Politique

Sénégal : comment Sant’Egidio a obtenu la libération des militaires détenus par le MFDC

Facilitateur de la communauté de Sant’Egidio, Don Angelo Romano raconte à JA les coulisses de la médiation qui a permis la libération des sept soldats sénégalais faits prisonniers par les Casamançais, le 14 février.

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Par - à Dakar
Mis à jour le 15 février 2022 à 16:57

Libération des sept militaires sénégalais avec la médiation de Sant’Egidio. © Santegidio.org

Dimanche 6 février, c’est dans le maquis du Mouvement des forces démocratiques de la Casamance (MFDC) que sept militaires sénégalais membres de la Mission de la Cedeao en Gambie (Micega/Ecomig) auront – peut-être – entendu résonner les clameurs consécutives à la victoire des Lions de la Teranga en finale de la Coupe d’Afrique des nations (CAN). Car, pendant trois semaines, ces diambars (« guerriers ») de l’armée sénégalaise ont été retenus en otage par la rébellion casamançaise, née en 1982. Le 14 février, ils ont finalement été libérés et remis aux représentants de la Cedeao au terme d’une « facilitation » conduite par un prêtre italien, Don Angelo Romano, membre de la communauté de Sant’Egidio.

Médiation

Fondée à Rome en 1968 dans le climat de l’après-concile Vatican II, cette communauté catholique essentiellement composée de laïcs s’était donné pour mission initiale d’œuvrer au service des pauvres. Mais, au cours des dernières années, elle est intervenue en tant que médiatrice dans différentes crises politiques et militaires, notamment en Afrique. Connue pour avoir négocié un accord de paix mettant fin à la guerre civile au Mozambique, en 1992, elle est en outre intervenue de la Guinée au Malawi en passant par la RDC.

« La communauté est médiatrice officielle entre le gouvernement sénégalais et le MFDC depuis 2012 », explique à Jeune Afrique le père Angelo Romano. C’est cette année-là que le prêtre italien officie pour la première fois dans le cadre du conflit casamançais, cette guerre de basse intensité qui sévit depuis le début des années 1980 dans la région méridionale du Sénégal.

À l’époque déjà, le MFDC retient plusieurs militaires sénégalais en otage. Ils sont détenus depuis près d’un an lorsque, en décembre 2012, Angelo Romano parvient à négocier leur libération. »Par l’acte d’aujourd’hui, le MFDC prend à témoin la communauté internationale de la bonne volonté qui l’anime depuis toujours de résoudre ce conflit par la voie pacifique, contrairement à la calomnie dont il a toujours été victime », déclare à l’époque Salif Sadio, membre de la frange la plus radicale du mouvement indépendantiste.

Pour Angelo Romano, la facilitation menée ces derniers jours marque donc des retrouvailles avec le chef de guerre. Car dix ans plus tard, ce sont à nouveau les hommes de Salif Sadio qui sont derrière la capture des diambars.

Énorme tension

« Le 24 janvier, après l’accrochage militaire entre les soldats sénégalais de l’Ecomig et les hommes du MFDC, j’ai été contacté par les Sénégalais. J’ai tout de suite pris contact avec le MFDC, chez qui j’ai ressenti une énorme tension. » Angelo Romano se trouve alors à Rome. Sur la suggestion des autorités sénégalaises, il plaide pour que les dépouilles des deux militaires tués lors des combats soient restituées aux autorités sénégalaises.

En parallèle, il suggère d’avoir recours au Comité internationale de la Croix-Rouge (CICR). « Le MFDC les connaît bien et les estime, relate-t-il. Ils ont pu rendre visite aux militaires prisonniers, apporter des soins aux blessés et leur donner de la nourriture. »

Pour le MFDC, il ne s’agissait pas d’une histoire entre eux et le Sénégal, mais d’une affaire plus complexe entre eux, la Cedeao, la Gambie et le Sénégal

Le 26 janvier, deux jours après l’accrochage, les envoyés du CICR peuvent voir les corps des militaires sénégalais morts au combat, sans toutefois être autorisés à les évacuer. Deux jours plus tard, le père Angelo Romano est sur place, dans les camps du MFDC, pour s’entretenir avec Salif Sadio.

« Nous avons longuement échangé. Pour le MFDC, il ne s’agissait pas d’une histoire entre eux et le Sénégal mais d’une affaire plus complexe entre eux, la Cedeao, la Gambie et le Sénégal, résume-t-il. Selon eux, il s’agissait d’une attaque conduite par le Sénégal sous couverture de l’Ecomig, via le territoire gambien. »

Camions transportant du bois

Dans un premier communiqué, diffusé le 26 janvier, la Direction de l’information et des relations publiques (Dirpa) de l’armée sénégalaise évoquait le contexte dans lequel les soldats avaient été tués ou capturés : « Durant les cinq derniers mois, 77 camions transportant illégalement du bois en provenance du Sénégal ont été immobilisés par le 5e détachement sénégalais, déployé au sein de la force internationale en Gambie. »

Sur cette question, Angelo Romano préfère botter en touche : « Une commission d’enquête a été constituée par les autorités gambiennes, en collaboration avec la Cedeao. Mon rôle était de recueillir la position du MFDC, pas d’établir les circonstances des affrontements entre les deux camps », élude-t-il. Entre la version sénégalaise (le contrôle du trafic de bois de rose et de bois de vène coupé illégalement en Casamance pour être ensuite exporté via la Gambie) et celle du MFDC (une attaque par les forces sénégalaises de l’Ecomig à laquelle il ne s’attendait pas), l’émissaire de Sant’Egidio reste donc prudent.

La tension était très forte mais nous avons pu éviter le pire

« Mon impression est que cet affrontement a éclaté par hasard, avance-t-il. Les effets du hasard sont toujours un facteur à prendre en compte dans la vie. » Depuis 2012, l’année où Angelo Romano est entré en piste, « c’est le premier incident aussi grave entre Dakar et le MFDC », affirme-t-il. Et d’ajouter que, des deux côtés, « chacun a cherché à résoudre la crise sans causer d’autres victimes. La tension était très forte mais nous avons pu éviter le pire. »