Politique

Guinée : « Le parti d’Alpha Condé est obligé de se réinventer »

Si la date de la présidentielle n’est toujours pas connue, les premiers prétendants se sont fait connaître au sein du RPG Arc-en-ciel. Mais auront-ils l’onction d’Alpha Condé ? Souleymane Camara, jeune cadre de la formation, analyse les enjeux de cette succession.

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Par - à Conakry
Mis à jour le 10 février 2022 à 17:31

Meeting du RPG Arc-en-ciel en 2013, à Conakry Rally of the Guinean People (RPG) party’s supporters take part in a campaign rally in Conakry on September 26, 2013, on the last campaign day for the parliamentary elections. Guineans vote on September 28 in the first parliamentary elections in the troubled west African nation in over a decade, after months of delays and a campaign plagued by deadly unrest. © CELLOU BINANI/AFP

Cinq mois après avoir perdu le pouvoir, le RPG Arc-en-ciel veut déjà le reconquérir. Alors même que le président Mamadi Doumbouya n’a pas encore fixé la durée de la transition, la prochaine présidentielle est dans tous les esprits. Mais qui choisir comme candidat ? L’ancien président de l’Assemblée nationale, Amadou Damaro Camara, vu comme le dauphin d’Alpha Condé ; l’ex-Premier ministre, Ibrahima Kassory Fofana ou encore l’ancien chef de la diplomatie, Ibrahima Khalil Kaba, technocrate chouchou des jeunes. Qui sera le meilleur candidat, à même d’obtenir à nouveau la confiance des Guinéens après onze années d’une gouvernance en demi-teinte ?

Coupé de sa famille politique depuis son renversement le 5 septembre dernier, et actuellement soigné à Abu Dhabi, Alpha Condé n’a pour l’heure transmis aucune consigne. Et le mode de désignation du scrutin n’est pas encore fixé. Amadou Damaro Camara et Ibrahima Kassory Fofana, qui pensent avoir le soutien de l’état-major de leur parti, prônent une désignation consensuelle tandis qu’Ibrahima Khalil Kaba préfèrerait s’en remettre à la base et organiser des primaires.

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Militant du RPG Arc-en-ciel « depuis toujours », Souleymane Camara fait partie de la jeune génération du parti, convaincue de l’urgence pour la formation de se réinventer. Ancien conseiller principal de l’ex-ministre de la Communication Amara Somparé et coordinateur de la cellule de communication du gouvernement sous l’ère Alpha Condé, cet homme du sérail analyse pour Jeune Afrique les enjeux de cette bataille de succession.

Les nouvelles d’Alpha Condé sont très rares, peu de personnes sont en contact direct avec lui

Jeune Afrique : À la mi-janvier, l’ancien président a été évacué vers les Émirats arabes unis pour des raisons sanitaires. Avez-vous de ses nouvelles ?

Souleymane Camara : Je sais qu’il continue de passer un certain nombre d’examens. Malheureusement, les nouvelles qui nous arrivent sont très rares car peu de personnes sont en contact direct avec lui. De toute façon, la priorité pour l’instant, c’est qu’il recouvre sa santé.

Depuis le putsch, comment va son parti, le RPG Arc-en-ciel ?

Les instances du parti travaillent d’arrache-pied et tiennent courageusement le gouvernail. Mais une chose est sûre, nous sommes condamnés à nous réinventer. Il faut que nous fassions un bilan sans complaisance de nos onze années de gouvernance. Il y a eu des avancées concrètes dans divers domaines, mais il y a aussi eu des manquements, notamment dans la lutte contre l’impunité. Le parti n’avait pourtant pas manqué d’alerter le gouvernement.

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Nous devons aussi réfléchir à notre orientation idéologique, au renouvellement de certaines instances, ou encore à la question de la présidence du parti et celle de la désignation de notre candidat à l’élection présidentielle.

Qui sont les potentiels successeurs d’Alpha Condé ?

