Économie
Le président camerounais Paul Biya (à dr.) et sa femme Chantal Biya, lors de la finale de la Coupe d’Afrique des nations, opposant l’Égypte et le Sénégal, au stade Ahmadou Ahidjo de Yaoundé, le 6 février 2022. © Themba Hadebe/AP/SIPA.

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Cameroun : après la fête

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Politique

Cameroun : Paul Biya va-t-il faire tomber des têtes ?

Maintenant que la parenthèse de la CAN est refermée, tous les regards sont tournés vers le chef de l’État. Sur son bureau, les conclusions de plusieurs enquêtes ouvertes à la suite d’accusations de malversation et de corruption. Fidèle à lui-même, Biya prend son temps. Rien ne se fera sans son accord.

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Mis à jour le 23 février 2022 à 11:12

Le président camerounais et la première dame au stade d’Olembé, à Yaoundé, le 6 février 2022. © CHARLY TRIBALLEAU / AFP

Il a suffi d’un tir au but raté pour tout gâcher. La « CAN sucrée » des supporteurs camerounais a viré à l’aigre-doux, tandis que le ballon maladroitement frappé par le Lion indomptable Clinton Njié finissait sa trajectoire dans les tribunes flambant neuves du stade d’Olembé à Yaoundé. Ainsi le Cameroun venait de perdre en demi-finale la Coupe d’Afrique des nations, organisée sur son propre sol. S’ils l’ont mal pris, les amateurs du ballon rond n’ont pas fait de vagues. Fini les rêves de victoire. Fini la trêve politique et l’union sacrée à laquelle même l’opposant radical, Maurice Kamto, avait souscrit pour, justifiait-il, réserver le meilleur accueil aux étrangers séjournant en terre camerounaise pour la compétition.

« Des têtes doivent tomber »

La CAN s’étant achevée, le temps n’est plus à la fête. Place à celui de la reddition des comptes. Tous les regards sont tournés vers Etoudi, où le président Paul Biya concentre tous les pouvoirs. Celui d’ordonner les enquêtes des contrôleurs d’État, des fins limiers du Tribunal criminel spécial, de la Cour des comptes, de la Commission nationale anticorruption (Conac), de l’Agence nationale d’investigation financière (Anif) et de bien d’autres entités publiques spécialisées dans la lutte contre les détournements de deniers publics et autres infractions similaires.

Les multiples reports de la compétition, dus aux retards de livraison des chantiers, les dépassements de budget, l’accumulation de factures impayées aux entreprises, ont suscité des soupçons de malversation. À titre d’exemple, le coût total du complexe Olembé s’élèverait à 187 milliards de F CFA (285 millions d’euros), soit le triple de son coût initial. « Nous attendons des actes forts. D’ailleurs, plus qu’une attente, c’est une exigence. Des têtes doivent tomber », s’impatiente un enseignant de l’université de Yaoundé.

Pareillement, on attend une suite politico-judiciaire au scandale dit des fonds Covid. Un document d’une vingtaine de pages daté de mars 2021 a fuité sur les réseaux sociaux le 19 mai dernier. La chambre des comptes y dresse le bilan de l’utilisation du fonds spécial de solidarité nationale créé en 2020. Selon elle, les sociétés Mediline Medical Cameroun (MMC) et Moda Holding Hong Kong (actionnaire de MMC) de Mohamadou Dabo, un homme d’affaires camerounais et consul honoraire de la Corée du Sud, ont bénéficié d’un « quasi-monopole », raflant 90 % des tests achetés pour 95 % des crédits engagés, au détriment de deux autres prestataires locaux ayant pourtant une expérience « avérée » dans la vente des médicaments et dispositifs médicaux.

Le Cameroun est une exoplanète dont le soleil est le palais présidentiel d’Etoudi

Opacité dans la passation des marchés, dépassements des budgets alloués, détournements, surfacturations flagrantes… Les soupçons de malversation sont nombreux mais personne n’a encore été appelé à en répondre devant la justice. Or le Cameroun est une exoplanète dont le soleil est le palais présidentiel d’Etoudi. Tout se décide dans cet antre suivant une logique qui défie l’entendement des exégètes. Les dénonciations s’amoncellent sur les bureaux des juges. Des personnalités du gouvernement et de la haute administration sont auditionnées, leurs déclarations sont enregistrées, mais la mise en mouvement de l’action publique est conditionnée à l’accord préalable du chef de l’État.

Parvenu à ce niveau, le pays se perd en conjectures. Ces derniers mois, les chroniqueurs politiques prêtaient à Paul Biya la volonté d’attendre la fin de la CAN avant de « frapper » les mauvais garçons du gouvernement et les hommes de paille du milieu des affaires. Tout comme les détournements des fonds CAN, le « Covidgate » attendait lui aussi la fin de la compétition pour être activé.

Le maître des horloges

Le 31 décembre 2021, Paul Biya avait prévenu. « Nous devons renforcer la gouvernance dans la gestion de nos finances publiques en luttant contre la corruption et le détournement des deniers publics. Par conséquent, tous ceux qui se rendent coupables de malversations financières ou d’enrichissement illicite, en assumeront les conséquences devant les juridictions compétentes. » Cependant, il y a loin de la parole aux actes. Selon ses biographes, le président n’aime rien tant que de prendre l’opinion à contre-pied. Pour lui, il n’est de pouvoir qui ne soit discrétionnaire.

