Politique

Bénin : « On ne peut plus nier la réalité du phénomène jihadiste »

Les récentes attaques qui ont frappé le nord du pays tendent à prouver que le Bénin est la nouvelle cible d’organisations terroristes qui sévissent dans le Sahel, estime Emmanuel Odilon Koukoubou, spécialiste des politiques de sécurité au Civic Academy for Africa’s Future.

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Mis à jour le 15 février 2022 à 12:34

Un militaire béninois lors d’une patrouille dans le nord du pays. © STEFAN HEUNIS/AFP.

Les attaques qui ont frappé des patrouilles de rangers d’African Parks et des soldats béninois dans le parc du W, près de la frontière avec le Burkina, sont les plus meurtrières que le Bénin a enregistré. Neuf personnes, dont un ancien militaire français travaillant pour Afrikan Parks, ont été tués. Jusque-là considéré comme relativement épargné par le phénomène – les experts alertaient néanmoins depuis plusieurs mois sur l’utilisation du pays comme d’une « base arrière » par certains groupes jihadistes –, le pays semble être devenu une cible.

Spécialiste des questions de sécurité, notamment assistant de recherche au Civic Academy for Africa’s Future (Académie civique pour le futur de l’Afrique, ou Ciaaf), le politologue Emmanuel Odilon Koukoubou analyse les implications de ces récentes attaques. Tout en mettant en garde contre le fait de tirer des conclusions trop hâtives tant les informations manquent encore sur l’identité des assaillants – aucune des attaques n’a pour l’heure été revendiquée –, le chercheur insiste sur la nécessité de réagir, tant sur le plan militaire que du développement, pour éviter un enracinement du phénomène.

Jeune Afrique : La nouvelle attaque qui a frappé la zone frontalière entre le Bénin, le Burkina Faso et le Niger était-elle prévisible ? 

Emmanuel Odilon Koukoubou : On ne peut plus nier la réalité du phénomène jihadiste au Bénin. Il y a un an déjà, dans un article que nous avons cosigné avec Expédit Ologou, le Civic Academy for Africa’s Future (CiAAF) alertait déjà sur le fait que les parcs du W et de la Pendjari présentaient toutes les caractéristiques pour être le prochain « hub » du terrorisme sahélien. D’autres chercheurs ont également fait état de mouvements de groupes jihadistes sur le territoire béninois.

Les autorités béninoises sont conscientes de la situation, mais la communication gouvernementale a, jusqu’ici, semblé en deçà de l’ampleur du phénomène. L’objectif était certainement de ne pas affoler les populations… Mais il est clair que l’on ne peut plus adopter une telle posture de minimisation du risque, pas plus, évidemment, que l’on ne peut être dans le déni de la réalité.

Pensez-vous que le risque jihadiste a été, jusqu’ici, sous-évalué ? 

La réaction du gouvernement a été immédiate et vive. Pour la première fois, il y a eu un conseil des ministres extraordinaire, élargi au haut commandement militaire. Et le communiqué qui en est sorti évoque la gravité du sujet et montre l’engagement des autorités. Cela marque une évolution dans la communication gouvernementale.

Concernant les modes opératoires, les assaillants ont fait usage pour la première fois d’engins explosifs improvisés, entraînant un nombre élevé de victimes. Cela marque une montée en intensité dans les attaques terroristes sur le territoire béninois. Ces modes opératoires nous rappellent ceux observées jusque-là dans le Sahel. Cela donne aussi des pistes sur les auteurs de ces attaques qui n’ont pour l’heure pas été revendiquées. Il est clair que ces dernières attaques marquent un tournant dans l’action des groupes terroristes au Bénin.

Est-il possible d’endiguer cette propagation ? 

Tout dépendra de l’efficacité de la réponse gouvernementale. Pour l’instant, les zones frontalières avec le Burkina Faso et le Niger sont les plus infectées. À défaut d’éradiquer complètement le phénomène dans cette zone, il faut s’assurer de l’y contenir et d’empêcher qu’il descende vers le sud et prenne davantage d’espace. À court terme, les zones les plus vulnérables restent les espaces frontaliers du nord, mais il faudra aussi maintenir une forte vigilance dans les zones urbaines de grande affluence. On a connu des attentats à Ouagadougou, Bamako, Paris… Il faut donc veiller sur Cotonou, Parakou, Porto-Novo, etc.

Des cellules jihadistes sont-elles présentes sur le territoire béninois ? 

On en sait très peu. Pour l’instant, plusieurs informations ont circulé, avec al-Qaïda comme point commun. Les modes opératoires des groupes intervenus dans le nord du pays rappellent de plus en plus ceux de certains groupes jihadistes, et en particulier par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), affilié à al-Qaïda. Les touristes français enlevés dans le parc Pendjari en mai 2019 ont d’ailleurs été libérés par l’armée française alors qu’ils se trouvaient dans un campement du GSIM au Burkina Faso.

