Société

CAN – Sénégal : jackpot pour les Lions de la Teranga

Primes en hausse, terrains offerts par l’État sénégalais… Après leur victoire face à l’Égypte, la sélection sénégalaise et son staff ont tiré le gros lot. La récompense est-elle excessive ?  

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Par et - à Dakar
Mis à jour le 10 février 2022 à 15:43

Le président Macky Sall accueille les Lions de la Teranga à l’aéroport Leopold Sedar Senghor, à Dakar, le 7 février 2022 © REUTERS/Zohra Bensemra

Après trois jours de liesse, le Sénégal peine encore à se remettre de ses émotions. Soixante-cinq ans après la création de la CAN, les Lions de la Teranga ont enfin accroché une première étoile à leur maillot. Mardi 8 février, après une procession d’un bout à l’autre de la capitale sénégalaise sur le toit d’un bus à impériale « façon-façon », l’équipe victorieuse emmenée par Aliou Cissé a obtenu une juteuse rémunération pour le Graal obtenu de haute lutte face à l’Égypte.

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Une décoration symbolique d’abord : les joueurs, ainsi que leur entraîneur et les membres du staff technique, ont été faits officiers ou commandeurs de l’Ordre national du Lion, la plus haute distinction sénégalaise.

50 millions de F CFA par tête

Mais au-delà des symboles, le jackpot a aussitôt résonné dans le casino continental. Les 52 membres sénégalais de l’épopée camerounaise ont en effet reçu une offrande de nature à faire pâlir de jalousie leurs compatriotes.

La prime versée par l’État sénégalais, d’abord : 50 millions de F CFA [un peu plus de 76­ 000 euros] par tête – soit 4 millions d’euros au total. Mais aussi un patrimoine foncier qui aurait de quoi susciter l’indignation de nombre d’habitants de la capitale et de sa banlieue, cette région surpeuplée où s’entasse près de 25 % de la population du pays et où les prix de l’immobilier ont flambé au cours de la dernière décennie.

Chaque joueur se verra offrir un terrain de 500 m² à Diamniadio et un autre de 200 m² dans la capitale

Chaque membre de l’équipe victorieuse se verra en effet offrir deux terrains : l’un de 500 m² à Diamniadio, la ville-champignon qui n’en finit pas de pousser à la périphérie de Dakar ; l’autre de 200 m² dans la capitale elle-même, pourtant totalement engorgée.

Augmentation des primes de la CAF

De son côté, le comité exécutif de la Confédération africaine de football (CAF) avait annoncé, quelques jours avant le coup d’envoi de la compétition, l’augmentation du montant des primes accordées aux sélections qualifiées pour la phase finale. Ainsi, il avait été décidé que la prime versée au vainqueur serait de 4,371 millions d’euros, soit une augmentation de 437 000 euros par rapport à la CAN 2019, et de près de 2 millions d’euros pour le finaliste (+218 500 euros). Les demi-finalistes, quant à eux, toucheront chacun 1,923 million d’euros (+175 000 euros) et les quarts de finaliste 1,027 million d’euros (+153 000 euros).

L’argent devrait être très rapidement versé aux fédérations concernées. « Le président de la CAF, Patrice Motsepe, a demandé au directeur financier que cela soit fait le plus tôt possible après la fin de la compétition », confirme à JA une source interne à la CAF.

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Les Lions de la Teranga passeront-ils par deux fois au guichet ? Ou bien la somme versée par la CAF offrira-t-elle une bouffée d’air frais à la Fédération sénégalaise de football (FSF) ? Malgré plusieurs tentatives, Jeune Afrique n’a pu joindre son président, Augustin Senghor, qui vient tout juste d’être réélu maire de Gorée.

Pratique courante

Le versement d’une prime exceptionnelle par l’État du pays vainqueur de la CAN est une pratique courante. En 2002, lorsque les Sénégalais avaient accédé à la finale, au Mali, face au Cameroun, chacun des 22 joueurs avait touché 65 000 euros. Quelques mois plus tard, lors de la Coupe du monde organisée au Japon et en Corée du Sud, lorsque le Sénégal avait fait sensation en atteignant les quarts de finale face à la Turquie, « il y avait eu une prime de qualification pour le tournoi [20 000 euros], puis une autre pour nous être hissés en quarts de finale [32 000 euros]. Ces deux primes avaient été versées par l’État, sur décision du président Abdoulaye Wade », se rappelle l’ancien international Ferdinand Coly.

