Politique

Israël à l’UA : comment se positionnent les États-membres du comité ad hoc

Après la suspension, lors du dernier sommet de l’Union africaine, du débat sur l’octroi à Israël du statut d’observateur, un comité a été mis en place pour trancher la question. Zoom sur ses membres et sur leurs liens avec l’État hébreu.

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Mis à jour le 11 février 2022 à 14:34

Photo de famille lors du dernier sommet de l’Union africaine, à Addis-Abeba, les 5 et 6 février. © AP Photo/SIPA

Lors du sommet de l’Union africaine (UA), les 5 et 6 février à Addis-Abeba, le débat autour du statut d’observateur d’Israël a finalement été ajourné. Selon l’économiste bissau-guinéen Carlos Lopes, il fallait éviter à tout prix l’organisation d’un vote qui aurait pu « étaler au grand jour les divisions au sein de l’union continentale ». Un comité de sept membres a été créé pour formuler une décision unanime sur la question.

En font partie, outre le chef de l’État sénégalais Macky Sall – qui le dirige en sa qualité de nouveau président de l’UA –, les présidents Abdelmadjid Tebboune (Algérie), Cyril Ramaphosa (Afrique de Sud), Paul Kagame (Rwanda), Félix Tshisekedi (République démocratique du Congo), Muhammadu Buhari (Nigeria) et Paul Biya (Cameroun).

La décision, prise en juillet dernier par le président de la Commission, Moussa Faki Mahamat, d’accorder à l’État hébreu le statut d’observateur auprès de l’organisation a créé une ligne de fracture majeure au sein des 55 États-membres de l’UA. Deux poids lourds du continent, l’Algérie et l’Afrique du Sud, considérant que la décision de Moussa Faki Mahamat va à l’encontre des déclarations de l’organisation en faveur du peuple palestinien, ont imposé le sujet dans l’ordre du jour du sommet des 5 et 6 février.

Selon Dhoihir Dhoulkamal, ministre comorien des Affaires étrangères, les débats qui ont conduit à la création du comité ont principalement abordé la question de la légalité de la décision du président Moussa Faki Mahamat. Ce dernier a d’ailleurs déclaré avoir agi conformément aux critères en vigueur au sein de l’UA, précisant que son droit d’octroyer le statut d’observateur « n’est pas limité, ni soumis à aucune forme de consultations préalables d’un quelconque État-membre ».

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Selon la même source, une majorité d’États-membres auraient tout de même entériné la décision du président de la Commission, juridiquement inattaquable, mettant le camp du refus en difficulté. Sur les 55 États-membres de l’UA, 44 ont déjà officiellement reconnu Israël.

Prérogatives floues

La mise en place du comité chargé de « trouver une solution » à propos du statut d’observateur d’Israël est effective depuis le 6 février. Il sera chargé de mener des consultations, et ne remettra son rapport qu’au prochain sommet de l’UA, en 2023. Quant à ses prérogatives précises, elles demeurent floues : le comité rendra-t-il une décision contraignante ? Quel est le calendrier prévu une fois le rapport remis ? Quand la décision finale de l’UA sera-t-elle entérinée ? Quoi qu’il en soit, la création d’un comité composé d’États-membres aura permis à la Commission de l’UA de se mettre en retrait sur ce dossier sensible s’il en est.

L’Algérie exclut toute normalisation avec Israël et dénonce l’accord de coopération sécuritaire passé entre son voisin marocain et l’État hébreu

À la présidence de l’Union et désormais du comité, c’est le Sénégal qui sera chargé de réunir les chefs d’État concernés. Les relations entre Dakar et Tel-Aviv remontent à l’indépendance du Sénégal, Israël ayant été parmi les premiers pays à reconnaître le nouvel État. Mais elles ont connu de nombreux soubresauts, notamment lorsque le Sénégal a parrainé en 2016 une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU condamnant la politique de colonisation de terres palestiniennes par Israël.

Une décision qui avait conduit au rappel de l’ambassadeur israélien. Depuis, les relations se sont apaisées, et l’ambassadeur israélien a fait son retour à Dakar en 2017. Mais le Sénégal doit composer avec une forte pression de sa population en faveur des Palestiniens. En mai dernier, lors des bombardement à Gaza, l’ambassade israélienne à Dakar a dû être ​​placée sous protection policière.

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Du côté algérien, le chef de la diplomatie Ramtane Lamamra a affirmé que la décision de Moussa Faki Mahamat pourrait conduire à une ​​ »profonde division des États membres de l’Union africaine ». En août, Alger a adressé au président de la Commission une lettre signée par 14 autres États-membres et l’accusant de vouloir intégrer Israël de façon unilatérale. L’Algérie exclut toute normalisation des relations avec Israël et dénonce l’accord de coopération sécuritaire passé entre son voisin marocain et l’État hébreu en décembre 2021.

Par le passé, l’Algérie a su mobiliser une grande partie des pays musulmans du continent en faveur de la Palestine. Mais après une vingtaine d’années de diplomatie atone sous Bouteflika, le pays a perdu de son influence. Les Comores, par exemple, se rangent aujourd’hui du côté de Moussa Faki Mahamat.

Kigali et Kinshasa favorables

Le deuxième pays ouvertement défavorable à l’accréditation israélienne, l’Afrique du Sud, est un puissant partenaire économique de l’État hébreu et en même temps historiquement opposé à sa présence au sein de l’UA. Comme Alger, le gouvernement sud-africain soutient publiquement la cause palestinienne, mais entretient lui des relations diplomatiques avec Tel-Aviv.

En décembre 2021, le président Félix Tshisekedi s’est rendu au congrès du lobby pro-israélien aux États-Unis, l’Aipac

C’est que la lutte des Palestiniens pour leur État est auréolée en Afrique du Sud du prestige de Nelson Mandela, qui avait déclaré en 1997 : « Nous savons que notre liberté est incomplète sans la liberté des Palestiniens. » L’influence diplomatique sud-africaine, qui s’étend sur l’ensemble de l’Afrique australe, définit une forme de consensus régional sur la question.

Avec la création d’une ambassade israélienne à Kigali et l’ouverture de vols directs entre les deux pays depuis 2019, le Rwanda fait partie des « amis fidèles et constants », selon le ministre israélien des Affaires étrangères lui-même. De fait, sa position dans le débat paraît être favorable à l’État hébreu. C’est également le cas de la RDC, dont les relations avec Israël dépassent le simple cadre diplomatique.

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En décembre 2021, le président Félix Tshisekedi s’est même rendu au congrès du lobby pro-israélien aux États-Unis, l’Aipac, où il a fait part de son désir de « tisser avec Israël des liens forts et une alliance dans laquelle (s)on pays sera une bénédiction pour la nation d’Israël, selon la promesse de l’Éternel qui dit à Abraham dans Genèse 12:3 : “Je bénirai ceux qui te béniront” ».

La position du Cameroun est moins claire. Depuis la tentative de coup d’État de 1984, le président Paul Biya s’est entouré d’anciens officiers israéliens pour assurer sa sécurité personnelle. Mais le pays ne s’est pas officiellement exprimé sur la question de l’intégration d’Israël à l’UA.

Enfin, le Nigeria est décrit par les spécialistes comme le pays le plus neutre du Comité sur la question. Malgré d’anciennes relations diplomatiques avec Israël et plusieurs accords de coopération bilatérale, Abuja doit aussi composer avec une forte communauté musulmane – dont le président Muhammadu Buhari est issu – plutôt hostile à l’État hébreu.