Trois personnalités se détachent à ce jour et elles ont toutes des arguments à faire valoir. Ibrahima Khalil Kaba, ancien ministre des Affaires étrangères d’Alpha Condé, disposerait sans doute du soutien d’une partie de la jeunesse et des femmes du parti. Il a la réputation d’être un homme intègre, travailleur et particulièrement rigoureux. De plus, il a su étoffer son réseau grâce au carnet d’adresses de son ancien patron. Au point d’avoir été perçu depuis 2016 comme un dauphin potentiel, même s’il s’en défendait. Mais il demeure encore relativement peu connu du grand public.

Si sa santé le permet, je pense qu’Alpha Condé voudra encadrer la prochaine direction du parti

On peut aussi citer Amadou Damaro Camara, l’ancien président de l’Assemblée nationale, qui a été en première ligne de toutes les batailles politiques menées par le RPG durant la dernière décennie. Il est cependant parfois jugé clivant et ses relations avec les autorités de la transition ont été quelque peu orageuses ces derniers temps. Enfin, l’ancien Premier ministre Ibrahima Kassory Fofana, président du directoire de campagne d’Alpha Condé lors des deux dernières élections, jouirait du soutien de certains caciques du parti.

Il n’est pas non plus exclu que d’autres prétendants sortent du bois. Pour chacun d’entre eux, avoir la « bénédiction » d’Alpha Condé serait un grand avantage.

Quel rôle pourrait jouer Alpha Condé dans cette course à sa succession ?

Si sa santé le permet, je pense qu’il aspirerait à jouer un rôle d’orientation et d’encadrement de la prochaine direction du parti.

Comment avez-vous vécu le putsch du 5 septembre ?

J’ai été surpris par l’irruption des militaires dans l’arène politique ce jour-là. Puis l’émoi et l’angoisse se sont installés. Quelles que soient les raisons supposées ou réelles ayant conduit à ce putsch, c’est un véritable recul. Nous en mesurerons probablement les conséquences dans quelques années.

La volonté d’Alpha Condé de changer la Constitution pour briguer un troisième mandat n’était-elle pas une erreur ?

Il faut admettre que des erreurs ont été commises. S’il y a à regretter, ce serait surtout de ne pas avoir donné une légitimité à la Constitution en 2010, dans la foulée de son arrivée au pouvoir. Mais cela n’explique en rien le putsch. Au Mali, Ibrahim Boubacar Keita en était à la deuxième année de son second et dernier mandat ; au Burkina Faso, Roch Marc Christian Kaboré venait d’être réélu pour un second mandat. Et la tentative de putsch en Guinée-Bissau a eu lieu alors que Umaro Sissoco Embalo n’est que depuis deux ans au pouvoir ! Les causes sont à chercher ailleurs : la gouvernance, les questions sécuritaires, les relations conflictuelles avec la hiérarchie militaire…

Il faut que les autorités militaires se prononcent clairement sur la durée de la transition

Quel regard portez-vous sur la transition aujourd’hui ?

Nous sommes dans le flou, dont je ne sais s’il est orchestré ou non. Il y a des avancées, comme la mise en place du Conseil national de la transition ou de la Cour de répression des infractions économiques et financières. Mais des points clés sont éludés : on ne connait pas la composition exacte du Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD), on ne sait toujours pas quelle sera la durée de la transition. Il faut que les autorités militaires se prononcent clairement sur ces points cruciaux pour lever les doutes légitimes que nous avons.

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D’autant que la junte s’est donnée des missions qui, selon moi, ne sont pas celles d’un gouvernement de transition. Lorsque l’on annonce, par exemple, vouloir « refonder l’État », qu’est-ce que cela signifie concrètement ?

Doutez-vous de l’engagement de Mamadi Doumbouya de rendre le pouvoir aux civils…

Jusqu’à preuve du contraire, il n’y a pas de raisons de douter de cet engagement. Mais le doute subsiste sur la durée que prendra ce retour à l’ordre constitutionnel. Le délai de six mois fixé par la Cedeao pour la tenue d’élections arrive à expiration dans quelques semaines.