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Un soldat français, pendant l’opération Barkhane, à Gao, le 1er août 2019. © Benoit Tessier/REUTERS

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France-Mali : Paris et Bamako à l’heure de la rupture

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Mali-France : un départ de Barkhane, oui, mais comment ?

Cette semaine, le chef de l’État français, Emmanuel Macron, doit annoncer la fin de l’opération Barkhane et, par ricochet, celle de la force européenne Takuba. La France entend se repositionner au Niger et dans les pays côtiers.

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Mis à jour le 16 février 2022 à 12:49

Avec plus de 5 000 militaires déployés dans cinq pays du Sahel, Barkhane était la plus importante opération extérieure menée par l’armée française. © ANTONIN BURAT/ZEPPELIN/SIPA

« Si on venait à se retirer du Mali », « si le président devait annoncer la fin de l’opération Barkhane », « si on imaginait un scénario où il fallait quitter l’emprise de Gao »… Ces jours-ci, parmi les hauts gradés de l’armée française, l’idée d’un retrait du Mali s’aborde (encore) au conditionnel. S’ils se refusent à anticiper publiquement les annonces de l’Élysée – ce qui a pourtant déjà été fait par le ministre estonien de la Défense ce lundi 14 février –, les militaires français l’admettent en sous-texte : l’opération Barkhane au Mali, c’est fini. Emmanuel Macron devrait l’annoncer jeudi 17 février dans la matinée.

Depuis des semaines, alors que les relations entre Paris et Bamako ne cessent de se tendre, le ministre des Affaires étrangères français, Jean-Yves Le Drian, prépare les esprits. La dernière déclaration en date a eu lieu ce lundi 14 février, sur un plateau de la chaîne de télévision France 5. « Les autorités au Mali aujourd’hui, c’est une junte de cinq colonels qui ont pris le pouvoir [et] disent vouloir le garder encore pendant cinq ans. Et c’est avec une junte de ce type qu’il faudrait qu’on travaille ? […] Dans ces conditions là, c’est difficile de continuer », a-t-il martelé, sans évoquer explicitement un retrait militaire.

Dans les couloirs du ministère de la Défense à Paris, le doute n’est plus permis. Depuis plusieurs semaines, l’état-major des armées françaises (EMA) travaille sur les options du retrait. « L’environnement créé par la junte ces derniers mois fait qu’un partenariat n’est plus envisageable », glisse un haut gradé.

Repositionnement au Niger

Alors, quel scénario pour le départ de la plus grande opération extérieure française, au terme de près d’une décennie d’engagement au Mali ? À ce sujet, les semaines écoulées ont charrié leur lot de spéculations : retirer les troupes au sol pour ne maintenir qu’un appui aérien ? Redéployer le dispositif au Burkina Faso, au Niger, ou au Tchad ? Miser sur les pays côtiers tels que le Sénégal, la Côte d’Ivoire ou le Bénin ?

Concernant le premier aspect, « il n’y aura plus de partenariat avec les forces armées maliennes (Famas) dès lors qu’il n’y aura plus de soldats français au Mali », répond notre source militaire, balayant toute possibilité de maintenir un appui aérien aux opérations de terrain des forces armées maliennes. Pour ce qui est d’un possible redéploiement des 2 500 hommes encore présents au Mali, ainsi que du matériel militaire, « il n’y aura pas de vase communicant, assure-t-on à l’EMA. Il ne s’agit pas de déplacer [les] éléments postés au Mali vers le Niger ou ailleurs ».

Niamey, considéré comme un allié privilégié de la reconfiguration progressive de l’opération Barkhane annoncée en juin 2021 par Emmanuel Macron, ne devrait pas voir son rôle transformé. L’armée française y maintiendra une base aérienne projetée et son groupement tactique désert logistique, qui assure notamment le transport de matériel et le ravitaillement, comme c’est déjà le cas aujourd’hui. S’il devait y avoir un renforcement des effectifs français à Niamey, « il ne serait pas significatif », précise-t-on au sein de l’état-major.

Protéger la côte

Malgré la visite de Florence Parly, ministre des Armées françaises, au Niger début février, il ne s’agira donc pas de substituer Niamey à Gao, où étaient concentrées les troupes françaises après avoir quitté les emprises de Tessalit, Kidal et Tombouctou. Et ce, même si les autorités de l’Hexagone répètent leur volonté de « poursuivre la guerre contre le terrorisme au Sahel ».

Parmi les options envisagées : un renforcement de l’appui aux pays côtiers d’Afrique de l’Ouest qui le souhaiteraient, ces derniers n’étant plus épargnés par les incursions jihadistes. « Il s’agit de demander à ces pays ce dont ils ont besoin et d’apporter une réponse en fonction », assure le ministère des Armées à la suite de la visite du chef d’état-major des armées françaises (Cema), le général Thierry Burkhard, le 7 février.

De six mois à un an

En plus des modalités géographiques, tout aura été imaginé concernant les délais nécessaires aux soldats français pour plier bagage. Trois semaines, six mois, un an… tous les scénarios ont été avancés par les observateurs. « On ne désengage pas 2 500 hommes et l’ensemble du matériel en deux ou trois semaines », corrige un haut gradé militaire.

Ainsi, le départ, qui se fera par voies aérienne et terrestre, devrait prendre entre six mois et un an, selon nos informations. Une marge étant prévue pour faire face notamment aux conditions climatiques, qui peuvent entraver les convois par la route, a fortiori durant l’hivernage (saison des pluies qui s’étire de juillet à octobre environ).

Bien qu’il se soit déjà invité dans la campagne présidentielle française, le sujet du désengagement, voulu par une majorité de la classe politique hexagonale et de l’opinion publique, s’étalera donc bien au-delà du scrutin, dont le premier tour est prévu en avril 2022.

Dommages collatéraux

Le retrait des troupes françaises aura des conséquences pour de nombreux autres acteurs impliqués au Mali. Pour l’Union européenne, d’abord, engagée à travers ses missions de formation des armées maliennes avec l’EUTM et au sein de l’EUCAP, des missions civiles d’accompagnement des forces de sécurité locales. « Un départ de Barkhane compliquerait beaucoup la mission européenne au Mali, qui compte notamment sur l’appui aérien français et son effet dissuasif pour certains groupes armés terroristes […]. Notre présence [après le] désengagement français est en réflexion », fait savoir une source au sein de l’Union européenne, qui précise que, parmi les 27, il n’y a pour l’heure pas de consensus.

Après l’annonce des Français, les regards pourraient se tourner vers la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma). Déjà, l’avenir de plusieurs contingents de Casques bleus semble suspendu aux annonces françaises.

Au-delà du simple aspect militaire, de nombreux observateurs s’interrogent sur la tournure que vont prendre les relations franco-maliennes. D’un côté, il y a ceux qui espèrent que la fin de l’opération Barkhane marquera un tournant et permettra de rouvrir le dialogue. De l’autre, il y a ceux qui prédisent déjà un « changement de bouc-émissaire », craignant de voir la Minusma devenir le réceptacle des critiques qui, jusqu’ici, visaient principalement les soldats français de Barkhane.