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Diversité, une hypocrisie française

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Société

Égalité, fraternité, racisme : la France, République des paradoxes

« Diversité : une hypocrisie française » (2/7). Pays des droits de l’homme, patrie de l’égalité et de la fraternité, la France semble pourtant bien en peine de développer un discours apaisé, sinon positif sur la diversité de sa propre population. Radiographie d’un malaise.

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Mis à jour le 7 mars 2022 à 08:35

© Photomontage Jeune Afrique

Paru au début de cette année d’élection présidentielle, Premier président noir de France, le dernier roman de l’écrivain camerounais Patrice Nganang, met en scène Thibault Pierre Kabongo, premier candidat noir – originaire d’Afrique qui plus est – à accéder à l’Élysée. L’intrigue se déroule dans un futur proche. Dans le texte de présentation de l’ouvrage, l’auteur et son éditeur admettent que le pays n’est sans doute pas encore prêt à une telle « révolution », mais insistent : « c’est une évidence, une question de temps. »

Mais de combien de temps parle-t-on ? Certes, les chiffres et les études le montrent : l’intégration à la société française des populations immigrées est une réalité. L’enquête « Trajectoires et Origines » de l’Institut national d’études démographiques (Ined), en particulier, régulièrement mise à jour, indique clairement que le niveau d’études atteint par les personnes d’origine étrangère augmente à chaque génération. Mieux : si l’on compare des populations appartenant à des catégories sociales équivalentes, les enfants d’immigrés réussissent aussi bien que les rejetons de la « population majoritaire », et même davantage dans le cas des filles.

Dès la deuxième génération, poursuivent les démographes, les descendants d’immigrés « adhèrent massivement à l’identité française ». Quant à la population hexagonale dans son ensemble, elle considère, selon un sondage réalisé en 2019, la diversité comme « une bonne chose » dans une proportion de 81 %. Un sentiment qui semble se retrouver dans la classe politique : en 2017, le futur président Emmanuel Macron n’avait-il pas fait campagne en déclarant : « qu’ils s’appellent Jean ou Malika, c’est ça l’identité française » ? Il faisait ainsi en quelque sorte écho à Jacques Chirac qui, opposé en 2002 au candidat du Front national, avait martelé avec fougue que « la France est un pays qui trouve sa grandeur dans sa diversité et son refus des communautarismes. »

Propositions caricaturales

La tonalité de la campagne électorale qui se déroule aujourd’hui en France n’en paraît, par contraste, que plus violente. À Marine Le Pen, candidate traditionnelle et quasi héréditaire d’une extrême droite hostile à l’immigration, est venu s’ajouter cette année le polémiste Éric Zemmour, qui semble décidé à la doubler sur sa droite, avec un discours construit tout entier sur l’idée que les étrangers ne rêvent que de venir prendre la place des Français, profiter des avantages sociaux et imposer la loi islamique.

Faisant presque passer sa rivale du Rassemblement national pour une défenseuse du multiculturalisme, le candidat populiste déroule son programme : arrêt total de l’immigration, fin du regroupement familial, « chasse féroce aux trafiquants de clandestins et aux associations qui [les] défendent », suppression du droit du sol, de la couverture maladie pour les étrangers, naturalisations réduites à « presque rien », expulsion des chômeurs étrangers sans travail depuis plus de six mois, etc.

Meeting d’Éric Zemmour, candidat Reconquête ! à la présidence française, le 22 janvier 2022, au palais des Victoires, à Cannes. © SYSPEO/SIPA

Meeting d’Éric Zemmour, candidat Reconquête ! à la présidence française, le 22 janvier 2022, au palais des Victoires, à Cannes. © SYSPEO/SIPA

Marine Le Pen comme Éric Zemmour flirtent tous deux avec les 15 % d’intention de vote dans les sondages

Des propositions évidemment caricaturales. Mais Mme Le Pen comme M. Zemmour flirtent tous deux avec les 15 % d’intention de vote dans les sondages, et ce succès semble avoir donné des idées à d’autres. On a ainsi vu la primaire visant à désigner le candidat de la droite républicaine donner lieu à des débats tournant autour de la sécurité et de l’identité, mais aussi le socialiste Arnaud Montebourg proposer, avant de se rétracter, d’empêcher les transferts d’argent privé vers les pays du Maghreb si ceux-ci refusaient de rapatrier sur leur sol leurs ressortissants frappés d’une obligation de quitter le territoire français.

Signaux contradictoires

Quant au président Emmanuel Macron, il semble multiplier les signaux contradictoires. Début février, une partie de ses proches annonçait le lancement d’un mouvement citoyen, Pluriel, censé œuvrer pour l’« inclusion et l’émancipation sociale » et faire barrage à la « banalisation des idées d’extrême droite ». Une façon de renouer avec l’élan de 2017, année où, rappelle l’universitaire Béligh Nabli, « l’arrivée d’Emmanuel Macron s’est accompagnée d’une nouvelle vague à l’Assemblée, avec de nouveaux visages issus des minorités« . Mais, poursuit-il, « on a constaté les limites de ces avancées, qui n’ont pas été accompagnées d’une réflexion approfondie sur la lutte contre les discriminations. »

Et si le chef de l’État a qualifié de « remarquable » l’attitude de l’Allemagne accueillant des centaines de milliers de réfugiés, s’il a multiplié les gestes de bonne volonté à l’égard de l’Afrique et de la diaspora, on a aussi vu, au cours de son quinquennat, la France refuser l’accès de ses ports au navire de sauvetage Aquarius, démanteler brutalement des campements de migrants à Paris et dans ses environs, voter une loi réprimant le « séparatisme », et annoncer que le nombre de visas accordés aux Algériens, aux Marocains et aux Tunisiens allait être divisé par deux.

