Elle a attribué des bourses d’études à de nombreux étudiants guinéens, comme elle l’a fait avec tous les pays africains alliés de l’URSS. L’actuel Premier ministre Mohamed Béavogui a ainsi été diplômé en ingénierie dans une université soviétique.

Engagements miniers

Aujourd’hui, la Guinée est un pays-clé de la stratégie économique du Kremlin sur le continent, qui dispute à l’Occident les réserves de bauxite du pays depuis les années 1960. La société Rusal, numéro un mondial de l’aluminium, est présente dans le pays depuis le milieu des années 2000 et y emploie près de 4000 employés. Deuxième producteur mondial de bauxite, dont l’aluminium est un composant essentiel (82 000 tonnes extraites en 2020), la Guinée abrite trois mines du géant russe, dont le complexe minier de Dian-Dian à Boké (nord-ouest), le plus grand gisement au monde.

L’ancien conseiller d’Alpha Condé, Ahoua Don Mello, est désormais consultant du patronat russe sur les dossiers africains

« Nous espérons que les intérêts commerciaux de nos entrepreneurs et de nos entreprises ne seront pas affectés et seront garantis », avait donc déclaré Dmitry Peskov, porte-parole de la présidence russe, dès le 7 septembre dernier. Et Mamadi Doumbouya s’est rapidement engagé à ne pas toucher aux conventions minières. « Nous respectons les engagements de l’État en la matière, confirme l’un de ses ministres à JA. Nous allons toutefois effectuer des contrôles de comptabilité classiques afin de nous assurer que ces conventions sont bien respectées. »

À Lire Au Mali, la Russie peut-elle profiter de la prise de pouvoir d’Assimi Goïta ?

Des déclarations rassurantes pour Moscou, qui devait accueillir à la veille du coup d’État une délégation de Conakry chargée de finaliser des négociations sur des investissements russes en Guinée. Si l’ancien ministre des Affaires étrangères, Ibrahima Khalil Kaba, a dû renoncer, l’Ivoirien Ahoua Don Mello, conseiller du président déchu, a bel et bien fait le voyage. Puis a été embauché comme consultant du patronat russe sur les dossiers africains.