Politique

Algérie-France : Sabrina Roubache, la Marseillaise qui murmure à l’oreille des Macron

Native de Marseille, cette productrice et conseillère régionale est l’un des piliers du dispositif de campagne d’Emmanuel Macron dans la bataille pour la présidentielle de 2022. Un dîner en novembre 2016 a changé son destin.

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Mis à jour le 16 février 2022 à 13:41

Sabrina Roubache devant l’hôtel de ville de Marseille, le 13 juillet 2018. © Olivier Monge/MYOP

Avec son accent pagnolesque, difficile de ne pas deviner que Sabrina Roubache vient de Marseille. Quand elle débarque dans la brasserie parisienne pour notre rendez-vous, cette femme à la silhouette filiforme et au débit rapide apporte le Sud avec elle.

À table, son téléphone n’arrête pas de sonner. Un coup de fil de son éditeur, un autre d’un journaliste, d’un conseiller du ministre de l’Intérieur qui veut déjeuner ou encore d’un « dircab » d’un autre ministère qui insiste pour un café… L’agenda de la Marseillaise est surchargé. Et les deux mois à venir promettent d’être encore plus électriques pour celle qui a été nommée en septembre 2021 au Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, sous l’autorité directe du Premier ministre.

Productrice, conseillère spéciale au Conseil régional de Provence-Alpes-Côte d’Azur, « Sab », comme l’appellent ses amis, est l’une des chevilles ouvrières de la Macronie dans cette course au maintien du président à l’Élysée. À 45 ans, cette mère d’une collégienne pilote à Marseille le comité de la société civile pour la réélection d’Emmanuel Macron.

Échanges de SMS avec Macron

Amie du couple présidentiel depuis un dîner organisé un soir de novembre 2016, elle est les yeux, les oreilles et la voix du président et de son épouse Brigitte dans la métropole des Bouches-du-Rhône. Cette insomniaque échange des SMS avec le locataire de l’Élysée jusqu’à 4 heures du matin.

Sabrina Roubache n’a rien d’une apparatchik : avant de plonger dans la politique et de devenir très proche d’Emmanuel Macron, Sabrina a vécu d’autres vies et continue aujourd’hui de gérer sa carrière avec succès.

Si elle ne renie pas ses origines algériennes, elle n’aime pas qu’on la définisse comme une fille d’immigrés et ne supporte pas cette sempiternelle question : « D’où venez-vous ? » « Je suis une Française née à Marseille », répond-elle fermement. Son amour pour la patrie, elle le clame dans son livre au titre évocateur – Moi, la France, je la kiffe ! –, qui vient de paraître chez Albin Michel.

L’histoire de la famille Roubache avec la France commence en 1947, quand le grand-père de Sabrina débarque à Salon-de-Provence, dans les Bouches-du-Rhône, avec ses quatre épouses et ses quarante-trois enfants. Sa dernière, Zenna, passera un bac littéraire, fera du catéchisme et deviendra garde-malade et musicienne dans un orchestre. Toujours à Marseille.

Akhenaton, Kusturica

Et c’est là que Hamid, le père de Sabrina, arrive en 1967. Militant pour l’indépendance, arrêté en 1959 et torturé pendant la guerre d’Algérie, il quitte définitivement son pays car il étouffe et se sent dégoûté par le « FLN, qui a trahi le peuple en laissant les généraux s’emparer du pouvoir », écrit-elle.

Enfance heureuse entre Salon-de-Provence et la cité Félix-Pyat à Marseille où la famille s’installe. Sabrina, alors lycéenne, donne des cours de soutien scolaire aux enfants des quartiers défavorisés. Elle décroche son bac littéraire, s’inscrit en faculté de droit mais songe à faire une carrière dans l’humanitaire.

Le grand tournant se produit en 1995, lorsque, encore étudiante, elle rencontre Akhenaton, le leader du groupe de rap IAM, lors du tournage d’un clip dans sa cité. Le courant passe, et Sabrina Roubache commence à travailler avec lui sur l’écriture de clips et de courts-métrages. Avec son bagout et son sens du relationnel, elle entre de plain-pied dans l’univers de la musique et du cinéma.

