Sommet UA-UE de 2017 à Abidjan © ISSOUF SANOGO/AFP

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Économie

Afrique-France : le directeur de Proparco (AFD) dévoile sa stratégie

Grégory Clemente, patron de la filiale de l’Agence française de développement, qui réalise la moitié de ses opérations en Afrique, dévoile les évolutions de sa stratégie axées sur la diversification des sources de financement et la multiplication des petites opérations.

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Mis à jour le 16 février 2022 à 14:13

Grégory Clemente, patron de Proparco, dans ses locaux à Paris. © Bruno Levy pour JA

À la veille du sommet Union européenne – Union africaine organisé les 17 et 18 février à Bruxelles et alors qu’Emmanuel Macron vient de prendre la présidence tournante du Conseil de l’Union européenne, Grégory Clemente livre un bilan d’étape de l’action de Proparco. Pour le directeur général de la filiale de l’Agence française de développement (AFD), ce rendez-vous est, au-delà de l’agenda sécuritaire et sanitaire, l’occasion de renforcer la place des institutions financières de développement dans le dispositif d’appui mis en place par les 27 États membres à destination des économies africaines. En déplacement à Dakar le 10 février, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a annoncé le lancement d’un programme d’investissement mondial baptisé « Global Gateway », notamment doté de plus de 150 milliards d’euros à destination de l’Afrique d’ici à 2027.

Nommé à la tête de Proparco en 2016, Grégory Clemente esquisse, en exclusivité pour Jeune Afrique, les nouvelles orientations prises par son organisation. Il s’agit à la fois de développer de nouvelles sources de financements, notamment auprès d’acteurs privés, mais aussi de réaliser un grand nombre de petites opérations qui, mises bout à bout, ont un impact positif sur les écosystèmes économiques encore fragiles. Cette nouvelle stratégie, qui s’appuie fortement sur l’expérience acquise lors du programme Choose Africa, sera présentée après l’élection présidentielle française, au mois de septembre ou d’octobre.

Jeune Afrique : Après un léger recul en 2020, Proparco a vu sa capacité de financement augmenter de nouveau l’an dernier. De ce point de vue, le choc du Covid a été absorbé.

Grégory Clemente : Tout à fait. L’an dernier, nous nous sommes réinscrits dans la trajectoire imaginée avant la crise. 2020 a été une année atypique où nous avons connu un petit creux après une année record. Nos marchés, nos clients, nos partenaires et nous-mêmes avons été secoués par les périodes de fermeture des économies. Aujourd’hui, Proparco représente 20 % des engagements annuels du groupe AFD, soit environ 2,5 milliards d’euros, dont 50 % sont consacrés à l’Afrique. L’objectif est d’atteindre 3 milliards en 2024 pour porter notre part à 25 % du total. À mon arrivée en 2016, la capacité de financement de Proparco n’était que d’environ un milliard d’euros par an.

Nous avons dépassé notre objectif concernant Choose Africa pour atteindre 3 milliards d’euros

Qu’est-ce qui explique cet accroissement important de vos ressources ?

C’est la marque d’un soutien fort du gouvernement pour augmenter les moyens du groupe AFD et, en interne, de la volonté, accélérée par l’arrivée de Rémy Rioux, d’augmenter la part des financements non souverains. Cela se traduit par plus de ressources financières mais aussi par un renforcement des équipes : Proparco emploie plus de 400 collaborateurs, dont une centaine au sein de notre réseau, principalement en Afrique, contre un peu plus de 200 à mon arrivée.

Ces dernières années, Choose Africa a été un marqueur fort de votre action en Afrique. Quel bilan peut-on en faire alors que le programme est entré dans sa dernière année ?

