Politique

Libye : entre Dabaiba et Bachagha, le pays compte à nouveau deux Premiers ministres

L’ONU s’apprêterait à reconnaître la nomination par le Parlement de Tobrouk de Fathi Bachagha, l’ancien ministre de l’Intérieur, à la tête d’un nouveau gouvernement d’union nationale. Mais l’actuel Premier ministre n’entend pas céder la place.

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Mis à jour le 11 février 2022 à 18:48

Fathi Bachagha, le nouveau Premier ministre par intérim, le 10 février, à l’aéroport de Tripoli, peu après sa désignation par le Parlement de Tobrouk. © MAHMUD TURKIA/AFP

Quel est l’avenir du gouvernement parallèle de Fathi Bachagha ? Le poids lourd misrati a été nommé Premier ministre à l’unanimité par le Parlement de Tobrouk le 10 février. Mais l’actuel chef du gouvernement d’union nationale, Abdulhamid al-Dabaiba, refuse de se retirer.

Ce dernier a d’ores et déjà annoncé qu’il ne remettrait le pouvoir qu’« à un gouvernement élu ». Après l’échec du processus électoral onusien qui a conduit au report des élections prévues en décembre, la tenue des scrutins avait été repoussée à juin.

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Au lendemain de la nomination de Fathi Bachagha, il règne un air de déjà-vu en Libye. Entre 2014 et 2021, deux gouvernements s’étaient affrontés : celui de Tripoli, reconnu par les Nations unies et dirigé par Fayez al-Sarraj, et celui, non-officiel, de l’Est, nommé par le Parlement de Tobrouk et dirigé par Abdallah al-Thani.

Mais le bras de fer entre Abdulhamid al-Dabaiba et Fathi Bachagha semble tourner à l’avantage de ce dernier, qui dispose de plusieurs atouts pour écarter son rival.

Connexion Est-Ouest

Tandis que la popularité de Dabaiba s’est érodée depuis sa candidature à l’élection présidentielle, l’ex-ministre de l’Intérieur, Fathi Bachagha, a, lui, préparé le terrain. Contrairement à l’hommes d’affaires de Misrata, qui ne dispose pas de bonnes connexions à l’Est, Fathi Bachagha cultive ses alliances depuis 2020.

Il s’était rapproché de Khalifa Haftar, qu’il avait pourtant combattu lors de l’offensive du maréchal contre Tripoli entre 2019 et 2020. Avant de passer un accord avec le président du Parlement, Aguila Saleh, dans la perspective du Forum du dialogue politique libyen.

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Aux élections de mars 2021, le ticket formé par les deux hommes avait été battu, à la surprise générale, par la candidature de Dabaiba. Depuis, cette coalition surprenante a obtenu le soutien de plusieurs poids lourds de la scène politique libyenne, dont l’ex-numéro deux du Conseil présidentiel Ahmed Miitig et l’ancien ambassadeur de Libye aux Émirats arabes unis, Aref Ali Nayed. Ce dernier est également candidat à la présidentielle.

Selon une source proche du dossier, la mission des Nations unies en Libye (MANUL) s’apprête à reconnaitre la nomination de Fathi Bachagha

De plus, le Haut Conseil d’État (HCE), de Khaled al-Mishri, proche des Frères musulmans, a également avalisé la nomination de Fathi Bachagha. Résultat de discrètes négociations entre Aguila Saleh et Khaled al-Mishri, le soutien du HCE est significatif : il donne du poids au rapprochement Est-Ouest et fait valoir un processus qui s’inscrirait dans la continuité des accords de Skhirat de 2015. Il révèle également, en creux, l’évolution de la Turquie, qui avait soutenu jusqu’à présent Dabaiba.

Des milices en position d’arbitre

Donnée majeure des jeux de pouvoir en Libye, le soutien des milices est indispensable à l’installation de tout nouveau gouvernement à Tripoli. Or le rapport de force sur le terrain est équilibré.

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Abdulhamid al-Dabaiba peut compter sur l’appui de plusieurs milices misraties, mais Fathi Bachagha conserve le soutien de nombreuses brigades de poids en Tripolitaine, dont la milice madkhaliste Rada. Indice de son influence intacte dans la capitale, Fathi Bachagha a pu sans mal atterrir hier soir à Tripoli pour donner sa première conférence.

L’ancien ministre de l’Intérieur conserve aussi le soutien de l’appareil sécuritaire créé durant son mandat, le Stabilization Support Apparatus. Reste que le positionnement de deux puissantes brigades pourrait faire pencher la balance en faveur de l’un ou l’autre des deux rivaux : la force Ghneiwa commandée par Abdel Ghani al-Kikli et la brigade Nawasi de Mustafa Gaddour.

Reconnaissance onusienne

Mais ce sont les Nations unies qui pourraient porter le coup de grâce à Abdulhamid al-Dabaiba, car sa légitimité du Premier ministre d’intérim, dont le mandat devait arriver à échéance à l’issue du processus électoral, repose sur leur soutien.

Or, selon une source diplomatique proche du dossier, la mission des Nations unies en Libye (MANUL) s’apprête à reconnaitre la nomination de Fathi Bachagha : « Abdulhamid al-Dabaiba pourra rester pour assurer la transition jusqu’à la validation du gouvernement de Bachagha. » Il est prévu que le Parlement vote la composition du gouvernement fin février.

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Selon notre source, « la MANUL ne peut pas se positionner autrement car la nomination de Bachagha a été réalisée dans les règles par la seule institution élue ». Elle considère également que ce gouvernement constitue une avancée dans le cadre de la réunification du pays, souhaité par la communauté internationale. « Face au vide laissé par la MANUL dont le chef, Jan Kubis, n’a pas été remplacé, les Libyens se sont mis d’accord », explique-t-elle.

En coulisses, le plan d’Aguila Saleh et de Fathi Bachagha a déjà obtenu l’approbation des principaux acteurs étrangers impliqués en Libye, l’Égypte, alliée de Khalifa Haftar, et la Turquie, soutien du Gouvernement d’union nationale.