Elle travaille notamment avec le grand réalisateur serbe Emir Kusturica lors du tournage d’un documentaire consacré à Marseille dont elle est coproductrice pour une chaîne allemande. Elle se lie aussi d’amitié avec le cinéaste américain Melvin Van Peebles, qui lui raconte avoir acheté avec son premier million de dollars une chaîne que portaient les esclaves africains-américains.

Une autre rencontre va être déterminante dans sa vie : celle avec Éric Cantona, la légende de Manchester United. Elle s’embarque avec lui dans l’aventure du beach soccer (football sur sable), dont « Canto » est le principal ambassadeur en France et auquel il se consacre entre deux tournages de film.

L’aventure Netflix

Elle « kiffe » la France, mais elle la quitte en colère en 2002. La présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle l’effraie. Elle s’installe au Maroc, monte une petite boîte de production, organise des tournois de beach soccer et se constitue un solide réseau au royaume.

Mais après plusieurs années loin de Marseille, elle se languit de son pays et rentre au bercail en 2006. Elle devient maman, travaille avec de jeunes producteurs et sillonne la France en participant à l’élaboration d’émissions culinaires avec le producteur Thierry Aflalou.

Elle monte en 2014 sa première grande boîte, Seconde Vague Productions, qui sera plus tard suivie d’une autre, Gurkin Production, pour produire films, clips, documentaires et séries. Avec le scénariste Dan Franck et le producteur Pascal Breton, elle lance la série Marseille sur Netflix. Carton plein.

La série avec Gérard Depardieu donne un formidable coup de projecteur sur la ville, dont Sabrina Roubache devient une sorte d’ambassadrice en France et dans le monde. « Netflix a ouvert à Marseille des horizons qu’on n’a jamais osés imaginer », admet-elle.

« C’est une relation amicale, politique et humaine », dit-elle de ses liens avec le chef de l’État et son épouse

Une nouvelle rencontre lui permet de mettre un premier pied dans la politique sans lâcher le cinéma et la production. Le président de la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) d’Aix-Marseille-Provence, Jean-Luc Chauvin, la sollicite pour une mission sur le volet régional de l’industrie cinématographique. En novembre 2016, Sabrina Roubache est elle-même élue à la CCI. Et comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, c’est au cours du même mois qu’elle fait la connaissance des Macron.

La rencontre

C’est à l’occasion d’un dîner organisé à Marseille par le futur président, alors ministre de l’Économie et nouveau candidat, qu’a lieu la rencontre. Le futur époux de Sabrina Roubache, Jean-Philippe Agresti, doyen de la faculté de droit et de science politique d’Aix-Marseille, est assis à la table de Brigitte Macron. Sabrina Roubache demande à changer le plan de table pour se trouver à côté de son compagnon… et de la future Première dame. Coup de foudre entre cette dernière et la jeune productrice

Jean-Philippe Agresti donne un coup de main pour récolter les parrainages nécessaires à la validation de la candidature d’Emmanuel Macron. Sabrina Roubache lui ouvre son carnet et ses réseaux économiques et culturels dans la cité phocéenne.

Le couple Macron n’en attendait pas tant. Quelques jours plus tard, Brigitte Macron l’appelle pour lui demander de prendre la parole lors du meeting de décembre 2016 que tient Macron à la Porte de Versailles devant 15 000 personnes. Elle est saisie de vertige, mais réussit à faire son discours et entre définitivement dans le cœur des Macron. Le soir de l’élection, elle assiste avec la famille présidentielle à la fête qui se déroule place du Louvre. « C’est une relation amicale, politique et humaine », dit-elle de ses liens avec le chef de l’État et son épouse, qui lui demande de se présenter aux élections régionales de 2021 avec Renaud Muselier pour faire barrage au Rassemblement national (RN).

Elle devient conseillère régionale spéciale chargée des grandes causes, notamment la lutte contre les violences faites aux femmes. « C’est un combat qui m’est très cher, confie-t-elle. Il est en accord avec mes engagements civiques, politiques et humanitaires. »

À deux mois de la présidentielle d’avril 2022, les Macron comptent sur elle pour mobiliser les électeurs et les gens qui comptent dans cette région stratégique pour la course à la présidentielle et où le RN de Marine Le Pen obtient traditionnellement de bons scores. « Macroniste un jour, Macroniste toujours », rit-elle avec son accent pagnolesque.