Initialement, Choose Africa ambitionnait de consacrer 2,5 milliards d’euros aux TPE, PME et start-up africaines sur la période 2018-2022. Mais, à la fin de 2021, nous avons dépassé cet objectif pour atteindre 3 milliards d’euros à la suite du déblocage de 780 millions d’euros supplémentaires en réponse à la pandémie, dans le cadre d’un volet appelé Choose Africa Resilience. Nous avons par exemple apporté 110 millions d’euros en investissant au capital d’entreprises au plus fort de la crise ; mais aussi 65 millions d’euros à des acteurs de la microfinance, et encore 600 millions d’euros pour faciliter l’accès des TPE et PME à des financements auprès de banques locales. Ces engagements ont été rendus possibles grâce à la confiance de l’État français qui, via une loi de finance rectificative, nous a accordé une garantie de 160 millions d’euros. C’est la reconnaissance de notre capacité à mixer différentes sources de financement pour augmenter notre impact.

Soutenir les champions africains nous intéresse dès lors que cela a un impact positif pour les populations

Diversifier vos sources de financement, c’est un objectif prioritaire ?

Tout à fait. Proparco emprunte principalement à l’AFD qui, elle, emprunte sur les marchés. Mais, depuis 2015, nous avons aussi obtenu plus de 200 millions d’euros auprès de l’Union européenne. Nous avons développé cette activité avec les quinze institutions financières de développement européennes et notamment nos homologues néerlandais FMO et allemand DEG. En 2021, nous avons aussi reçu 35 millions de financement complémentaires du Quai d’Orsay et du Trésor français : ces fonds nous permettent de faire de l’assistance technique, de payer des études en amont et d’intervenir sur des opérations plus risquées.

C’est un reproche régulièrement fait aux institutions de financement que d’aller sur des opérations que le marché pourrait financer.

Les reproches, on les entend. Soutenir les champions africains qui ont une stratégie d’expansion ou de gros investissements à réaliser, cela nous intéresse dès lors que cela a un impact positif pour les populations. Pour travailler avec les autres acteurs du secteur du privé, voire le secteur informel, il faut que nous adaptions nos modes d’intervention et c’est ce que nous faisons depuis plusieurs années. Nous avons une petite activité de capital-risque où les opérations vont de 500 000 à 1 million d’euros. Pendant la crise, avec le programme Bridge conçu par Digital Africa, nous avons débloqué des enveloppes de 30 000 à 40 000 euros pour des start-up. Le challenge, c’est de réaliser ces petits financements à grande échelle.

Quelle est la solution à cette équation ?

Il faut travailler avec des intermédiaires locaux. Dans le cadre du programme Choose Africa, Proparco s’est appuyé sur environ 250 partenaires : des banques, des fonds d’investissement, des institutions de microfinance mais aussi des incubateurs. Quand nous avons mis en place le volet Choose Africa Resilience, cela est passé essentiellement par des dispositifs de garantie à destination des banques locales.

Aller où c’est difficile, c’est l’âme d’une institution financière de développement, c’est ce qui nous différencie d’une banque

Votre stratégie est-elle d’augmenter le volume de ces plus petits financements ?

Nous sommes à la veille de travaux de réflexion stratégique pour les quatre ou cinq prochaines années. Nous pourrons présenter une feuille de route en septembre ou en octobre. Trouver les bons modèles pour intervenir sur les phases d’amorçage est un axe d’amélioration, mais nous devons aller plus loin. L’autre nouvelle frontière pour Proparco concerne la mobilisation des ressources des acteurs privés. Comment attirer les banques, les caisses de retraite, les assureurs, les gestionnaires d’actifs qui eux-mêmes cherchent des compartiments d’investissement socialement responsable, compatibles avec les objectifs de développement durable ? Notre expérience en matière de développement économique dans les pays fragiles doit nous permettre de nous positionner auprès des banques actives en Afrique, qu’elles soient africaines, européennes ou asiatiques.

Mobilisation de nouvelles ressources ou développement des petits financements, quelle est la priorité ?