C’est un chef d’État qui se pose en maître des horloges, seul habilité à décider du tempo des grands moments de la vie politique de son pays, y compris la reddition des comptes. Le président prend son temps alors que les impatients comptent les jours et ne décolèrent pas de voir parader autant de personnages sulfureux à la tête de ministères et de directions générales. Sans remettre en cause la présomption d’innocence, un responsable public ne devrait-il pas être une figure d’exemplarité au-dessus de tout soupçon ? La réponse n’est pas aisée au Cameroun en 2022.

Le pouvoir a laissé prospérer de puissantes et riches baronnies qu’il est compliqué de démanteler sans risque de déstabilisation

S’agissant de la lutte contre la corruption, l’accumulation des dossiers sur le bureau présidentiel, additionnée à l’inaction de la justice, font douter de la volonté politique de mener le combat jusqu’au bout. À moins que le président de 89 ans, qui entame la deuxième et dernière partie de son mandat, n’ait décidé qu’il était urgent de ne plus rien faire ? Son régime a laissé prospérer en son sein une demi-dizaine de puissantes et riches baronnies qu’il est compliqué de démanteler sans risquer de déstabiliser le pouvoir. Et dans la perspective de la succession du chef de l’État, ces puissants pôles de pouvoir s’affrontent et se neutralisent. Le fracas des luttes de clans résonne au-delà des cercles de l’élite politico-administrative.

Le Premier ministre, Joseph Dion Ngute, et le secrétaire général de la présidence (SGPR), Ferdinand Ngoh Ngoh, se marchent sur les pieds s’agissant de la conduite des affaires gouvernementales. La gestion des dossiers CAN et Covid a échappé au chef du gouvernement pour être confiée à une task force logée à la présidence sous l’autorité du SGPR. Dans les faits, le Premier ministre n’a qu’une autorité relative sur les cadors de son équipe, du reste peu assidus aux réunions convoquées à la primature. Pendant ce temps, le président veille à la stabilité et à l’équilibre, arbitre peu ou prou les conflits de compétence sans y apporter de solution durable.

Décentralisation, terrorisme, éducation… les défis du gouvernement

Si les remaniements sont traités comme une prise de risque en ce crépuscule de fin de règne, il en est de même s’agissant des réformes constitutionnelles. La décentralisation est une gageure. Alors que les combats opposant l’armée aux séparatistes anglophones ont baissé en intensité, on tarde à voir se matérialiser sur le terrain la réforme accordant un statut spécial à ces deux régions d’expression anglaise. Convoqué en 2019, le Grand Dialogue national avait accouché du principe d’une nouvelle loi sur la décentralisation accordant plus de compétences aux collectivités locales. À l’arrivée, on est très loin de ce que les anglophones espéraient.

Selon un avocat contacté par Jeune Afrique, la réforme n’est pas satisfaisante du fait de « la prépondérance des représentants de l’administration centrale » sur les élus locaux. « Les compétences transférées aux régions, selon l’article 267 du code de la décentralisation, sont essentiellement liées à la promotion des activités économiques et sociales. Les responsables des collectivités ne sont que des interlocuteurs de l’administration, qui, conformément à l’article 76, doivent donner leur accord préalable à tous les actes pris par les exécutifs locaux. » Les lois n’étant pas gravées dans le marbre, il sera toujours temps d’accorder plus d’autonomie aux régions anglophones pour que leurs élus s’attaquent enfin aux causes profondes de cette crise qui a causé plus de 3 000 morts.

Yaoundé, le 4 octobre 2019. © Maboup

Yaoundé, le 4 octobre 2019. © Maboup

En revanche, les attaques terroristes persistent dans l’Extrême-Nord. Leurs causes profondes, de l’avis des spécialistes, sont en partie liées à la pauvreté. Les jeunes ruraux se laissent séduire par les prêches de la secte islamiste d’origine nigériane Boko Haram pour échapper à leur condition et à l’absence de perspective. Le gouvernement a promis d’investir massivement afin de réduire la pauvreté. Au rang des priorités, il est recommandé à l’État d’améliorer l’éducation. En effet, bien que le Cameroun semble en bonne voie d’atteindre l’objectif d’universalisation de l’enseignement primaire, le pays a encore un long chemin à parcourir.

Selon la Banque mondiale, « il existe de fortes disparités régionales en ce qui concerne les résultats scolaires et [relève] le mauvais fonctionnement du système éducatif du Cameroun ». Ainsi de l’Extrême-Nord, qui compte 35 % d’enfants non scolarisés. Le faible taux d’achèvement des études primaires et de scolarisation des filles par rapport aux garçons est en partie dû, selon la Banque mondiale, à la « mauvaise gestion du système et au manque de transparence dans l’allocation des ressources ».

Peut-être cette région va-t-elle enfin bénéficier de la sollicitude du gouvernement ? D’autant que le budget de l’État en 2022 prévoit l’exécution du plan présidentiel de reconstruction, notamment de l’Extrême-Nord, et le lancement effectif de la couverture santé universelle qui devrait profiter aussi aux populations de la région. Alors que son septennat arrivera à son terme en 2025, le président gagnerait à stabiliser durablement le Cameroun avant de passer la main au bout de plus de quarante-trois ans au pouvoir.