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Les Lions avaient également touché une prime après la CAN, versée par la FSF, et une autre après la Coupe du monde, en plus de celle de la Fifa. En revanche, les parcelles de terrain à Dakar promises par le gouvernement n’ont jamais été attribuées, nous glisse un joueur de l’époque.

En Afrique, il est fréquent que l’État décide de se montrer lui aussi généreux. Ainsi, en 2017, les footballeurs camerounais avaient empoché chacun 61 560 euros pour avoir remporté la 31e édition du tournoi continental face à l’Égypte.

L’arbre qui cache la forêt

Deux ans plus tôt, après le succès de la Côte d’Ivoire contre le Ghana en finale, Alassane Ouattara avait lui aussi accordé 46 000 euros à chaque joueur, ainsi qu’une villa. Mais une partie de la manne financière avait été détournée par des membres de la fédération de l’époque, plusieurs joueurs et encadrants ayant constaté que l’argent n’était pas arrivé sur leur compte en banque. L’État avait alors décidé de décaisser une nouvelle fois de l’argent pour le verser aux personnes flouées.

Si elles sont globalement bien acceptées par un peuple en liesse, les largesses accordées à l’équipe victorieuse peinent tout de fois à dissimuler l’absence d’investissements dignes de ce nom dans le secteur footballistique sénégalais. Quelle place le championnat sénégalais des clubs occupe-t-il, par exemple, dans la programmation d’un grand média national ? « Aucune, reconnaît sans détour le journaliste Alassane Samba Diop, directeur général du groupe eMédia (iRadio et iTV). Il n’y a pas d’économie autour du football, les clubs vivent dans la disette… L’équipe nationale est l’arbre qui cache la forêt. Les Navétanes, cette compétition populaire entre quartiers, suscite plus d’engouement que le championnat national. »

Nous attendons de savoir ce qui est prévu en faveur du football local suite à cette victoire

Dans ce contexte, quelle part du gâteau reviendra-t-elle à la FSF afin d’assurer la succession des prestigieux vainqueurs de la CAN ? Si quelques centres de formation ont fleuri à travers le pays, à Dakar ou sur la Petite Côte – Excelsior, Génération Foot, Dakar Sacré-Cœur, Paris Saint-Germain… -, le principal reste l’Institut Diambars, fondé en 2000 par le footballeur français Patrick Vieira (natif de Dakar), son compatriote Bernard Lama et le Béninois Jimmy Adjovi-Bocco.

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Contacté par Jeune Afrique, le dirigeant d’un club professionnel sénégalais espère qu’une partie de la somme que versera la CAF sera utilisée pour améliorer le fonctionnement du football local : « Il y a des besoins au niveau de la formation, du football féminin et du foot professionnel en général, explique-t-il. Avec d’autres présidents de clubs, nous envisageons de solliciter la fédération afin que l’on nous dise ce qui est prévu en faveur du football local suite à cette victoire. Il nous semblerait juste qu’une partie de cet argent soit réinjecté dans le pays. »

« Ce qu’ils ont accompli n’a pas de prix »

À titre de comparaison, lors de leur victoire en Coupe du monde en 2018, les joueurs de l’équipe de France et leur staff avaient perçu près de 400 000 euros chacun venant de la FIFA, via la Fédération française de football. Au Sénégal, dans l’immédiat, ne vous risquez pas à demander si la tournée tardive du Père Noël a été trop généreuse envers des joueurs dont un certain nombre sont déjà milliardaires en francs CFA. Vous risqueriez un lynchage – verbal – en règle pour apostasie.

« On est tous d’accord qu’il faut les récompenser à la hauteur de leur performance et de la joie qu’ils ont procurée à leurs compatriotes, estime, dans un statut Facebook, le journaliste sénégalais – et fervent supporter pendant tout le tournoi – Aboubacar Demba Cissokho. Le président de la République leur aurait offert une cité déjà construite à Dakar et à Diamniadio que j’aurais applaudi. Il aurait fait plus que ça, j’aurais dit OUI. Ce que ces joueurs et leur staff ont accompli au Cameroun n’a pas de prix. Ce qui est indu est ailleurs. »