Économie

Kristalina Georgieva (FMI) : « Il faut construire des économies africaines au système immunitaire solide » (1/2)

À l’heure de l’ouverture du sommet UE-UA qui va se dérouler à Bruxelles jusqu’au 18 février, la directrice générale du FMI explique le rôle que compte jouer l’institution dans la relance des économies africaines. Premier volet d’un entretien exclusif avec Jeune Afrique.

Mis à jour le 24 février 2022 à 11:23

La directrice générale du Fonds monétaire international, Kristalina Georgieva, rencontre le président de la République démocratique du Congo, Felix Tshisekedi, à Kinshasa, en République démocratique du Congo, le 8 décembre 2021. © Hereward Holland/REUTERS

Paix, sécurité et gouvernance en Afrique de l’Ouest, production de vaccins et systèmes de santé, financement de la croissance, soutien au secteur privé, agriculture et développement durable, changement climatique… Les 17 et 18 février, à Bruxelles, les principaux dirigeants de l’Union européenne et de l’Union africaine doivent aborder un vaste panel de sujets. De la crise du Covid-19, qui a aggravé les déséquilibres entre le Vieux Continent et l’Afrique, aux coups d’État en Afrique de l’Ouest, l’ordre du jour sera chargé.

À cette occasion, Kristalina Georgieva renouvellera le soutien de l’institution qu’elle dirige aux économies africaines pour rétablir une croissance durable et efficace et garantir un rééquilibrage entre les « États prospères » et ceux qui devraient le devenir.

La directrice générale du FMI largement à la manœuvre, aux côtés de la Banque mondiale, lors de la mise en place d’une allocation de droits de tirage spéciaux (DTS) d’un montant équivalent à 650 milliards de dollars pour surmonter les effets de la crise, livre à JA les principales préoccupations qui l’anime à la veille de l’ouverture du sommet.

Pour la grande majorité des pays africains, il y a urgence

Jeune Afrique : En dehors de la question sécuritaire au Sahel, plusieurs thèmes vont être abordés au cours du sommet UE-UA en lien direct avec les conséquences de la crise sanitaire. Quels enjeux économiques posent-elles ?

Kristalina Georgieva : L’économie mondiale se remet d’une crise extraordinaire. Mais la reprise reste inégale et présente un risque très important de disparités entre les pays, certains se rétablissant plus rapidement grâce à un soutien politique massif et à la vaccination, tandis que d’autres prennent du retard. Or il est primordial de surmonter cette disparité. Pour la grande majorité des pays africains, il y a urgence, nous devons saisir l’opportunité de ce sommet pour attirer l’attention et susciter un soutien en faveur d’une reprise africaine robuste.

Concrètement, quel message le FMI entend-il délivrer ?

D’abord, un effort global est nécessaire pour mettre en place des moyens de défense contre la pandémie en Afrique. Notamment pour surmonter les inégalités en matière de vaccins, mais aussi pour construire des défenses pour l’avenir grâce au renforcement des capacités de production de vaccins africaines.

La pandémie a par ailleurs créé un important déficit financier. Pour le continent, nous estimons qu’entre 2021 et 2025 nous aurons besoin de 285 milliards de dollars, seulement pour surmonter les effets du Covid-19. Il en faudra à peu près deux fois plus pour que l’Afrique retourne sur la trajectoire de convergence économique avec les pays avancés.

Lors du sommet, j’annoncerai le lancement d’un groupe de travail sur l’architecture financière internationale

Ces sommes sont mobilisables si les pays concernés font le nécessaire pour réformer et disposer de politiques nationales solides afin d’attirer davantage les financements de la communauté internationale et les flux de capitaux privés. La résolution de la dette fait également partie de cette mobilisation de ressources.

D’ailleurs, lors du sommet, j’annoncerai le lancement d’un groupe de travail sur l’architecture financière internationale dans le but de mobiliser les financements de manière plus systématique et plus stratégique. Une idée venue du ministre ghanéen des Finances et de la secrétaire générale de la Commission économique pour l’Afrique, à laquelle j’ai immédiatement adhéré !

La crise offre enfin une opportunité de transformation économique vers plus de numérisation et le passage à un développement résilient au changement climatique et à faible émission de carbone.

Pour revenir à la vaccination, vous aviez affirmé l’an dernier que le vaccin serait la politique économique la plus importante en 2021. Pensez-vous avoir été entendue alors que les objectifs sont loin d’être atteints en Afrique ?

Le verre est à moitié plein. Certes, seuls sept pays africains ont atteint l’objectif de 40 % de vaccinations à la fin de 2021. Mais, d’un autre côté, à la fin de l’année 2021, nous avons ainsi constaté un assouplissement des contraintes d’offre et une augmentation significative des livraisons de vaccins, y compris en Afrique.

Beaucoup de chemin reste à parcourir. Le plus grand défi est de transformer ces vaccins livrés en piqûres dans le bras. Ce qui revient à travailler pour renforcer la distribution, les systèmes de santé de certains pays, et l’autonomie dans la production, et de surmonter les hésitations face au vaccin…

Vous revenez d’un récent voyage en Afrique, à l’occasion duquel vous vous êtes notamment rendue au Sénégal, qui se positionne sur la production de vaccins. Qu’avez-vous appris ?

En effet, l’un des moments les plus marquants de mon dernier voyage en Afrique a été de visiter l’institut Pasteur de Dakar. Le Sénégal développe sa propre capacité de production de vaccins, tout comme cinq autres pays africains (Algérie, Égypte, Maroc, Afrique du Sud et Rwanda). Nous sommes très favorables à cette initiative. Car nous ne parlons pas seulement du Covid-19 mais de la santé des Africains en Afrique.

Un certain nombre de pays ont choisi d’utiliser une part de ces DTS pour leurs systèmes de santé

Lorsque nous avons discuté avec le président Macky Sall de l’utilisation des droits de tirage spéciaux (DTS) alloués au Sénégal, j’ai été ravie d’apprendre qu’une partie serait injectée dans la production nationale. Un certain nombre d’autres pays ont aussi choisi d’utiliser une part de leurs DTS pour renforcer leurs systèmes de santé afin de faire face à la pandémie, et c’est la bonne chose à faire.

Pour résumer, vos attentes pour ce sommet sont élevées, concernant les partenaires européens notamment …

Absolument. Je pense que la collaboration entre l’Europe et l’Afrique sera renforcée. C’est important pour la croissance et l’emploi en Afrique. Mais c’est aussi dans l’intérêt de l’Europe. L’Afrique peut être un voisin prospère. Un voisin plus prospère mais aussi un meilleur voisin d’un point de vue économique et sécuritaire.

La préparation du sommet se concentre d’ailleurs sur les questions de mobilisation des ressources, de production de vaccins et, plus largement, de développement de l’industrie pharmaceutique en Afrique. Sans oublier la façon dont les pays concernés peuvent renforcer leurs propres institutions et leurs capacités de gouvernance.

L’Europe peut apporter sa contribution en partageant sa propre expérience

Pour nous, au FMI, la mobilisation des financements est importante. Mais il est tout aussi important de construire des économies au « système immunitaire » solide, avec des politiques et des institutions fortes pour l’avenir de l’Afrique.

L’Europe peut apporter sa contribution en partageant sa propre expérience. Le Vieux Continent s’est également développé en travaillant ensemble pour aider des pays aux institutions et aux politiques faibles, à se renforcer et à se reconstruire. Comme mon propre pays, la Bulgarie.