Politique

RDC : un mystère nommé Kabila

Retiré sur ses terres, l’ancien président congolais mène une vie champêtre de jeune retraité. Pourtant, difficile d’imaginer que cet homme secret ne nourrit plus aucune ambition politique. Après sa rupture avec Félix Tshisekedi, rêve-t-il d’une revanche ?

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Mis à jour le 23 février 2022 à 13:28

Joseph Kabila, à Kinshasa, le 30 décembre 2018. © Luis Tato/AFP

Tout à coup, les freins ont lâché. Pas de chance, la vieille Peugeot 404 était sur une colline. Elle s’est mise à dévaler la pente, incontrôlable. Ce jour-là, comme il aime tant le faire, Joseph Kabila était allé se balader sur les routes de Kingakati en compagnie de son chauffeur.

Dix-neuf mille hectares d’un parc verdoyant et vallonné, que le raïs a découverts lors de son arrivée au pouvoir, il y a vingt et un an, et où il passe désormais une grande partie de son temps. À seulement 50 km de la capitale, on est si loin de Kinshasa… Il fait doux, l’air est pur. Cela l’apaise d’admirer ces immenses terres et de contempler les animaux. Des bœufs, des porcs, des vaches, des poules… L’homme d’État s’est fait agriculteur, éleveur et propriétaire terrien. Ici, mais aussi dans sa province natale du Katanga ou encore au Kongo-Central. Nul ne sait combien de fermes il possède exactement.

Il m’est arrivé de le voir accroupi, dans l’herbe haute, près d’un lion

Plus que tout, il adore ses zèbres, ses girafes, ses lions. Il y a même des rhinocéros… Une véritable savane, que Joseph Kabila a importée. « C’est un gamin, il joue au gentleman-farmer ! », s’amuse l’un de ses visiteurs réguliers. Elle est aussi là, l’œuvre de sa vie. « Il peut passer des heures à regarder ses bêtes, assure l’un de ses conseillers. Il m’est arrivé de le voir, accroupi dans l’herbe haute, près d’un lion. Il leur parle, leur donne à manger. Il les fixe du regard, et cela suffit à les calmer. » Quand il s’aventure dans sa réserve privée, Joseph Kabila se coiffe d’un bob et porte un appareil photo en bandoulière.

Animal à sang-froid

Ce 19 décembre 2021, il est environ 17 h 30, l’heure à laquelle la lumière se fait enfin plus douce, lorsque la 404 kaki ne répond plus aux commandes. C’est l’un des deux véhicules de collection de l’ancien président, et il n’est plus tout jeune : il date de 1974. À trois ans près, il a l’âge de son propriétaire. Il n’y a même pas de ceintures de sécurité sur les sièges en cuir. Pareil accident ne serait jamais arrivé si Kabila avait pris son Land Rover.

Très vite, ce fan de conduite sportive comprend qu’il n’y a rien à faire, d’autant qu’il n’est pas au volant. La voiture fait plusieurs tonneaux. C’est donc ainsi qu’il va mourir, lui, l’enfant de la guerre ? Un accident de la route… Il était pourtant persuadé qu’il finirait comme son père. D’une balle dans la tête.

Même lorsqu’il est froissé ou en colère, on ne le sait pas. Il ne montre jamais rien

Le lendemain, son entourage diffuse discrètement une photo de lui sur la terrasse de sa villa aux murs orange. Il se tient debout, un bandage autour de la main gauche, seul signe visible de sa mésaventure. Comme d’habitude, l’ancien président est impassible et, officiellement, tout va bien. « Même lorsqu’il est froissé ou en colère, on ne le sait pas. Il ne montre jamais rien », confie l’une de ses conseillères. Kabila est un animal à sang-froid.

Il ne faut pas se fier aux apparences. C’est un secret, comme il aime tant en entretenir, mais la sortie de route a laissé plus de traces qu’il ne veut bien le dire. Aujourd’hui encore, une partie de son premier cercle nie en bloc ou assure ne « pas être au courant ». Mais, selon plusieurs sources, durant l’accident Joseph Kabila a reçu un choc. Oui, il a eu peur. Il a eu plusieurs côtes cassées.

Étranges séjours

Les examens passés au Centre hospitalier Marie-Olive-Lembe-Kabila, financé par sa femme, ne suffisant pas, il prend, un mois plus tard, la décision de se rendre en Afrique du Sud. L’Afrique du Sud, encore ? L’ancien président y fait des aller-retours réguliers, qui agacent autant qu’ils inquiètent au sommet de l’État congolais. Depuis que l’alliance avec son prédécesseur a été rompue, il y a plus d’un an, Félix Tshisekedi surveille cet homme qui, depuis ses plus jeunes années dans le maquis, a fait du mystère une seconde nature.

