Société
Vente de maillots de l’équipe de football du Cameroun à Yaoundé, le 5 janvier 2022 © DANIEL BELOUMOU OLOMO/AFP

Cet article est issu du dossier

CAN : la fête du foot africain (enfin) célébrée au Cameroun

Voir tout le sommaire
Économie

Cameroun : après la CAN, le temps des prolongations

Le pays organisateur de la Coupe d’Afrique des nations doit désormais se concentrer sur les conséquences financières de l’évènement. Un défi immense que d’autres pays africains n’ont pas su relever.

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 29 mars 2022 à 15:58

Le stade Olembé, à Yaoundé, le 25 janvier 2022. © MOHAMED ABD EL GHANY/REUTERS.

Les Camerounais espèrent ne pas attendre encore cinquante ans avant d’accueillir de nouveau la CAN. Dans l’histoire de la compétition, leur pays, qui l’a remportée à cinq reprises (1984, 1988, 2000, 2002, 2017) ne l’avait organisée qu’à une seule occasion, en 1972. Cette année, les Lions indomptables ont terminé à la troisième place, exactement comme il y a cinq décennies, regardant le Sénégal remporter son premier trophée continental.

Même s’ils rêvaient d’un sixième sacre, les supporters des Lions indomptables savaient aussi que l’équipe n’était pas la plus forte sur le papier, et ce parcours honorable les a un peu plus réconciliés avec leur sélection, qui disputera, fin mars, face à l’Algérie en matchs aller-retour le barrage qualificatif pour la Coupe du monde 2022 au Qatar. « Sportivement, les gens sont ici plutôt satisfaits des performances des Lions, mais ils sont déjà tournés vers l’avenir et le rendez-vous face à l’Algérie », annonce l’ancien gardien international Joseph-Antoine Bell (70 sélections) et deux fois vainqueur de la CAN en 1984 et 1988.

Se débarrasser du sélectionneur des Lions

Malgré cette troisième place et la perspective de disputer le prochain mondial, le sélectionneur Toni Conceiçao, nommé en novembre 2019, et qui ne parle ni français ni anglais, est loin de faire l’unanimité. Les deux matchs face aux Fennecs algériens décideront très probablement de son sort. Un des cadres de la sélection, l’attaquant Éric Maxim Choupo-Moting (Bayern Munich), trop peu utilisé à son goût lors de la CAN, a annoncé qu’il ne rejouera plus avec les Lions tant que le technicien portugais sera en poste. « Il est possible qu’une élimination face à l’Algérie condamnerait Conceiçao », ajoute Bell.

Samuel Eto’o, le nouveau président de la Fédération camerounaise de Football (Fecafoot), souhaitait même se débarrasser avant cette échéance du portugais, qui émarge à 50 000 euros par mois, et le remplacer par Patrick Mboma, son ancien coéquipier en sélection. Mais le ministre des Sports, Narcisse Mouelle Kombi, a tranché afin que Conceiçao, rémunéré par l’État, reste à son poste. « Il semblerait que le ministre souhaite que le sélectionneur soit maintenu pour les deux matchs contre l’Algérie, et pour les qualifications pour la CAN 2023, qui débuteront en juin prochain », souffle une source proche de la fédération.

L’avenir du sélectionneur et les affaires de la Fecafoot seront évidemment suivis de près par le pouvoir politique, qui peut estimer avoir plutôt bien réussi son pari d’organiser la CAN. Paul Biya, le chef de l’État, qui avait assisté au match d’ouverture entre les Lions et le Burkina Faso (2-1), a tenu à remettre lui-même le trophée à Kalidou Koulibaly, le capitaine sénégalais.

La volonté du gouvernement de ne pas céder et d’accueillir le tournoi a été bien perçue par l’opinion publique

« L’État a tout fait pour que la CAN ait bien lieu, alors que des rumeurs sur une délocalisation au Qatar, un report ou même une annulation, circulaient quelques jours avant le début du tournoi, et cela pour différentes raisons liées aux retards pris sur certains travaux, à la situation sanitaire ou à la pression de clubs européens qui ne voulaient pas libérer les joueurs africains. Cette volonté du gouvernement de ne pas céder et d’accueillir le tournoi a été bien perçue par l’opinion publique », intervient le docteur Claude Jabéa Bekombo, chercheur au Centre de recherche en droit, économie et politique du Sport (Cerdeps) à l’université de Yaoundé-II. « Les Camerounais estiment également que l’organisation a été plutôt une réussite, même si la bousculade meurtrière (8 morts, 38 blessés) avant le match entre les Lions et les Comores en huitième de finale (2-1) est le véritable point noir. »

Rentabiliser les coûteux investissements

L’État camerounais a investi un peu plus d’1 milliard d’euros pour organiser la plus grande compétition africaine, afin de construire les complexes sportifs d’Olembé à Yaoundé, de Japoma à Douala, de réhabiliter les stades de Bafoussam et Garoua et d’édifier des structures pour les entraînements. Aujourd’hui se pose une question essentielle pour les contribuables. Tout le monde est d’accord sur le fait que les sommes investies pour améliorer le réseau routier, les hôpitaux, les structures hôtelières et le réseau internet vont servir au quotidien à une partie de la population ou aux visiteurs étrangers. Mais on doit dès maintenant s’interroger sur l’utilisation et la rentabilité de ces structures sportives.

« À Douala et Olembé, ce ne sont pas seulement des stades, mais des complexes sportifs », poursuit Bekombo. Personne n’a oublié qu’au Gabon voisin, plusieurs stades construits pour la CAN 2012, co-organisée avec la Guinée Équatoriale, et 2017, ont longtemps souffert – ou souffrent encore – d’un manque d’entretien, et ne sont quasiment plus utilisés. Au Cameroun, les matchs du championnat de Ligue 1 n’attirent au mieux que quelques milliers de spectateurs pour les compétitions les plus importantes, « mais beaucoup se jouent devant 300 ou 400 personnes », intervient Joseph-Antoine Bell.

Hausser les impôts, une option risquée

Pour Claude Jabéa Bekombo, plusieurs solutions existent pour pérenniser ces infrastructures et espérer un retour sur investissement. « L’État ne peut pas gérer cela seul. Je pense qu’il devrait passer des contrats avec des sociétés privées spécialisées dans la gestion de ce genre d’infrastructure. Ainsi, l’État pourrait récupérer une partie de ses investissements. Il faut aussi que le Cameroun ne se contente pas de participer à des évènements sportifs ou culturels, mais aussi qu’il en organise plus souvent, car grâce aux travaux réalisés pour la CAN, il en a désormais les capacités structurelles. »

Une hausse de la fiscalité, même si elle reste une option qu’il ne faut jamais enterrer, serait particulièrement mal vécue par les Camerounais, alors que l’économie du pays n’est guère florissante. « En l’état actuel des choses, je pense effectivement que le gouvernement ne peut pas se permettre d’activer le levier d’une hausse des impôts pour amortir le coût de la CAN », poursuit Bekombo, même si celle-ci a rapporté de l’argent avec la présence de supporters et journalistes étrangers et des recettes liées à la fréquentation des stades. Pour le Cameroun, le plus dur commence aujourd’hui…