Politique

Burkina Faso : Paul-Henri Sandaogo Damiba, ce putschiste fréquentable

Arrivé à la tête du Burkina à la faveur d’un coup d’État, le 24 janvier, le lieutenant-colonel s’est mis à la tâche. Il bénéficie pour l’instant de la bienveillance de la communauté internationale. Mais pour combien de temps ?

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Par et - à Ouagadougou
Mis à jour le 24 février 2022 à 09:14

Le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, le 17 février 2022. © Présidence du Faso

Il a fallu trois jours, après le putsch qui a renversé Roch Marc Christian Kaboré, pour que les Burkinabè entendent enfin la voix de celui qui préside désormais à leur destinée. Le 27 janvier, depuis le palais présidentiel de Kosyam, le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, en treillis militaire et l’air grave, a expliqué les raisons du coup de force du Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration (MPSR) ainsi que ses priorités.

Lève-tôt, couche-tard

Depuis, le militaire limite ses apparitions et ses prises de parole. Et pourtant, il a déjà imposé son style à la tête de l’État. Enchaînant les entretiens, il préside au pas de course. Lève-tôt, couche-tard, il avale les dossiers. « Il consulte beaucoup et fait appel aux personnes qu’il estime compétentes lorsque la situation l’exige. Il a, par exemple, demandé à voir Luc Marius Ibriga, l’ancien contrôleur général de l’Autorité supérieure du contrôle d’État, pour faire le point avec lui sur la lutte anticorruption », explique un proche.

Est-ce sa volonté d’ouverture et sa capacité d’écoute qui valent à ce gradé de 41 ans de bénéficier d’autant de bienveillance ? Arrivé au pouvoir à la faveur d’un coup d’État – le quatrième perpétré en Afrique de l’Ouest en moins de deux ans –, Paul-Henri Sandaogo Damiba aurait dû s’attirer les foudres des présidents de la sous-région. Pourtant, il séduit. Qui est donc ce putschiste fréquentable ?

Ce sont ses compagnons d’armes qui l’ont encouragé à passer à l’acte

Avant tout, ce lieutenant-colonel est un meneur d’hommes. Dans les jours qui ont précédé le coup d’État, ce sont ses compagnons d’armes, au nom d’une armée exténuée et en colère, qui l’ont encouragé à passer à l’acte. Échangeant des messages, notamment sur des groupes de la messagerie WhatsApp, ils l’ont assuré de leur soutien.

Car, depuis ses années d’études, Paul-Henri Damiba est entouré des militaires les mieux formés du pays. Lui-même est un pur produit du prytanée militaire du Kadiogo, situé dans la banlieue nord-ouest de Ouagadougou. Issu de la promotion 1992, ce soldat de terrain est réputé pour son « dynamisme ». Ses états de service passent pour exemplaires.

Formation commando

Après le prytanée, Damiba a reçu à l’Académie militaire Georges-Namoano de Pô, puis a intégré le Régiment de sécurité présidentielle (RSP), que dirigeait alors le général Gilbert Diendéré, chef d’état-major particulier de Blaise Compaoré.

Si ce régiment d’élite a été à la manœuvre lors du coup d’État de 2015, Paul-Henri Sandaogo Damiba n’a, pour sa part, joué aucun rôle dans ce putsch manqué. Plusieurs de ses proches comptent même parmi les soldats qui ont contribué à le faire échouer.

Muté à Dori, dans le Nord-Est, il devient commandant du Régiment d’infanterie commando (RIC), puis prend la tête du 12e RIC à Ouahigouya, pour diriger les forces antiterroristes sur ce front. En première ligne contre les groupes armés, il combat notamment dans la zone de Djibo contre les hommes d’Ansarul al-Islam, la katiba fondée par le défunt prédicateur radical Malam Dicko.

Sa seule lubie ? Sa passion pour les grosses cylindrées

Très apprécié de ses soldats, Damiba est décrit comme un soldat intègre. La preuve ? Il ne possède qu’une maison, en location. Sa seule lubie est sa passion pour les grosses cylindrées.

Après avoir suivi des stages de perfectionnement à l’étranger, il est promu chef de corps du 30e Régiment de commandement d’appui et de soutien (RCAS), basé au camp général Baba Sy (ou « camp Boiro »), l’un des plus grands de la capitale.

Charisme

En décembre 2021, il prend le commandement de la 3e région militaire, à Ouagadougou : comprenant les garnisons de Fada N’gourma, de Tenkodogo et de Pô, c’est la plus grande du pays.