De son côté, même s’il feint l’indifférence, Joseph Kabila se sent maltraité par son ancien allié Tshisekedi. Pour entreprendre son dernier voyage, il a dû attendre quatre jours avant d’obtenir de l’Agence nationale de renseignements (ANR) l’autorisation de décoller pour Johannesburg – il a utilisé un Falcon-500 au lieu de prendre la route depuis Lubumbashi et de traverser l’Afrique australe sur 2 000 km, comme il le fait habituellement.

Tshisekedi est devenu paranoïaque », expliquent les proches du raïs

Deux semaines plus tard, le 9 février, son frère cadet, Zoé, s’est heurté aux mêmes difficultés. À l’aéroport, on a signifié à l’ancien gouverneur du Tanganyika qu’il ne pouvait s’envoler pour l’Afrique du Sud, où il devait rejoindre Joseph. En échange, il a été invité à se rendre dans le bureau du patron de l’ANR, Jean-Hervé Mbelu Biosha… « Tshisekedi est devenu paranoïaque ! « , expliquent les proches du raïs.

Le régime congolais n’aime décidément pas ces voyages de la famille Kabila. D’autant qu’une partie des avoirs du clan y sont domiciliés. Pourtant, officiellement, quand ce n’est pas pour des raisons médicales, c’est pour poursuivre ses études à l’université de Johannesburg que l’ancien président se déplace. Il a soutenu son master le 22 octobre dernier et vient de s’inscrire en doctorat afin de préparer une thèse en sciences politiques.

C’est cela qui le passionne, jure-t-il à ses visiteurs. L’histoire africaine, celle du Congo. Le jeune retraité lit beaucoup sur ces sujets. Il voyage aussi pour voir sa famille – certaines de ses sœurs, ses belles-sœurs, ses neveux et nièces vivent en Afrique du Sud ; il espère aussi se rendre bientôt à Barcelone, en Espagne, pour y voir son fils, qui y perfectionne sa pratique du football.

« On lui cherche des poux dans la tête »

En Afrique du Sud, il retrouve également quelques-uns de ses vieux compagnons tels que Kikaya Bin Karubi, son conseiller, ou Alexis Thambwe Mwamba, l’ex-président du Sénat, destitué en 2021. Que fomentent-ils tous si loin du pays, s’interroge-t-on pendant ce temps à Kinshasa. « Kabila a vu ses voisins », répond sans rire l’un de ses proches. Lors de son dernier séjour, lui qui boit très peu, ne fume pas et mange bio a partagé avec eux quelques verres de vin. Ils étaient curieux de rencontrer un ancien chef d’État.

« Le régime congolais lui fait des misères. On l’embête un peu, on cherche des poux dans la tête de ses proches, dit l’un de ses conseillers. Mais savez-vous comment il a réagi quand il a appris que Zoé était empêché de voyager ? Il a ri !  »

Accusation gravissime

Pourtant, il y a de quoi être préoccupé. Durant le séjour sud-africain de Kabila, le 5 février 2022, François Beya a été arrêté par les agents de l’ANR. Jusque-là tout-puissant, le conseiller du président à la Sécurité est tombé. Le motif est flou : « agissements contre la sécurité nationale », selon le porte-parole du président Tshisekedi.

Il est finalement rentré au pays : une façon de dire au pouvoir qu’il est là, qu’il ne se dérobe pas

Une interpellation qui met l’ancien chef de l’État dans une position délicate. En dépit des apparences, « Kabila est très inquiet, Beya faisait le lien entre Tshisekedi et lui, affirme un diplomate. Il jouait les messagers, levait des incompréhensions. Et c’est lui qui donnait les autorisations de voyage. » Beya, qui servait la RDC depuis Mobutu, a en effet été le patron de la Direction générale de migration sous Kabila.

Selon plusieurs sources, on lui reproche notamment sa trop grande proximité avec l’ex-président, lui-même soupçonné de tentative de déstabilisation de l’État. Des accusations gravissimes, qu’un tweet de Kikaya Bin Karubi a alimentées. Publié le jour-même de l’arrestation de Beya, ce tweet rappelait que l’Afrique vivait des « coups d’État en cascade » et assurait que la RDC ne serait « pas épargnée ». Un message rapidement effacé et que le premier cercle de Kabila tente de faire oublier. « Depuis son exil, Kikaya est en dépression. Kabila n’a rien à voir avec cela », assure un membre de la cellule de crise du Front commun pour le Congo (FCC), la coalition de l’ancien président. La tension est telle que beaucoup ont tenté de dissuader Kabila de rentrer en RDC. Lui-même a hésité.

Il est finalement revenu, le 11 février : il lui fallait bien prouver qu’il n’avait rien à se reprocher. Au retour, il s’est installé dans sa résidence GLM de la Gombe, en plein Kinshasa. Une façon de dire au pouvoir qu’il est là et ne se dérobe pas, même s’il ne se montre pas. Car, depuis qu’il a perdu le pouvoir, ses apparitions publiques sont aussi rares que ses prises de parole.

