Politique

Umaro Sissoco Embaló : « Le jour où les narcos ont voulu m’abattre »

Victime d’une tentative de coup d’État le 1er février, le président bissau-guinéen raconte les longues heures où, retranché dans son bureau, kalachnikov à la main, il a vu son pouvoir vaciller jusqu’à ce que l’armée parvienne à repousser les mutins.

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 17 février 2022 à 13:12

Umaro Sissoco Embaló, le président de la Guinée-Bissau, à Paris, le 21 janvier 2020. © Vincent Fournier/JA.

Pourquoi le cacher ? J’ai eu peur, c’est évident. Je sais que je vais mourir un jour, mais jamais je n’aurais cru que cela pouvait être comme ça, car pour moi l’époque des coups d’État et des assassinats en Guinée-Bissau, c’était du passé. Tout a commencé vers 13 heures, ce 1er février, à la cité gouvernementale située non loin de l’aéroport Osvaldo-Vieira de Bissau. Pour ce conseil des ministres de rentrée, la totalité du gouvernement – à l’exception de trois ministres : Affaires étrangères, Économie et Pêche, tous trois en déplacement – étaient réunis autour de moi et du Premier ministre, Nuno Gomes Nabiam.

Dans la salle du conseil, c’est la panique totale

Le conseil venait à peine de commencer dans la salle « Tchico Té » que des tirs tout proches de RPG-7 et des rafales de kalachnikov se sont fait entendre. J’ai cru tout d’abord que les roues d’un camion porte-conteneurs avaient explosé. Puis j’ai pensé à l’assaut d’un commando de jihadistes. En fait, il s’agissait d’une trentaine de militaires bissau-guinéens cagoulés et d’une dizaine de mercenaires casamançais en civil.

« Tuez-les tous ! »

Dans la salle du conseil, c’est la panique totale. Tout le monde cherche à fuir ou à se cacher. Moi, je me barricade dans mon bureau, une kalachnikov à la main. Je ne suis pas du genre à fuir et à sauter le mur. Je suis un général. Avec moi se trouvent mon aide de camp, deux gardes du corps et la ministre de la Justice, que j’ai tenu à protéger. Entre la Garde présidentielle et les rebelles, qui ont pénétré à l’intérieur du bâtiment et tiré de copieuses rafales sur la salle du conseil, les combats font rage. On relèvera onze morts.

À un moment, les mutins se sont approchés à une vingtaine de mètres de mon bureau. Je les entendais crier : « Tuez-les tous ! Pas de prisonniers ! » C’est ce qu’ils avaient planifié, en réalité : nous éliminer tous. Pas seulement moi, car ils auraient pu me liquider lorsque je circulais à vélo dans les rues de Bissau ou que je conduisais ma voiture, mais aussi le Premier ministre et tous les membres du gouvernement.

L’assaut puis la contre-attaque ont duré près de cinq heures, jusqu’à 18 heures. Pendant ce temps, j’ai reçu toutes sortes d’appels et de messages de soutien sur mon téléphone portable, auxquels je répondais parfois en chuchotant. Mes « papas » Denis Sassou Nguesso et Macky Sall, le président portugais Marcelo Rebelo de Sousa, le chef de l’État français Emmanuel Macron, mes frères Ghazouani de Mauritanie, Bazoum du Niger, d’autres encore… Cette solidarité m’a fait chaud au cœur.

Certains médias et des réseaux sociaux ont colporté de fausses informations pour expliquer cette tentative de putsch. On a dit que j’étais en conflit avec mon Premier ministre pour une histoire d’Airbus A340. C’est faux : il n’y a pas de conflit, le chef du gouvernement était, lui aussi, une cible. Quant à cet avion, propriété d’une société mauritanienne de transport et de location, il était basé à Banjul, en Gambie, et ses affréteurs avaient décidé de le mettre à l’abri à Bissau pendant la période électorale gambienne, en novembre et décembre 2021. Voilà tout.

On a dit aussi que les assaillants avaient profité de la mort, le 31 janvier à Cuba, du chef d’état-major, le général Biagué Na Ntan, pour passer à l’action. Là encore, c’est faux : le général est bel et bien vivant, il est soigné en Espagne !

Les vrais coupables, vous les connaissez : un groupe de narcotrafiquants, avec l’ex-amiral Bubo Na Tchuto à leur tête. Quant à moi, j’ai su transformer ma peur en force et en popularité. Lorsque la Garde m’a exfiltré de mon bureau, j’ai croisé dans la rue un bataillon de cent jeunes aux mains nues, qui réclamaient des armes pour venir me défendre. Ils étaient prêts à mourir pour moi.