Tout au long de sa carrière, Damiba n’a cessé de défendre ses hommes. Il a ainsi alerté à maintes reprises ses supérieurs sur les difficultés auxquelles la troupe était confrontée sur le terrain ainsi que sur le manque de moyens de l’armée. Cette colère a été l’un des éléments déclencheurs du coup d’État…

Il a grandi sous l’influence de deux grands stratèges : Compaoré et Diendéré

Son charisme lui suffira-t-il pour incarner l’autorité dont le pays a besoin ? « Damiba a grandi sous l’influence de deux grands stratèges : l’un politique – le président Blaise Compaoré – et l’autre militaire – le général Diendéré. C’est un atout qu’il mettra à son profit en tant que président », commente un observateur politique sous le couvert de l’anonymat.

Promotions

Discret, peu connu du grand public, le nouveau dirigeant est évidemment très attendu sur les questions de sécurité. Depuis son arrivée au pouvoir, il a déjà procédé à une réorganisation de l’armée. Il a notamment créé le Commandement des opérations du théâtre national, qu’anime le lieutenant-colonel Yves Didier Bamouni. Parmi les promus, le colonel-major David Kabré, nommé chef d’état-major général des armées (il était  jusque-là commandant du Groupement central des armées). Le lieutenant-colonel Mahamadi Bonkoungou, issu de la même promotion que Damiba, a, lui, été nommé à la tête de l’Agence nationale de renseignement.

« La lutte contre le terrorisme est la priorité absolue du président. Il y travaille personnellement avec les [militaires] opérationnels », insiste une source proche du MPSR.

Autant de sujets qu’il a théorisés dans un essai qui le fait passer pour un « intellectuel » auprès de ses pairs. Dans Armées ouest-africaines et terrorisme : réponses incertaines ?, publié en 2021, Damiba s’interroge : « Comment manœuvrer et avoir le dessus sur des forces adverses diffuses, invisibles et provenant presque toujours de l’intérieur ? »

Damiba regrette également que la lutte contre le terrorisme soit confiée à « une pléthore incohérente d’acteurs », ce qui nuit à une bonne coordination. « Il est fréquent de voir, sur un même front, différents groupements de forces relevant de différentes chaînes de commandement et agissant contre les mêmes organisations terroristes sans disposer au préalable d’un cadre de partage ou d’échange », déplore-t-il. Pour mettre en œuvre son dessein, le nouvel homme fort du Burkina a aujourd’hui les coudées franches.

« À l’écoute et très calme »

D’autant qu’il bénéficie d’une certaine bienveillance de la communauté internationale. Il apparaît comme un homme au ton mesuré, qui ne manifeste aucune intention de rompre avec ses partenaires. Tout le contraire d’Assimi Goïta…

Nous lui avons expliqué que la transition devait être aussi courte que possible

« Lorsque nous l’avons rencontré, il était à l’écoute et très calme », raconte l’un des membres de la délégation de la Cedeao qui s’est rendue à Ouagadougou le 31 janvier. Pour l’instant, l’organisation ouest-africaine s’est montrée indulgente. Sa seule sanction – la suspension du Burkina de ses instances – relève davantage d’une mesure de pure forme.

« Nous avons expliqué à Damiba que la transition devait être aussi courte que possible, en lui donnant l’exemple d’Abdulsalami Abubakar, qui est une figure très respectée au Nigeria [après la dictature de Sani Abacha, ce général avait pris le pouvoir, en juin 1998, et l’avait rendu aux civils en mai 1999, comme il l’avait promis], ajoute la même source. Nous avons évoqué une transition de neuf mois. Il nous a simplement répondu qu’il prenait bonne note de nos échanges. »

Le 4 février, le lieutenant-colonel a rencontré le corps diplomatique. Il n’a depuis pas eu d’échanges en tête à tête avec l’ambassadeur de France. Cela laisse-t-il présager un changement dans la coopération, notamment militaire ? Pour le moment, sur le terrain, les opérations de la force Barkhane se poursuivent et, contrairement à Bamako, aucun mercenaire du groupe russe Wagner n’a été signalé à Ouagadougou.

Combien de temps durera cette période de grâce ? Au lendemain du coup d’État, les Burkinabè ont exulté pendant quelques heures : ils célébraient la victoire des Étalons, l’équipe nationale de football, en demi-finale de la Coupe d’Afrique des Nations. Peut-être célébraient-ils aussi la chute d’un président qui se disait lui-même usé par sept années de pouvoir. Mais, si l’arrivée de Damiba à la tête de l’État a été accueillie sans heurts par l’armée et la société civile, il ne faut pas s’y tromper, prévient l’analyste politique Siaka Coulibaly : « L’apparente unanimité, notamment celle qui prévaut au sein de l’armée, rassure, explique-t-il. Pour l’instant, les décisions du MPSR restent acceptables pour une grande partie de la population. Toutefois, si un jour une décision devait inquiéter les Burkinabè, ils réagiraient immanquablement. L’absence de critiques immédiates à l’encontre de Damiba ne doit pas être interprétée comme un chèque en blanc donné aux militaires. »