Vie privée

Peut-être est-ce cette absolue discrétion mêlée à une extrême prudence qui intrigue tant. Beaucoup imaginent que le mystère est source d’intrigues. Kabila, il est vrai, est de ceux qui préfèrent quitter Kinshasa dans la nuit, quand la ville dort et que nul ne les voit. De ceux qui reçoivent la plupart de leurs visiteurs dans un bâtiment annexe plutôt que dans leur villa. Comme son père avant lui, il protège jalousement sa vie privée.

Un jour, on lui rendra justice », estime Raymond Tshibanda

Une chose est sûre, Kabila fait peur. Pourtant, ses proches le jurent, il n’a jamais imaginé déstabiliser l’État. « Il a un profond respect pour les institutions. Il ne faut pas oublier que c’est par lui que la démocratie est revenue, souligne Raymond Tshibanda, qui préside le comité de crise du FCC. Pour la première fois, grâce à lui, il y a eu une passation de pouvoir pacifique, en 2019. Un jour, on lui rendra justice. »

Joseph Kabila l’espère au plus profond de lui-même. Après dix-huit ans de labeur, un sentiment d’injustice ne le quitte pas. Il est aujourd’hui au ban de la communauté internationale, presque un paria. Mais, il en est persuadé, l’histoire lui rendra son honneur. Il s’attelle d’ailleurs à rétablir sa vérité : entre deux promenades sur ses terres, le sénateur à vie rédige ses Mémoires. Chacun doit se souvenir de l’état dans lequel il a trouvé le pays en 2001 et ce qu’il en a fait.

Le « petit » devenu raïs

En l’espace de vingt et un ans, la RDC a changé sans doute, mais peut-être moins que Kabila lui-même. Sur son visage habillé d’une barbe grise, il n’y a plus trace du jeune homme imberbe qui devint président par hasard à la mort de son père. « Joseph est timide, incapable de regarder les gens en face. Je n’ai jamais perçu chez lui une quelconque aptitude au commandement », disait à l’époque de lui le général rwandais James Kabarebe.

Le maquis, le commandement des hommes, la présidence… C’est comme si sa vie ne lui avait jamais vraiment appartenu

Le « petit », ainsi qu’il était surnommé, n’avait jamais rien demandé. La vie clandestine aux côtés de son père, dans les années 1990, le commandement des hommes, l’état-major de l’armée, puis la présidence… C’est presque comme si sa vie ne lui avait jamais complètement appartenu. Lui que ses adversaires ont voulu présenter comme un enfant adopté n’a jamais dissipé le brouillard qui entoure la première partie de son existence.

« Laissez-le tranquille ! », assène l’un de ses plus proches conseillers. Depuis, Kabila s’est épaissi. Le militaire a pris du poids et, au cours de ses dix-huit années à la tête de la RDC, il a bel et bien appris à commander. « Il ressemble de plus en plus à son père », estime un membre de son parti. De l’avis de nombreux visiteurs, cet homme qui a subi son destin aspire désormais à la tranquillité.

Courtisanerie et trahisons

C’est avec parcimonie, presque par obligation, qu’il se mêle des affaires du FCC. « Il donne les orientations, tranche les questions majeures », explique Tshibanda. La rupture de l’alliance avec Félix Tshisekedi, ainsi que la perte de sa majorité à l’Assemblée nationale et au Sénat, à la fin de 2020, le contraignent à rester sur ses gardes. « Cela a été un choc », confie-t-on pudiquement.

« Il n’y a pas de place pour deux sur la peau d’un léopard », l’avait pourtant prévenu Félix Tshisekedi. Kabila a sous-estimé son rival. Lui, sa famille et sa fortune ne sont plus protégés. Il en a fait l’amère expérience. Quitter un pouvoir fondé sur la courtisanerie, c’est aussi vivre les trahisons et retrouver une certaine solitude.

Depuis l’élection de décembre 2018, le Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD, ex-parti au pouvoir) et le FCC semblent tétanisés. L’ancien président ne fait rien pour relancer sa famille politique, minée par des rivalités internes. À moins de deux ans de la présidentielle, il a donné son feu vert pour que des contacts soient noués avec Moïse Katumbi et Martin Fayulu, mais n’a désigné aucun dauphin.

Serait-il tenté de revenir au pouvoir ? Parmi ses proches, on assure qu’il a retrouvé une certaine popularité. Dans les milieux diplomatiques, au contraire, on juge l’hypothèse lointaine. « S’il revient un jour, ce sera lorsqu’il sera sûr de gagner, et cela ne sera pas en 2023, croit savoir un diplomate. Aujourd’hui, son parti est si affaibli qu’on en oublie presque que Kabila existe. » À 50 ans, l’ex-chef de l’État n’est pas mort. Mais, à force de se faire discret, il parviendra peut-être à se faire oublier.