Économie

Quelle reprise pour les économies africaines en 2022 ?

Pour la troisième année consécutive, l’Agence française de développement (AFD) publie ses prévisions pour les marchés africains. L’occasion également de tirer les enseignements de 2021. L’analyse de Jeune Afrique.

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Mis à jour le 14 février 2022 à 16:06

Rémy Rioux, directeur général de l’Agence française de développement, à Paris, le 2 décembre 2021. © Andrea Savorani Neri / NurPhoto / NurPhoto via AFP

« Le PIB à l’échelle du continent a dépassé son rythme de progression d’avant crise (+3,8 % en 2021 contre +3,2 en 2019) », a indiqué Christian Yoka, Directeur du département Afrique de l’AFD, le 9 février, lors de la présentation de L’économie africaine en 2022 (éditions La Découverte). Or, a-t-il ajouté : « la croissance mondiale a atteint en 2021 près du double de la croissance africaine ». Un constat qui laisse entrevoir des problématiques plus profondes, celle d’une reprise durable, du financement et le besoin de nouveaux mécanismes – à l’échelle des pays, du continent et de son rapport au monde (sommet UE-UA à venir les 17 et 18 février).

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Une croissance réelle mais fragile

Favorisée par la reprise des activités économiques avec la Chine, l’augmentation du cours du pétrole et les appuis financiers importants (ISSD, soutien des États…), la croissance est bien réelle, mais n’en demeure pas moins inégale. Il y a deux tendances majeures au niveau des États : « Les économies diversifiées ont maintenu une croissance positive en 2020 (1,1%) qui s’est accélérée en 2021 (4,2%) », a expliqué Christian Yoka. En effet, la reprise de la demande intérieure aurait joué en faveur de huit pays qui comptent parmi les dix économies les plus actives d’Afrique en 2020-2021 (Bénin, Niger, Tanzanie, Burkina Faso, Éthiopie, Côte d’Ivoire, Égypte et Togo). À l’échelle régionale, les pays du Golfe de Guinée (hors Nigéria), le Sahel et l’Afrique de l’Est ont eu les économies les plus dynamiques du continent en 2021.

À l’opposé, les économies dépendantes de ressources extractives n’ont pas su retrouver leur niveau d’avant crise. Une orientation qui se poursuit « depuis 2014 [où] le ratio de dette publique sur le PIB a augmenté en moyenne de 25 points en Afrique et de 12 points de plus dans les économies extractives », selon l’étude de l’AFD à paraître le 15 février prochain. Nous y comptons neuf pays (Afrique du Sud, Algérie, Angola, Botswana, Congo, Gabon, Guinée équatoriale, Libye, Namibie). Parmi ces derniers, « l’Angola, l’Algérie et l’Afrique du Sud représentent à eux seuls un quart du PIB africain total », selon Christian Yoka.

Un risque bien réel donc, qui a également été noté pour les pays dont l’économie est tributaire du tourisme. La fermeture des frontières et autres restrictions liées à la pandémie ne permettant d’envisager qu’un rebond modéré, avec un retour au niveau d’avant crise qui est prévu en 2023 (FMI).

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Financement et innovations

La crise économique liée à la pandémie a aussi été l’occasion d’innover, de négocier de nouveaux mécanismes et de devoir s’adapter à de nouvelles réalités. En effet, l’initiative de suspension du service de la dette (ISSD) a permis un consensus entre les pays membres du G20 (dont la Chine) et le Club de Paris (regroupant les bailleurs de fonds traditionnels). « Une avancée historique » écrit Paul Teboul (Direction générale du Trésor) dans l’ouvrage de l’AFD. Il ajoute « le FMI évaluait les besoins du financement de l’Afrique restant à couvrir au titre de la période 2020-2023, à 290 millions de dollars ». Cela ne représente qu’une partie du montant total, s’élevant à 890 milliards de dollars – dont la moitié, allouée au remboursement de la dette extérieure, un tiers, au déficit des balances de transaction courantes et le reste (130 milliards de dollars) octroyé aux efforts liés à la pandémie. Si l’ISSD (ayant pris fin depuis) a pu être efficace en 2020-2021, « il subsiste le problème d’accès aux monnaies fortes, donnant lieu à des crises de liquidités ce qui fait craindre un problème de solvabilité » selon Thomas Mélonio, directeur exécutif Innovation, Recherche, Savoirs (AFD) qui s’est également exprimé le 9 février.

Le pays demandeur de DTS se doit de fournir sa devise à concurrence de deux fois son allocation de DTS

Une proposition avancée par l’étude est de mettre à profit les droits de tirage spéciaux (DTS). Ce n’est ni une monnaie, ni une créance auprès du FMI mais plutôt une créance potentielle sur les monnaies. La valeur du DTS est déterminée par un panier de devises (le dollar, l’euro, le renminbi, le yen et la livre sterling). « La réallocation des DTS du FMI des économies avancées, qui n’en ont pas l’usage, vers les économies à faible revenu, y compris peut-être via leurs banques publiques de développement, participe bien de cette volonté de ne pas hypothéquer une capacité de réponse aux défis à venir », écrit Rémy Rioux, directeur général de l’AFD dans l’étude.

Il faut cependant rappeler qu’en échange, le pays demandeur de DTS se doit de fournir sa devise à concurrence de deux fois son allocation de DTS. Une question de politique monétaire, variable selon les États. L’étude de l’AFD propose cependant de permettre plus d’accès aux DTS à travers des acteurs non-étatiques. Cela comprend le fonds fiduciaire finançant les prêts concessionnels (FMI – FRPC), les banques de développement (telles que la BAD) et d’éventuels nouveaux fonds « multi-objectifs ».

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Changement de nom

À travers ses propositions, c’est une volonté de soutenir le secteur privé, auquel il a été consacré 2.6% du PIB en moyenne sur le continent en 2021, contre 25% en Asie du Sud-Est au profit de la relance des entreprises. Un secteur qui pourrait être salutaire pour les deux catégories les plus touchées par la crise: les femmes et les jeunes. Fragilisés parce que « dépendant largement de l’économie informelle », selon Cécile Valadier, directrice adjointe du département Diagnostics économiques et politiques publiques (AFD) qui s’est exprimée lors de la présentation de l’ouvrage.

L’AFD devrait également changer de nom au cours de la semaine prochaine

La suspension des cours a également porté préjudice à la formation de la jeunesse. L’étude « relève [ainsi] le contraste entre dynamiques démographiques et capacité des économies africaines à insérer les jeunes ». Ces priorités devant également aller de pair avec une transition « juste » et écologique. Au-delà de ses dynamiques, l’étude s’inscrit dans la continuité du sommet Afrique-France (8 mai), celui de UE-UA à venir et une volonté explicite de la France de « passage à l’échelle européenne » selon les dires de Rémy Rioux, le 9 février.

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En effet, étant parmi les seuls pays de l’Union disposant à la fois de banques publiques, privées, d’agences de dons et d’expertise – la France compte les mettre à profit lors de son mandat actuel à la présidence de l’UE. L’AFD devrait également changer de nom au cours de la semaine prochaine. Un rapport au continent qui intéresse bien d’autres puissances. Peut-être est-il donc vrai qu’ « on ne développe pas, on se développe [mutuellement] ». Les initiatives visant à une plus grande intégration continentale (dont la Zone de libre-échange continentale africaine- Zlecaf) seraient donc à considérer sous cet angle.