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Les populations issues de l’immigration restent sous-représentées à l’Assemblée nationale, mais force est de reconnaître que les députés « d’origine africaine » n’y ont jamais été aussi nombreux. © séverine Millet pour JA

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France : les Africains de la République

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Économie

Diversité des élites en France : l’indispensable réforme des grandes écoles

« Diversité : une hypocrisie française » (5/7). Accusées de reproduire les inégalités sociales, les grandes écoles françaises tentent depuis des années de s’ouvrir à la diversité. Mais beaucoup reste à faire pour briser le plafond de verre.

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Mis à jour le 7 mars 2022 à 08:36

© MONTAGE JA

À 27 ans, Ousmane Galokho est déjà haut fonctionnaire. Au ministère de la Transition écologique, il est adjoint au chef du bureau des aides financières. Fait rare dans les hautes sphères de la fonction publique, il est fils d’immigrés venus d’Afrique subsaharienne. En France, ces derniers ont 8 % moins de chances que les natifs d’occuper un emploi public, selon le rapport L’Horty sur les discriminations dans l’accès à l’emploi public publié en 2016. « Il y a encore un effet de surprise quand on nous voit à des postes de cadres supérieurs. Dans les ministères, les Noirs ou les descendants d’immigrés travaillent plutôt dans la sécurité ou la restauration », explique ce diplômé (en octobre 2020) de l’École nationale d’administration (ENA), laquelle a été dissoute un an plus tard, sacrifiée sur l’autel de la diversité.

La prestigieuse école créée en 1945 au lendemain de la Seconde Guerre mondiale était accusée de reproduire une élite française peu diversifiée socialement. Mais avant la suppression de l’ENA, en décembre 2021, le parcours d’Ousmane faisait figure d’exception. Lui qui a grandi près de Perpignan, dans le sud de la France, ne vient pas d’un milieu social aisé. Un peu comme 64 % des populations d’immigrés originaires d’Afrique, selon l’Insee. Son père, traducteur d’arabe venu du Sénégal, n’a pas fait « l’école occidentale ». Et sa mère est femme de ménage. « Travailler dans la haute fonction publique était une idée qui m’intéressait depuis le collège, raconte-t-il. Mais quand vous n’avez pas de modèles, il est très difficile de se projeter et d’être très ambitieux. »

Son bac scientifique avec mention « très bien » en poche, Ousmane Galokho cherche sa voie. Il tente une entrée en classe préparatoire aux écoles d’ingénieurs, à Toulouse, et réussit ensuite le concours de l’École des ponts et chaussées en 2014. Mais après avoir décroché son diplôme d’ingénieur, l’envie de rejoindre la fonction publique reste forte. Il intègre Sciences Po Paris. « Je pensais qu’en faisant une école d’ingénieur, je pourrais rejoindre la fonction publique. Mais il valait mieux candidater à Sciences Po pour préparer le concours d’entrée à l’ENA », explique-t-il.

« Autocensure »

Dans les banlieues parisiennes ou en périphérie des villes de province où vivent majoritairement les classes populaires, il y a un déficit d’information sur les opportunités d’accès aux grandes écoles. « Les écoles d’excellence pensent qu’elles n’ont pas besoin de communiquer. Alors que les personnes qui vivent hors de la capitale ont besoin que l’information leur parvienne », explique Grâce Loubassou, 30 ans, responsable des relations avec les institutions chez Canal Plus International.

Malgré mon bac avec mention “très bien”, je voulais juste faire un DUT

Cette ancienne présidente de l’Association de Sciences Po pour l’Afrique (Aspa) a grandi à Val-de-Reuil, près de Rouen, en Normandie, dans une famille congolaise. Mais pour se hisser à ce poste à responsabilités chez le troisième opérateur satellite français, il lui aura fallu franchir une barrière psychologique. Celle de l’autocensure. « Malgré mon bac avec mention “très bien”, je voulais juste faire un DUT. Et mes professeurs ou les conseillers d’orientation trouvaient que c’était très bien. Ils ne le pensaient pas méchamment, mais ils n’osaient juste pas envisager quelque chose de plus grand pour nous parce qu’il y a finalement peu d’exemples de diversité », explique Grâce, qui, par le biais des Conventions d’éducation prioritaire (CEP), lancées par Sciences Po Paris en 2001 au profit de lycéens issus de zones défavorisées, a pu intégrer la prestigieuse école, à laquelle on reproche régulièrement de cultiver l’entre-soi.

Les CEP créées par Richard Descoings, directeur de Sciences Po Paris, décédé en 2012, regroupent aujourd’hui 166 établissements – 200 d’ici 2023 – en zones d’éducation prioritaire qui proposent des ateliers pédagogiques de préparation aux compétences attendues dans l’enseignement supérieur. Les meilleurs élèves, notamment boursiers, y sont préparés à candidater à la procédure d’entrée en première année du Collège universitaire de Sciences Po. « En vingt ans, le dispositif a permis à plus de 2 400 lycéens d’intégrer les formations de l’institution », explique Myriam Dubois-Monkachi, directrice de la scolarité et de la réussite étudiante. Aujourd’hui, l’école assure avoir atteint son objectif d’accueillir 30 % de boursiers.

Les statistiques sur des bases ethniques sont interdites en France

Difficile cependant de savoir combien sont des descendants d’immigrés originaires d’Afrique, les statistiques sur des bases ethniques étant interdites en France. Leur nombre aurait augmenté au fil des années, estime Grâce Loubassou. « Ils sont de plus en plus nombreux dans les différentes associations de Sciences Po, preuve que les politiques de diversité sociale de l’école ont marché », assure celle qui est également conseillère municipale à Val-de-Reuil.

Profils moins favorisés

Très peu ont toutefois réussi à franchir les portes de l’ENA, demeurée très sélective. Un plafond de verre que veut briser l’Institut national de service public (l’INSP), la nouvelle ENA, en instituant un concours spécifique réservé exclusivement aux étudiants boursiers qui ont intégré au préalable des classes préparatoires « Talents du service public ». L’INSP pense ainsi accueillir des profils moins favorisés socialement, sans cibler principalement les Français issus de l’immigration africaine. « Les critères liés à la diversité sociale et à l’origine géographique permettent déjà de prendre en compte ces populations étrangères puisque les études montrent qu’elles sont surreprésentées dans les catégories socioprofessionnelles moins aisées », affirme Maryvonne Le Brignonen, la directrice de l’INSP.

Cette année, ils sont 6 élèves fonctionnaires sur les 84 qui composent la première promotion à avoir été recrutés sur la base de ces critères sociaux. Ce chiffre pourrait évoluer dans les années à venir. Mais pour Ousmane Galokho, « les inégalités sociales apparaissent bien en amont des grandes écoles, dans les collèges. C’est à ce niveau qu’il faut intensifier les efforts ». Il ajoute que la mise en place de voies d’accès différenciées à la haute fonction publique au nom de la diversité peut comporter des biais : « Dans la situation actuelle où l’on sait qu’il y a des inégalités dans le secteur éducatif, on n’a pas d’autres outils pour diversifier rapidement. Mais l’idéal serait de faire en sorte qu’en intervenant en amont, en luttant contre l’autocensure, on n’ait plus besoin d’avoir des voies spéciales. Puisqu’elles enverront le signal que les personnes issues de la diversité n’ont pas le niveau. Ce qui peut se révéler au final discriminant. »

 


« Diversité, une hypocrisie française » :

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• Mardi 1er mars : [Décryptage] Égalité, fraternité, racisme : la France, République des paradoxes

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• Vendredi 4 mars : Diversité des élites en France : l’indispensable réforme des grandes écoles

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