Économie
Le président camerounais Paul Biya (à dr.) et sa femme Chantal Biya, lors de la finale de la Coupe d’Afrique des nations, opposant l’Égypte et le Sénégal, au stade Ahmadou Ahidjo de Yaoundé, le 6 février 2022. © Themba Hadebe/AP/SIPA.

Cet article est issu du dossier

Cameroun : après la fête

Voir tout le sommaire
Économie

Cameroun : Serge Hervé Boyogueno met la Sonamines dans les pas de la SNH

Le patron de la Société nationale des mines est en train de donner corps à la jeune entreprise publique désormais chargée de défendre les intérêts de l’État dans le secteur. Son objectif : suivre le modèle de la puissante Société nationale des hydrocarbures.

Réservé aux abonnés
Par - À Yaoundé
Mis à jour le 17 mars 2022 à 16:58

Serge Hervé Boyogueno, le directeur général de la Sonamines, à Yaoundé le 15 février 2022. © Roger Sandjon

Serge Hervé Boyogueno est un patron pressé. À la tête depuis dix mois d’une Société nationale des mines (Sonamines) encore balbutiante, il se sait attendu sur les résultats de sa première année d’exercice. D’autant que l’opinion publique considère que la jeune entreprise publique est censée devenir aussi forte que la Société nationale des hydrocarbures (SNH) en son domaine.

Suivant l’exemple de son aînée, la Sonamines vient de conclure deux conventions de partage de production avec les Cimenteries du Cameroun (Cimencam, groupe Holcim) pour l’exploitation de calcaire à Figuil (dans le nord du pays) et pour le développement de leur nouvelle usine de production de clinker et de ciment, qui doit démarrer ses activités en 2023. Un investissement de 50 milliards de francs CFA (plus de 76,2 millions d’euros). Cette industrie constitue l’une des principales cibles de la Sonamines. C’est pourquoi l’entreprise a introduit des demandes de permis de reconnaissance auprès du ministère des Mines – préalables indispensables à l’octroi de titres d’exploitation des carrières –, pour extraire de la pouzzolane et des argiles dont sont friandes les cinq cimenteries installées dans le pays.

Pour mener à bien financièrement ses projets, Serge Hervé Boyogueno dispose d’une botte secrète : les Special Purpose Vehicle (SPV) ou fonds commun de créance (FCC), ces véhicules de financement en copropriété permettant d’émettre des parts de créances qui sont revendues à des investisseurs. Un argument que le patron utilisera probablement lors des quatre forums que la Sonamines organise au mois de juin prochain – au Canada, en Chine, en Russie et en Turquie –, pour y présenter le potentiel du sous-sol, les investissements miniers et les industries connexes au Cameroun.

Remettre de l’ordre dans l’orpaillage

Pour le moment, avec un capital de 10 milliards F CFA, l’entreprise est à la peine pour concrétiser ses ambitions minières et industrielles. Fondée en 2020 sur les cendres du Cadre d’appui et de promotion de l’artisanat minier (Capam), un programme du ministère des Mines destiné à mieux canaliser, entre autres, l’exploitation de l’or, la Sonamines essaie de remettre de l’ordre dans les activités d’orpaillage pour accroître les recettes de l’État. « J’ai passé quatre années en tant que directeur des mines et n’ai jamais enregistré plus de 20 kilos d’or exportés par an. C’est dire si les opérateurs profitent du système déclaratif pour tricher », déplore-t-il.

L’action de la Sonamines porte déjà ses fruits puisqu’elle enregistre 55 kilos d’or collectés sur les cinq derniers mois de 2021 et vise un objectif de 200 kilos pour 2022, soit 5 milliards F  CFA de recettes… pourvu que l’accompagnement de l’État soit effectif. « Car les questions minières sont des questions stratégiques et, donc, de défense nationale », tient à rappeler Serge Hervé Boyogueno. Ses collaborateurs se trouvent en effet régulièrement confrontés à des militaires chargés de la sécurité des mines d’or et de diamant, qui leur en interdisent l’accès. Un sujet sensible auquel le ministre de la Défense, Joseph Beti Assomo, prête une oreille attentive. Un accord de coopération devrait être signé dans les prochaines semaines.