« La société française n’a jamais été aussi diverse, note Béligh Nabli, pourtant le terme “diversité” n’est pas aussi mobilisé, voire célébré, que dans les campagnes présidentielles précédentes. » À droite comme dans une partie de la gauche, où la notion d’universalisme est brandie pour contrer les dérives supposées du « wokisme », l’universitaire détecte les mêmes ressorts : « sur ces sujets on est en phase de régression, bien que l’on ne puisse pas dire que le pays ait véritablement connu un âge d’or. Même la nomination par Nicolas Sarkozy de femmes ministres issues de la diversité – Fadela Amara, Rachida Dati et Rama Yade – relevait d’une stratégie de communication, et n’a pas eu de suites politiques en matière de lutte contre les discriminations. »

Un peuple uni et indivisible ?

Contradiction ? Surenchère à visée électoraliste qui ne reposerait sur rien de concret ? La France, en tout cas, semble avoir du mal à développer un discours apaisé, sinon positif, sur la diversité des origines de ses citoyens. Selon les juristes, l’explication est pour partie historique. Depuis la Révolution de 1789, la République est unie et indivisible. Cela se traduit, explique le constitutionnaliste Michel Verpeaux, de l’université Panthéon-Sorbonne, par l’inscription de ces notions dans la loi fondamentale. Le peuple français est un car la nation française est une. Reconnaître qu’il existe des différences au sein de la population reviendrait à revenir sur ces principes fondamentaux, et c’est pour cela qu’en 1991, le Conseil constitutionnel a censuré un texte de loi pour la seule raison qu’il faisait mention d’un « peuple corse ». Il a fallu attendre 2003 et une forme de pression exercée par l’Union européenne pour qu’un nouveau texte reconnaisse « une certaine diversité historique, géographique et culturelle » aux populations d’outre-mer. Mais à elles seules.

À cette très légère exception près, la population française, égale en droits, reste considérée comme homogène et indivisible. Hors de question, comme aux État-Unis en particulier, de recenser les citoyens en fonction de leurs origines ethniques, et d’établir des statistiques sur cette base. Qu’il ait acquis la nationalité par sa naissance ou plus tard dans sa vie, un citoyen français est avant tout français. L’intention est louable. Malheureusement, elle se heurte parfois aux faits.

Principes versus réalité

Tout Français qu’il soit, un citoyen d’origine maghrébine ou subsaharienne a, selon les chiffres de l’Ined, de trois à cinq fois moins de chances d’être convoqué à un entretien d’embauche. Le risque pour lui de connaître le chômage est aussi, selon ses origines, son âge et ses diplômes, de 20 à 50 % plus élevé que pour un membre de la « population majoritaire ». Et lorsqu’on les interroge, les Français d’origine étrangère n’ont aucun mal à faire la liste des critères en fonction desquels ils se sentent discriminés. Ils citent ainsi leur patronyme, leur lieu de résidence, leur religion, leur accent et – par-dessus tout –  leur couleur de peau.

Selon les démographes, ce contraste entre les principes posés et la réalité tient à un phénomène qu’ils qualifient d’ « intégration à sens unique ». Les immigrés et leurs descendants sont clairement invités à s’assimiler, et l’immense majorité d’entre eux se plient à ces injonctions, adoptent le mode de vie de leurs concitoyens et disent eux-mêmes se sentir Français. En revanche nombre d’entre eux, même après plusieurs générations, affirment ne pas se sentir considérés comme Français. La discrimination est alors d’autant plus grave qu’elle se perpétue, et même s’amplifie : selon les études de l’Ined, les enfants ou petits-enfants des premières générations d’immigrés sont ainsi plus nombreux à se déclarer victimes de discriminations, voire à porter plainte.

Pour les chercheurs, cela s’explique par le fait que les membres des deuxième, troisième ou quatrième génération – plus éduqués, mieux intégrés – sont aussi plus sensibles aux manifestations hostiles ou racistes, savent mieux les détecter et s’y opposer que leurs parents ou grands parents qui, pour certains, préféraient baisser la tête et se résigner à leur sort.

