Politique

Sécheresse au Maroc : la stratégie des grands barrages mise en cause

Face aux nombreux rapports alarmants sur la sécheresse qui laissent présager de graves conséquences économiques pour le royaume, le gouvernement a bien tenté de rassurer. Mais il peine à convaincre.

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 15 février 2022 à 17:58

Le barrage Abdelmoumen, dans la région de Souss-Massa, à 60 km d’Agadir. © FADEL SENNA/AFP

Le chiffre est pour le moins anxiogène : selon le ministère de l’Eau, les grands barrages du pays sont remplis à 33 % seulement de leur capacité en ce mois de février. C’est la conséquence d’un déficit pluviométrique majeur qui s’est fatalement répercuté sur les réserves hydriques du pays.

Mais cette situation conjoncturelle est aggravée par une série de problèmes structurels pointés par les spécialistes de la gestion hydrique. « Certes, le Maroc, du fait de sa position géographique, est très mal doté en ressources hydriques.

Le Maroc sera dans les prochaines années exposé à des épisodes de plus en plus réguliers de sécheresse

Mais on constate que ce phénomène de sécheresse est de plus en plus fréquent et d’une intensité de plus en plus forte au fil des ans », note le professeur Najib Akesbi, économiste, enseignant-chercheur passé par l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II.

Stress hydrique structurel

Au Maroc, 88 % de l’eau est exploitée par le secteur agricole, l’un des principaux moteurs de l’économie nationale. Autant dire que l’enjeu est crucial pour le royaume. Avec un potentiel de ressources en eau évalué à 2 milliards de m3 (soit 700 m3 par habitant et par an), le royaume se trouve dans une « situation de stress hydrique structurel ».

Selon le World Resources Institute basé à Washington, le Maroc figure parmi les 20 pays au monde les plus menacés par le stress hydrique. Les projections scientifiques évoquent une diminution de 20 % à 40 % du taux de variation des précipitations à moyen terme dans la région. Comprendre : le Maroc sera dans les prochaines années exposé à des épisodes de plus en plus réguliers de sécheresse.

Au lendemain de l’indépendance, en 1956, le Maroc avait mis en place un plan massif de développement des structures hydriques, avec la construction de barrages géants. Aujourd’hui, le royaume est doté de pas moins de 149 grands barrages, pour une capacité de 19,1 milliards de m3, soit presque 10 fois son potentiel de ressources en eau…

Il faut également compter 136 barrages de petites et moyennes capacités, des dizaines de stations de dessalement et plusieurs ouvrages de transfert de l’eau d’une région à l’autre.

Au cours de l’année 2021, 4 grands barrages ont été achevés, mobilisant 3,5 milliards de dirhams (330 millions d’euros). Des projets qui s’inscrivent dans un plan de développement global : le programme prioritaire pour l’approvisionnement en eau potable et l’irrigation (Vision 2020-2027), pour un coût total de 115,4 milliards de dirhams (presque 11 milliards d’euros).

La politique agricole du pays miserait sur « des productions à haute valeur commerciale, hautement hydrovores »

La même année, le ministre de l’Équipement et de l’Eau, Nizar Baraka, s’est engagé à construire 15 barrages supplémentaires d’une capacité de réservoir totale de plus de 4,3 milliards de m3, ainsi que 30 barrages de plus petite taille.

« Propagande des barrages »

De nouveaux projets qui soulèvent des interrogations : est-il pertinent de construire de nouveaux barrages quand ceux existants sont remplis à moins de la moitié de leur capacité ? De son côté, le professeur Akesbi n’hésite pas et dénonce tout de go une « propagande des barrages » lancée dans les années 1960.

Il faudrait selon lui « privilégier l’investissement dans la Petite et Moyenne Hydraulique (PMH) » au lieu de lancer des « projets énormes disposés sur de petites surfaces ». En clair : il vaudrait mieux répartir des barrages de plus petite taille sur l’ensemble du territoire.

D’autre part, le chercheur évoque la nécessité de remettre en question la politique agricole qui miserait sur « des productions à haute valeur commerciale, vouée principalement à l’exportation et hautement hydrovores ».

Il donne l’exemple de la culture des pastèques, composée à plus de 90 % d’eau, dans la zone désertique de Zagora, ou encore des dattes de variété mejhoul, plus gourmandes en eau que d’autres, dans la province d’Errachidia. Sans oublier des cultures d’avocats destinés au marché européen. Une politique « masochiste » pour Najib Akesbi, qui remet en question les subventions octroyées à ce type de projet. « On utilise des fonds publics pour des projets qui épuisent les nappes phréatiques », assène-t-il.

Selon l’ex-secrétaire d’État chargée de l’eau, Charafat Afilal, qui abonde sur la suspension urgente de certaines cultures, il faudrait aussi se pencher sur « l’irrigation des grands périmètres, la mobilisation des ressources souterraines, la régulation des pressions au niveau des réseaux », en plus d’une meilleure « sensibilisation du grand public ».

« Une attention particulière doit être accordée à la lutte contre la déperdition et les pertes au niveau des installations de transport et de distribution. » Quant au traitement des eaux usées, qui permettrait une réutilisation vertueuse de la précieuse ressource, il n’est pas encore opératoire, le pays manquant cruellement de stations d’épuration. Une situation qui n’est d’ailleurs pas propre au Maroc.

Expédients

Pour justifier le décalage entre les promesses de projet et la réalité du terrain, elle invoque « des retards dans le démarrage et la livraison des projets ». « Une année de retard est l’équivalent d’une année de soif et de tension », explique-t-elle.

Dans son rapport, Chakib Benmoussa fait de l’optimisation des ressources hydriques une priorité majeure

Le 11 février, le porte-parole du gouvernement, Mustapha Baïtas, a promis « prochainement » une série d’initiatives gouvernementales pour compenser le « retard des précipitations ». Sans davantage de précisions, il a ainsi affirmé que le gouvernement suivait le problème avec « le sérieux requis ».

Pour Najib Akesbi, il faudrait vraisemblablement s’attendre au même « rituel de mesures » prises par le gouvernement : la restriction de la fourniture en eau au profit de l’arboriculture, l’importation de l’orge subventionnée par l’État, d’éventuels travaux publics dans les régions les plus touchées afin d’assurer un revenu aux populations et enfin le report des échéances de crédits pour atténuer les effets de la crise.

Dans son rapport sur le Nouveau Modèle de développement présenté en mai dernier, Chakib Benmoussa, aujourd’hui ministre de l’Éducation nationale, fait de l’optimisation des ressources hydriques une priorité majeure.

Les mesures évoquées comprennent la création d’une nouvelle Agence nationale de gestion de l’eau (ANGE), chargée de « traiter la question de l’eau selon une approche intégrée ». Elles incluent aussi une « réforme de l’organisation du secteur » et des efforts portés sur « la transparence des coûts de la ressource ».

Pour le professeur Akesbi, le rapport passe « à côté du vrai diagnostic ». L’économiste regrette notamment l’absence de critique de la politique des barrages ou de celle des énergies renouvelables, « mal pensées » et « peu rentables », selon lui.