Le directeur général de la Sonamines souhaite également obtenir une habilitation du ministre des Finances pour collecter directement l’impôt synthétique minier libératoire (mission jusqu’à présent dévolue à la direction générale de l’impôt), lequel s’élève à 25 %, dont 17,8 % reviennent à l’État. Pour l’entreprise publique, cette manne constituerait une bouffée d’oxygène financière, que Serge Hervé Boyogueno, à coups de concertations, compte bien obtenir.

« L’informatique mène à tout ! »

Car l’homme sait faire preuve d’endurance et d’esprit d’entreprise, des qualités héritées d’un père machiniste agricole et d’une mère au foyer. Dans la ville commerçante de Bafoussam où il grandit, ce cinquième d’une fratrie de dix enfants est contraint, dès l’école primaire, de se livrer à des petits boulots pour financer sa scolarité. Chaque mercredi, il récolte environ 125 000 F CFA en vendant du poisson fumé et, tous les jeudis, est assuré de gagner 6 000 F CFA en aidant l’une des épouses du tycoon Victor Fotso à faire ses courses.

Son parcours scolaire conduit Serge Hervé Boyogueno à étudier l’informatique à l’université de Yaoundé-1. Spécialiste en modélisation des systèmes complexes, l’étudiant se frotte au monde de la mine au cours de sa cinquième année de master en ingénierie mathématique, grâce à des cours de géologie et d’hydrogéologie. « L’informatique mène à tout ! » dit-il en souriant. Mais la présentation de sa thèse en génie des procédés miniers, qu’il prépare à l’École polytechnique de Yaoundé, pâtit un temps de ses premières responsabilités professionnelles, qui débutent chez l’énergéticien Aes-Sonel (devenu Eneo). Parallèlement, il s’implique dans le projet du Cardiopad, la tablette médicale développée par son compatriote Arthur Zang.

Son ascension s’effectue sous les auspices de son « père spirituel et encadreur académique », Jean Kisito Mvogo, auquel il succède en 2017

En 2012, Serge Hervé Boyogueno intègre la fonction publique et rejoint la direction des mines – au sein du ministère éponyme –, où son ascension s’effectue sous les auspices de son « père spirituel et encadreur académique », Jean Kisito Mvogo, auquel il succède en 2017 au poste de directeur des mines. Cette promotion l’amène à siéger d’office au conseil d’administration de la très stratégique SNH et lui donne le privilège de côtoyer Ferdinand Ngoh Ngoh, le secrétaire général de Paul Biya, qui préside cette instance, ainsi qu’Adolphe Moudiki, l’inamovible patron de la puissante compagnie nationale des hydrocarbures. « Serge Hervé Boyogueno a fait forte impression en posant des questions pertinentes lors de la première de nos réunions à laquelle il a participé, se souvient l’un des membres du conseil d’administration. Signe évident qu’il avait lu ses dossiers et en possédait une bonne maîtrise. »

Jusqu’à 25 % des parts dans les mines en développement

À 39 ans, le natif d’Ombessa (à une centaine de kilomètres de Yaoundé) espère marcher sur les traces d’Adolphe Moudiki et d’Alain Olivier Mekulu Mvondo, le patron de la Caisse nationale de prévoyance sociale, ses deux modèles en matière de gestion des entités publiques, qui l’abreuvent de conseils.

Mais pour mener à bien sa mission, il faudra que les mines camerounaises tiennent enfin leurs promesses, à travers les grands chantiers de développement des sites de Mbalam ou de G-Stones (fer), Lomié (cobalt et nickel), Minim Martap (bauxite) et Akonolinga (rutile), où la Sonamines héritera systématiquement de 10 % des parts – un pourcentage qui peut monter jusqu’à 25 %. D’à peine 1 % actuellement, la part du secteur dans la richesse nationale devrait être multipliée par dix à la fin de la décennie.

« Mais il faut construire les voies d’évacuation des minerais pour en tirer le meilleur profit, insiste Serge Hervé Boygueno. Car le Cameroun souffre de la “continentalité” de ses sites miniers. Minim Martap se situe à 1 000 km de la côte et Mbalam à 500 km de Kribi. » Un obstacle qui ne lui semble pas du tout insurmontable.