Glissements sémantiques
Démantèlement d’un camp de migrants, à la porte d’Aubervilliers, à Paris, le 10 mars 2019. © Lewis JOLY/SIPA

Démantèlement d’un camp de migrants, à la porte d’Aubervilliers, à Paris, le 10 mars 2019. © Lewis JOLY/SIPA

L’Hexagone aurait-il, malgré tous ses beaux discours, un problème avec sa diversité ? Camouflerait-il, sous une avalanche de lois et d’instances chargées de dénicher les cas de discrimination et d’en punir les auteurs, un racisme ordinaire solidement ancré ? La sociologue Milena Doytcheva a travaillé sur la question pendant plusieurs années, rencontrant aussi bien des personnes d’origine étrangère que des bénévoles et des travailleurs sociaux chargés de les assister ou des responsables de grandes entreprises du nord du pays. Pour elle, il faut d’abord souligner l’évolution du vocabulaire utilisé, qui illustre à elle seule la difficulté qu’a la France à se saisir de la notion de diversité.

Dans les années 1980 est d’abord apparue, portée par la deuxième génération d’immigrés, l’idée de « droit à la différence ». Terme vite remplacé par celui de « multiculturalisme » dans les années 1990 puis par un autre, bien plus négatif, le « communautarisme ». L’idée, néanmoins, restait que les personnes issues de populations « visiblement différentes » de la majorité des Français (noirs, maghrébins, asiatiques) étaient les premières victimes de discriminations, et qu’il fallait trouver un moyen d’y remédier.

Au début des années 2000, le débat s’est  déplacé sur un terrain managérial, économique, entrepreneurial

Tout a changé, estime la chercheuse, au début des années 2000. En particulier en 2004 lorsque, sous l’impulsion de la majorité politique de l’époque, les grandes entreprises françaises ont fait élaborer une première « charte de la diversité », qui a, depuis, connu plusieurs évolutions. Le débat s’est alors déplacé sur un terrain managérial, économique, entrepreneurial. Discriminer une partie de la population revenait à se priver de certains talents, à renvoyer une mauvaise image de son entreprise. Faire la « promotion de la diversité », à l’inverse, permettait de profiter de la richesse qui naît toujours de la confrontation de points de vue différents, d’avoir un personnel reflétant plus fidèlement la réalité de la population – et donc de la clientèle. L’idée était de repérer les talents, d’en faire des exemples afin de montrer aux autres que tout est possible. De valoriser la notion d’effort individuel, de « méritocratie républicaine ».

Des spécificités relativisées

Ce glissement de la sphère politique à la sphère économique implique une démarche différente, fondée sur d’autres valeurs. Mais, après tout si les résultats sont au rendez-vous, les motivations sont-elles vraiment importantes ? Milena Doytcheva voit deux problèmes liés à cette évolution de l’idée de diversité. D’abord, souligne-t-elle, les chartes et autres labels censés assurer la représentation de toutes les « minorités » dans le monde du travail sont en général purement incitatifs et relèvent, pour les entreprises ou autres instances qui les ratifient, surtout de l’engagement moral.

Ensuite, et surtout, la promotion de la diversité ainsi conçue va bien au-delà de la question des personnes discriminées en raison de leurs origines ou de leur religion. Elle englobe également l’égalité hommes-femmes, l’intégration des personnes handicapées, celles des jeunes et des seniors, des LGBT… Qui peut le plus peut le moins, et la cause reste légitime. Mais pour la sociologue, en mêlant toutes ces catégories on a surtout voulu relativiser la spécificité des discriminations « ethno-raciales », que l’on peine d’ailleurs toujours à nommer. Sous couvert d’intégration, conclut-elle, on a trouvé un moyen d’éluder les concepts de racisme ou d’ethnicité, tout en évitant de valoriser les expériences différentes et en ne proposant pour solution unique à toutes les discriminations que l’assimilation. Une « difficulté toute française » à appréhender le phénomène, estime-t-elle.

L’Hexagone aura-t-il un jour une personne de couleur à sa tête ? Autant l’avouer : si une candidate noire est bien sur les rangs pour l’élection présidentielle de 2022 – Christiane Taubira, qui s’était déjà présentée en 2002 – il y a fort peu de chances que l’élection d’un « premier président noir de France » telle que décrite par Patrice Nganang soit pour cette année. L’écrivain veut toutefois croire que tout reste possible et, toujours provocateur, fait dire à son personnage principal qu’il existe deux types d’individus dans la population noire de France : « Ceux qui ont de l’ambition et ceux qui veulent être validés. » Les seconds, écrit-il, se contenteront de briller dans le sport, les médias ou la culture. Mais les premiers veulent le pouvoir, le vrai pouvoir, celui qui siège à l’Élysée. Et, parie le romancier, ils finiront par s’y hisser.


« Diversité, une hypocrisie française » :

• Lundi 28 février : « Nous n’avons pas choisi la France par masochisme », l’entretien croisé d’Élisabeth Moreno et Kofi Yamgnane

• Mardi 1er mars : [Décryptage] Égalité, fraternité, racisme : la France, République des paradoxes

• Mercredi 2 mars : Présidentielle française : où se cache l’Afrique dans les programmes des candidats ?

• Jeudi 3 mars : [Fact-checking] Racisme en France : « grand remplacement » et autres clichés sur l’immigration à l’épreuve des faits

• Vendredi 4 mars : Diversité des élites en France : l’indispensable réforme des grandes écoles

• Samedi 5 mars : Maboula Soumahoro : « Il ne suffit pas de se déclarer universaliste »

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