Le chef des services de renseignements extérieurs français n’a pas dit autre chose, il y a un an, lorsqu’il a alerté les intentions des jihadistes de viser le Bénin et la Côte d’Ivoire. Par ailleurs, dernièrement, les médias annonçaient aussi qu’un groupe jihadiste nigérian, Ansaru, projetait dans un communiqué d’occuper les espaces frontaliers entre le Bénin, le Niger et le Nigeria. Or Ansaru est affilié à al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). Tout nous ramène donc à al-Qaïda. Il faut cependant préciser qu’il ne s’agit, pour l’heure, que d’une hypothèse. Les preuves concrètes pour la valider manquent encore.

Pourquoi ces groupes, dont les experts estiment qu’ils utilisaient le Bénin comme « base arrière », en font désormais un terrain d’action ?  

J’identifie deux hypothèses possibles. La première est basée sur la temporalité des évènements. On savait effectivement que ces groupes circulaient dans cette partie du pays depuis quelques années sans que l’on assiste pourtant à des incidents majeurs. L’armée béninoise a commencé à subir des attaques après qu’elle a abattu un jihadiste dans le Mékrou, début décembre 2021. C’est l’hypothèse des représailles qui, de réactions en contre-réactions, amorce une spirale de violences

 Les jihadiste veulent à présent étendre leur zone d’influence, donc de combat

La deuxième hypothèse est les groupes jihadistes recherchent de nouveaux terrains. Ils ont montré de quoi ils sont capables dans le Sahel, où ils sont tout de même confrontés à des forces locales et internationales qui leur causent des pertes importantes. Ils veulent à présent étendre leur zone d’influence, donc de combat. Il ne s’agit là d’ailleurs que de la poursuite d’une stratégie d’expansion en cours depuis le début. C’est parti de l’Algérie pour se propager dans le nord du Mali. L’opération Serval dans le nord du Mali en 2013 a contribué à leur descente dans le centre du Mali, au Niger, au Burkina… Avec pour centre névralgique le Liptako-Gourma. Ils ont probablement choisi de poursuivre cette descente vers le sud. Et le Bénin a la malchance de sa géographie.

La France a affirmé avoir « neutralisé » 40 jihadistes dans le sud du Burkina, parmi lesquels des individus impliqués dans les attaques au Bénin. La présence des troupes françaises reste-t-elle indispensable dans la région, à l’heure elles sont si contestées au Mali ?

Cette présence n’est pas contestée qu’au Mali, elle l’est dans presque toutes les opinions publiques de la région. Au Niger, au Burkina… mais aussi au Bénin. Je ne suis pas sûr que les jeunes du pays rêvent de voir des militaires français s’installer sur leur territoire. Plus que l’armée béninoise, l’armée française dispose de meilleurs moyens technologiques de collecte de renseignements et d’armements plus adaptés à la menace. De ce point de vue, la France, via la force Barkhane, reste un partenaire stratégique important. Est-elle indispensable ? Je ne saurais le dire.

Le gouvernement béninois a annoncé le renforcement des moyens financiers, matériels et humains à disposition des forces armées déployées dans cette région frontalière. Cette réponse vous semble-t-elle à la hauteur ?

Elle est probablement adaptée mais pas suffisante. Nous sommes dans un contexte d’urgence militaire, et la priorité est de contenir la menace. C’est probablement pour cette raison que le communiqué du gouvernement évoque exclusivement la réaction militaire. Mais le tout-militaire ne peut jamais être une réponse suffisante. Il faut une gouvernance politique plus inclusive, rehausser le niveau de développement dans les zones vulnérables… Des mesures qui retirent aux terroristes des arguments de légitimation de leurs discours et, donc, de leurs actions.

Il faut éviter que la menace ne s’enracine par le recrutement local de combattants

Au-delà de la réponse militaire, il est aussi indispensable de penser à la mise en œuvre de politiques sociales, économiques qui assurent aux Béninois, notamment ceux des zones vulnérables, le minimum vital et un sentiment d’appartenance à la République. Le gouvernement le sait : l’Agence béninoise de gestion intégrée des espaces frontaliers (Abegief) fait beaucoup dans lesdites zones. Mais il y a besoin d’aller plus loin.

Pour l’instant, on est encore à une étape d’importation de la menace. Il faut éviter qu’elle ne s’enracine par le recrutement local de combattants. Pour l’instant, les groupes jihadistes présents sur le territoire sont étrangers. Assurons-nous qu’ils ne deviennent pas béninois. Car, si ce stade est franchi, la menace deviendra beaucoup plus difficile à gérer.