Nous pouvons articuler les deux et trouver des investisseurs qui seront prêts à nous confier des fonds pour aller sur des phases d’amont. Nous attirerons d’autant plus facilement ces acteurs que nous serons capables d’obtenir des ressources auprès de l’Union européenne pour limiter les risques financiers de ces opérations. Bruxelles prévoit de consacrer 14 milliards d’euros au secteur privé sur le prochain exercice 2021-2027 dans le cadre de son aide au développement. Proparco s’est positionné pour obtenir 700 millions d’euros.

Proparco a fait la démonstration qu’investir en Afrique était rentable

La philosophie de vos interventions va-t-elle changer ?

Ce qui change, c’est que nous voulons intervenir plus en profondeur pour créer les conditions de l’investissement de demain en consolidant les écosystèmes. Financer une pépite dans un pays fragile, nous le faisions déjà, mais nous prenions le marché tel qu’il était. Désormais, on essaie de l’améliorer. Aller où c’est difficile, c’est l’âme d’une institution financière de développement, c’est ce qui nous différencie d’une banque.

Quel est le taux moyen de retour sur investissement attendu par Proparco sur ses opérations ? 

Proparco a fait la démonstration qu’investir en Afrique était rentable. En termes de retour sur investissement, il convient de distinguer les opérations d’investissement en capital qui affichent un rendement très satisfaisant sur le long terme [parfois à deux chiffres], d’une part, des opérations de financement qui couvrent le risque pris et rémunèrent le coût d’immobilisation du capital, d’autre part. Sur une longue période, Proparco affiche une rentabilité des capitaux propres (ROE) entre 3 et 6 %, à comparer à l’environnement de taux extrêmement bas, voire négatifs.

Les 17 et 18 février, les chefs d’Etat européens et africains se retrouvent à Bruxelles dans le cadre du sixième sommet UE-UA. Qu’attendez-vous de ce rendez-vous ?

Il faut replacer cet événement dans une séquence qui a débuté en mai 2021 avec le sommet sur le financement des économies africaines, qui s’est prolongée avec le sommet Afrique-France du mois d’octobre, puis avec le sommet Finance en commun amorcé par le groupe AFD. À chaque fois, c’est l’occasion de partager des diagnostics et des bilans et, grâce à un effet catalyseur, de créer ou de renforcer des coalitions d’acteurs en faveur de l’Afrique. Cela va au-delà des acteurs européens. Nous travaillons beaucoup avec IFC sur la bande sahélienne, avec nos homologues canadiens…

Notre activité est a minima neutre en matière d’effets sur le climat

En Afrique de l’Ouest, les coups d’Etat survenus ces derniers mois et les tensions qui en découlent, notamment entre la France et le Mali, pèsent-ils sur votre activité ?

Ces événements posent des difficultés sécuritaires et de gouvernance. Forcément, notre activité a ralenti un peu. Nous continuons néanmoins de déployer des instruments de garantie via les banques locales. Nous observons la situation et nous continuons l’instruction des projets déjà en cours. Par ailleurs, nous mettons l’accent sur les phases d’amont avec le financement de missions d’assistance technique et d’étude de faisabilité pour préparer l’avenir.

Revenons sur l’attention portée à l’environnement. Vous affichez un tiers de projets ayant un impact positif pour le climat, c’est peu non ?

Quand nous disons que 35 % de notre activité a un impact positif sur le climat, c’est que nous sommes capables d’en faire la démonstration. Cela ne veut pas dire que les 65 % restants auraient un impact négatif. Notre activité est a minima neutre en matière d’effets sur le climat. Si nous finançons des projets dont nous savons qu’ils sont émetteurs de Co2, par exemple une cimenterie, nous nous assurons qu’ils répondent à un besoin et que les meilleures technologies sont utilisées afin que l’impact soit le plus mesuré possible. Mais pour faire un pont, il faudra forcément produire du ciment.

Depuis le 1er janvier, le groupe AFD a intégré l’agence Expertise France…

C’est une chance qui va permettre à l’AFD de se positionner le plus en amont possible sur des zones risquées, pour des petits tickets et sur des secteurs où il faut apporter une assistance technique. Cela donne à notre groupe un profil unique en Europe, et peut-être dans le monde.