Politique

Russie-Afrique : les mercenaires de Wagner sont-ils vraiment efficaces ?

Engagés en Libye, en Centrafrique et au Mozambique ces dernières années, les hommes de Wagner ont investi le théâtre malien depuis trois mois, suscitant l’enthousiasme d’une partie de l’opinion. Mais ont-ils pour autant prouvé leur savoir-faire ?

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Mis à jour le 22 février 2022 à 16:18

Faustin-Archange Touadéra, le président de la Centrafrique, à Bangui, le 25 décembre. © NACER TALEL/AFP

Nous sommes au début du mois de janvier 2021. Au sein de la Coalition des patriotes pour le changement (CPC, alliance de groupes armés centrafricains), l’optimisme est de mise. Les chefs de la rébellion, notamment Noureddine Adam et Ali Darassa, affirment à qui veut les entendre qu’ils sont aux portes de Bangui et en mesure de renverser le gouvernement du président Faustin-Archange Touadéra. Leurs troupes asphyxient la capitale, ils en contrôlent les principales voies d’accès, notamment celle reliant la ville au Cameroun et faisant figure d’artère vitale pour alimenter les Banguissois. La victoire n’est, disent-ils, qu’une question de temps.

Mais Bangui ne tombera pas. « Le président Touadéra savait qu’il pouvait compter sur le soutien des soldats rwandais et surtout sur les mercenaires de Wagner, qui étaient déjà plus d’un millier. Ce sont eux qui ont desserré l’étau et repoussé les combattants de la CPC », explique une source sécuritaire à Bangui. Aux côtés des alliés « russes » (en réalité des combattants originaires de tout le Caucase, voire de Syrie), l’armée centrafricaine, peu formée et surtout mal équipée, tente de faire bonne figure. Mais Wagner est déjà aux commandes. Installés à Bangui, aux camps de Roux et de Kassaï, et à Berengo, où se situe leur quartier général, les « Russes » sont les véritables maîtres d’œuvre de la reconquête. Au fil des jours, la liste des villes reprises aux rebelles s’allonge.

Succès en trompe-l’œil ?

Peut-on parler d’éclatante victoire ? Le 15 octobre 2021, en plein hémicycle, le président de l’Assemblée nationale centrafricaine, Mathieu Simplice Sarandji, félicitait en tout cas le « contingent russe » en présence d’Aleksandr Ivanov, le responsable des formateurs russes et président de l’Association des officiers pour la sécurité internationale, et de Dmitri Sytyi, l’un des cadres de Wagner à Bangui. « Il faut vraiment relativiser, souligne pourtant un proche de la CPC. Il y a eu peu de combats. Les rebelles ont reculé à la demande de la CEEAC [Communauté économique des États de l’Afrique centrale]. Les Russes ont repris des villes, mais elles avaient pour la plupart été abandonnées. »

« Au niveau territorial, on ne peut pas nier que les Russes et l’armée centrafricaine ont réinvesti des zones urbaines. Mais ils n’ont pas pour autant neutralisé les groupes armés, qui se sont pour beaucoup contentés de se replier », résume également un expert de l’ONU. Surtout, ajoute cette même source, « il y a eu énormément d’exactions contre les populations civiles, en particulier peules ». En décembre dernier, l’Union européenne a ainsi pris la décision de sanctionner plusieurs sociétés et personnalités liées à Wagner, dont Dmitri Utkin, ancien officier des forces spéciales du renseignement militaire russe (le puissant GRU), numéro deux de Wagner et habitué de Bangui – où il a pu rencontrer le ministre de la Défense, Jean-Claude Rameaux Bireau.

Défaite de Wagner mais victoire du Kremlin ?

Sur le continent, Wagner s’est impliqué dans deux autres théâtres d’affrontements. Au Mozambique, deux cents de ses hommes ont été déployés à partir de septembre 2019 pour combattre les groupes armés locaux affiliés à l’État islamique et sécuriser certaines infrastructures minières stratégiques. Mais l’aventure au Cabo Delgado tourne court. Après avoir essuyé de lourdes pertes – notamment dans une embuscade qui n’a pu être mise en place que sur la base de fuites d’informations sur leurs déplacements –, les mercenaires « russes » choisissent de se retirer de ce terrain coûteux en hommes et peu rentable en devises. Dans le courant de l’année 2020, les autorités de Maputo choisissent de faire confiance à d’autres contractuels embauchés par les Sud-Africains de Dyck Advisory Group.

Sur le front libyen, ce sont environ mille hommes de Wagner qui ont soutenu le maréchal Khalifa Haftar dans sa tentative de conquête du pouvoir. À la suite d’un accord conclu en novembre 2018 lors d’une rencontre entre ce dernier et Sergueï Choïgou, ministre russe de la Défense (rencontre à laquelle Evgeny Prigojine, financier de Wagner, a assisté), leur déploiement a débuté en avril 2019. « Wagner a fourni une assistance technique et militaire et a sécurisé des sites pétroliers, explique un spécialiste du conflit libyen. Mais ce soutien n’a pas suffi à Haftar et l’offensive s’est enlisée. » Surtout, fin 2020, Moscou a peu à peu pris ses distances avec le maréchal rebelle et s’est rapproché du chef du Conseil présidentiel, Mohammed el-Menfi.

Il y a un risque d’enlisement pour Wagner, mais, pour Moscou, les gains sont déjà là

« La Russie a facilité la présence de Wagner sur le terrain afin de se replacer dans le jeu diplomatique et de jouer un rôle plus important à Tripoli, résume notre expert. Militairement, c’est un échec sans conséquence pour le Kremlin, qui peut nier sa relation avec Wagner. Et diplomatiquement, c’est une victoire à moindres frais puisque Vladimir Poutine est parvenu à revenir au cœur du dossier libyen. » À quoi faut-il s’attendre au Mali ? « Les mouvements armés auxquels Wagner a fait face en Centrafrique n’étaient pas aussi bien équipés et organisés que les groupes du Sahel, prévient une source diplomatique ouest-africaine. Il y a un risque d’enlisement pour Wagner mais, pour Moscou, les gains sont déjà là : les Français ont accéléré leur départ du Mali. »