Politique

Algérie : la grève de la faim, dernier recours des prisonniers d’opinion

Les militants et organisations des droits de l’Homme s’inquiètent de la dégradation de l’état de santé des détenus d’opinion, qui en sont pour certains à leur 19e jour de grève de la faim.

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Mis à jour le 16 février 2022 à 15:41

Entrée de la prison d’El Harrach, à Alger. © Ramzi Boudina/REUTERS

Une quarantaine de prisonniers de l’établissement pénitentiaire d’El Harrach à Alger ont cessé de s’alimenter depuis le 28 janvier, selon l’avocat Abdelghani Badi, président du bureau d’Alger de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’Homme (LADDH).

À travers cette grève dite de « la dignité », ils dénoncent leur détention provisoire – la plupart sont en attente de leur procès depuis 7 à 9 mois – et les poursuites dont ils font l’objet sur la base de l’article 87 bis du code pénal, amendé en juin, selon l’activiste politique Zaki Hanache, qui recense et suit de près les dossiers des détenus d’opinion depuis le 22 février 2019, aux premiers jours du Hirak.

En observant une grève, les détenus d’opinion espèrent également attirer l’attention sur leurs conditions de détention. Si les visites familiale ont repris depuis juin 2020, l’interdiction du panier familial, grâce auquel les détenus peuvent améliorer leur quotidien, est toujours en vigueur depuis le début de la pandémie de Covid-19.

La nouvelle disposition du code pénal considère comme un « acte terroriste » ou un « sabotage » tout appel « à changer le système de gouvernance par des moyens non-constitutionnels, à porter atteinte à l’intégrité du territoire ou à inciter à le faire par quelque moyen que ce soit ».

L’article 87 bis du code pénal « représente une menace pour les libertés individuelles et une grave atteinte aux libertés démocratiques, comme l’ont souligné récemment les rapporteurs spéciaux de l’ONU », pointe Saïd Salhi, vice-président de la LADDH.

Transferts « illégaux »

De nombreux détenus grévistes « ont simplement exprimé des opinions sur les réseaux sociaux », précise Zaki Hannache, dont la mission de recensement des cas de détenus d’opinion est devenue de plus en plus ardue. Certaines familles, essentiellement originaires des régions enclavées, s’abstiennent de signaler les arrestations.

Au sixième jour de grève, 23 prisonniers ont été transférés vers d’autres centres de détention : 13 à Bouira et 10 à Berrouaghia, dans la wilaya (préfecture) de Médéa. Cette initiative, qui avait pour objectif d’isoler les grévistes, a produit l’effet contraire.

C’est une mesure punitive et une manœuvre pour mettre les détenus en isolement

De nombreux détenus séjournant dans ces centres pénitentiaires ont rejoint le mouvement de protestation, selon les témoignages des familles et des membres de la défense.

Pour Saïd Salhi, ce transfert est « illégal » car seuls deux cas de figure peuvent le justifier : un jugement définitif ou une mesure disciplinaire. « Pour nous, c’est une mesure punitive et une manœuvre pour mettre les détenus en isolement. Nous n’avons pas accès à la prison, mais certaines allégations font état de mauvais traitements infligés à des prisonniers. Nous avons demandé l’ouverture d’une enquête. »

Et d’enchaîner : « Nous n’encourageons pas les prisonniers à faire la grève de la faim, car nous avons en mémoire le souvenir douloureux de la mort de Kamel Eddine Fekhar. » Le militant mozabite est décédé en mai 2019 des suites d’une longue grève de la faim pour protester contre un acharnement judiciaire et son incarcération.

Ce tragique dénouement n’a pas dissuadé les détenus d’opinion à entamer eux-mêmes une grève de la faim. Parmi eux, le journaliste et militant des droits humains Hassan Bouras, placé sous mandat de dépôt en septembre dernier pour « apologie du terrorisme » et « utilisation de moyens techniques et médiatiques pour enrôler des individus contre l’autorité de l’État ».

Les autorités nient et menacent

De leur côté, le poète du Hirak Mohamed Tadjadit et son ami Noureddine Khimoud sont en détention préventive depuis mai 2021 sous les chefs d’inculpation « d’association de malfaiteurs » et « divulgation de fausses informations de nature à troubler l’ordre public ».

Mohamed Tadjadit se trouve depuis quelques jours à l’infirmerie de la prison d’El Harrach après la dégradation de son état de santé, selon Zaki Hannache. Ce dernier affirme que « nul n’est en mesure aujourd’hui de donner le nombre exact de prisonniers d’opinion en grève de la faim.

Certains l’ont suspendue pour des raisons de santé, d’autres viennent de rejoindre le mouvement de protestation. Notre seule source sont les familles et les avocats, qui sont à bout de souffle à force de sillonner le territoire national pour s’enquérir de la situation du plus grand nombre », étaye l’activiste politique.

Le pays compte actuellement 330 détenus politiques et d’opinion

Les autorités nient l’existence d’un mouvement de grève dans les prisons. « Aucun mouvement de grève n’a été enregistré au sein de la prison d’El Harrach », soutient le parquet dans un communiqué du 29 janvier menaçant de représailles toute personne affirmant le contraire.

À l’approche du troisième anniversaire du Hirak, les arrestations se sont multipliées et touchent désormais toutes les régions du pays. « Cette escalade de la répression indique que le Hirak est aujourd’hui nettement criminalisé en dépit de son évocation en préambule de la Constitution et après que le 22 février a été institué journée nationale de fraternité », estime Saïd Salhi.

« Le pays compte actuellement 330 détenus politiques et d’opinion », avance Abdelouahab Fersaoui, président du Rassemblement action et jeunesse (RAJ), une ONG au premier rang du mouvement pro-démocratie, dissoute par le tribunal administratif le 13 octobre 2021.

« Le pouvoir se trompe s’il croit qu’avec cette escalade dans la répression les Algériens vont arrêter la lutte pacifique pour leur liberté, leur dignité et la démocratie. Ce combat n’a pas commencé en février 2019, et ne va pas s’arrêter en février 2022. C’est un combat de tous les jours, d’une génération à l’autre, jusqu’à son aboutissement », avertit l’ancien détenu, qui a purgé en 2020 six mois de prison pour « atteinte à l’intégrité du territoire national ».