Politique

Comment Alassane Ouattara et Boubou Cissé auraient-ils pu être écoutés ?

Diffusé via la messagerie WhatsApp, l’enregistrement téléphonique attribué au président ivoirien et à l’ex-Premier ministre malien est en cours d’authentification par la justice malienne.

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Par - à Abidjan
Mis à jour le 17 février 2022 à 12:58

Alassane Ouattara (à gauche) et Boubou Cissé (à droite) © Montage JA : Bruno LEVY pour JA ; Sylvain Cherkaoui pour JA.

C’est la conversation dont tout le monde parle. Diffusé le 11 février, l’enregistrement audio de près de cinq minutes présenté comme une conversation téléphonique entre le chef de l’État ivoirien, Alassane Ouattara, et le Malien Boubou Cissé, qui fut Premier ministre sous Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), n’a pas encore été authentifié, mais il a déjà tout d’une affaire d’État.

La justice malienne s’en est saisie et a annoncé que l’enregistrement, dans lequel on entend deux hommes commenter le situation politique du Mali en des termes parfois très directs, était en cours d’authentification. Contacté par Jeune Afrique, l’entourage de Boubou Cissé et le service de communication de la présidence ivoirienne se sont refusés à tout commentaire, ne souhaitant ni confirmer ni réfuter son authenticité.

Interrogé par RFI et France 24 sur l’authenticité de cette conversation, Alassane Ouattara a préféré botter en touche. « Il faudrait me la faire écouter, comme ça je pourrai vous le dire. Je ne suis pas un adepte des réseaux sociaux. Je parle à tout le monde. À Boubou Cissé, à Boubèye Maïga, à Assimi Goïta. Les autorités maliennes savent que j’ai la plus grande considération pour elles… Les nouvelles technologies peuvent faire beaucoup de choses », a-t-il répondu.

Pas d’application sécurisée

En attendant que la justice démêle le vrai du faux, plusieurs questions se posent : cette supposée conversation, qui aurait eu lieu peu avant le sommet de la Cédéao du 3 février, a-t-elle été enregistrée par l’un des deux interlocuteurs ? S’agit-il d’une écoute téléphonique ? Si c’est le cas, qui d’Alassane Ouattara ou de Boubou Cissé était visé ? Et par qui ?

Question télécommunications, le chef de l’État ivoirien est plutôt « old school ». Selon nos informations, il est l’un des rares dirigeants de la sous-région à ne pas utiliser d’application sécurisée, du type WhatsApp, Telegram ou Signal. Il possède notamment un vieil appareil Nokia, en lequel il a apparemment toute confiance même s’il n’est pas connu pour être un grand bavard. « Le président parle peu au téléphone, sauf quand il utilise le fixe », raconte l’un de ses vieux amis.

Alassane Ouattara est friand des lignes fixes

Car que ce soit dans son bureau de la présidence, à sa résidence d’Abidjan, à Mougins (dans le sud de la France) ou dans son appartement parisien, Alassane Ouattara est friand des lignes fixes, dont on ne connaît pas le degré de sécurisation. « C’est souvent comme cela que j’arrive à le joindre. J’appelle son aide de camp et on me rappelle d’un standard ou d’un numéro masqué », précise un visiteur du soir du chef de l’État. Le problème, c’est qu’il « est aujourd’hui très facile d’intercepter les communications d’une ligne fixe », estime une source sécuritaire française.

À Lire Mali : Boubou Cissé, « introuvable » mais prêt à se défendre

Toutefois, pour de nombreux observateurs, l’hypothèse la plus probable est que la conversation a été interceptée sur le téléphone de Boubou Cissé. L’ancien Premier ministre d’IBK fait partie des personnalités particulièrement surveillées par les autorités de transition. Arrêté par les putschistes lors du coup d’État du 20 août 2020, Boubou Cissé avait ensuite été accusé d’avoir voulu renverser les autorités de transition aux côtés d’autres personnalités. Il était alors longtemps resté caché « en lieu sûr », avant d’être blanchi par la justice et de choisir l’exil.

Enregistré par un État tiers ?

Il est aujourd’hui basé entre Niamey, où sa femme et ses enfants vivent, et Abidjan, où il affirme être durant la supposée conversation. Or si les autorités maliennes disposent sans conteste de moyens pour écouter des conversations sur les réseaux nationaux, difficile de savoir si c’est également le cas hors de leur territoire.

Des dirigeants africains espionnés par un service étranger, ce n’est pas nouveau

Reste l’option des services de renseignements d’un État tiers, dotés de moyens et d’une technologie assez sophistiquée. Cette option est difficile voire impossible à prouver, mais pas incohérente dans un contexte géopolitique marqué de fortes tensions diplomatiques entre la France et la Mali, reflet de la rivalité entre Paris et Moscou.

Des dirigeants africains espionnés par un service étranger, ce n’est pas nouveau. En 2016, le journal Le Monde, en collaboration avec le site The Intercept, avait révélé que des dizaines de personnalités de haut niveau avaient vu leurs communications interceptées par les services secrets britanniques (GCHQ) entre 2009 et 2010.

Selon les archives de l’ex-consultant de l’Agence nationale de sécurité (NSA) américaine Edward Snowden, les présidents Mwai Kibaki (Kenya), José Eduardo dos Santos (Angola), Joseph Kabila (RDC), Goodluck Jonathan (Nigeria), John Kufuor (Ghana) ou encore Faure Gnassingbé (Togo) avaient été visés.

Écoutes illégales

Dans la sous-région, le dernier enregistrement qui avait défrayé la chronique était également lié à la Côte d’Ivoire. Quelques semaines après l’échec du coup d’État du général Gilbert Diendéré et de l’ex-Régiment de sécurité présidentielle (RSP), en septembre 2015 au Burkina Faso, une écoute téléphonique entre deux voix attribués à Guillaume Soro, alors président de l’Assemblée nationale ivoirienne, et Djibril Bassolé, l’ancien ministre des Affaires étrangères de Blaise Compaoré, est diffusée sur les réseaux sociaux. L’enregistrement dure seize minutes et 32 secondes. Les deux hommes discutent notamment de leur plan de soutien aux putschistes du RSP, alors encerclés à Ouagadougou par des officiers loyalistes de l’armée burkinabè.

Des écoutes effectuées en dehors de tout cadre légal

À cette époque, tous les numéros connus des membres du RSP et de leurs proches, civils comme militaires, avaient été mis sur écoute par le lieutenant-colonel Yacouba Isaac Zida, Premier ministre, et par son bras droit, le colonel Auguste Denise Barry. Des écoutes effectuées en dehors de tout cadre légal.

Djibril Bassolé et Guillaume Soro ont toujours contesté l’authenticité de ces conversations qui furent pourtant la pièce centrale du dossier d’accusation lors du procès de ce qui fut surnommé « le coup d’État le plus bête du monde ». À ce jour, elles n’ont toujours pas été authentifiées.