Société

Turquie : la nouvelle destination santé des Africains

Chirurgie cardiaque, oncologie, mais aussi greffe de cheveux et liposuccion… La Turquie est devenue une destination médicale de plus en plus prisée, y compris des Africains. Reportage.

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Par - envoyée spéciale à Istanbul
Mis à jour le 14 février 2022 à 15:22

Hôpital Florence Nightingale, dans le quartier de Sisli, à Istanbul. © DR

C’est une imposante façade vitrée, sur laquelle se mirent les nuages. Dans le vaste hall de la clinique privée Medistanbul, flambant neuve, deux hommes aux crânes pelés ceints d’un bandeau noir destiné à limiter la formation d’œdèmes attendent le médecin pour leur visite de contrôle postopératoire. Tous deux sont africains, et ce n’est pas une surprise : de nombreux touristes, venus des quatre coins du monde, arpentent Istanbul le chef tout aussi dégarni en attendant la repousse. En Turquie, les greffes de cheveux sont devenues si courantes que la Turkish Airlines, qui transporte ces cohortes de visiteurs à la reconquête de leur toison perdue, est surnommée « Turkish Hairlines » (de « hair », « cheveux » en anglais).

Eux aussi installés dans le hall, Aminetou El Vilaly et Hamid Abdel Jelil consultent leur téléphone, à l’écoute de leurs clients. Ces deux jeunes Mauritaniens travaillent comme commerciaux pour MK Medicare, une branche du groupe MK spécialisée dans le tourisme médical. Ils ne sont pas seulement chargés de faire venir des patients africains en Turquie. Ils sont leurs anges gardiens, du début à la fin de l’aventure. Après avoir transmis leurs dossiers médicaux à des praticiens turcs, ils leur proposent des devis, des chirurgiens et des hôpitaux, facilitent leurs démarches pour l’obtention des visas. Puis vont les chercher à l’aéroport et organisent leur séjour hospitalier, qui peut être couplé à des visites touristiques ou à du shopping. À la fois traducteurs et nounous, ils veillent à ce que leurs protégés se sentent entourés à chaque instant.

Les dames craquent pour le « popo brésilien », inspiré du postérieur rebondi de Kim Kardashian

« Parmi nos clients africains, nous avons eu des hommes d’affaires, des vedettes de la chanson, des ambassadeurs, ainsi qu’une dizaine de ministres, venus pour se faire refaire les dents, pour une greffe de cheveux, pour un suivi d’oncologie ou pour une liposuccion », explique Hamid. Les messieurs sont des adeptes de cette dernière pratique, qui supprime leurs adiposités abdominales.

Les dames, elles, optent volontiers pour des « package mamans », avec mammoplastie et vaginoplastie. Objectif : « retrouver du plaisir et en redonner à son mari après des grossesses et de longues années de mariage ». Elles craquent aussi pour le « popo brésilien » (dit BBL, pour « Brazilian Body Lifting »), un transfert de graisse sur les fesses, inspiré du postérieur rebondi de Kim Kardashian. Ou font une fécondation in vitro (FIV) avec, parfois, demande de jumeaux.

Un engouement que confirme Ioana Rondolean, chargée de l’Afrique et de l’Amérique latine chez Esteworld, un établissement situé sur la rive asiatique du Bosphore. « Nous sommes parmi les plus anciennes cliniques privées de chirurgie esthétique de Turquie exclusivement consacrées à la beauté », souligne cette avenante blonde, qui nous reçoit dans un salon d’attente au décor mordoré. Chirurgie des oreilles, rhinoplastie, lifting (du visage, du cou, des lèvres, de la poitrine, des bras ou des jambes), liposuccion, remodelage du corps, BBL, « sourires hollywoodiens », greffes de cheveux… Aucune parcelle de l’anatomie humaine n’échappe au programme sur papier glacé de l’institut, qui propose « des services fiables et de qualité VIP à des prix abordables ».

Bistouri magique

Sur les 10 000 patients qui ont franchi les portes d’Esteworld en 2021, une quarantaine d’Africains-Américains et une trentaine d’Africains, parmi lesquels des épouses de ministres ou des femmes d’affaires camerounaises, sénégalaises et nigérianes. Pour attirer les candidats au bistouri magique, la clinique diffuse des brochures dans des boutiques de luxe, à Lagos par exemple, « où l’on trouve de grosses fortunes habituées à voyager ». Et envisage d’ouvrir, en 2022, des bureaux au Nigeria, au Cameroun, au Rwanda, en Éthiopie, en Tanzanie et au Sénégal.

La clinique Esteworld, à Istanbul. © Chris McGrath/Getty Images via AFP

La clinique Esteworld, à Istanbul. © Chris McGrath/Getty Images via AFP

Retour à Medistanbul. Aujourd’hui, Hamid gère le parcours de neuf Mauritaniens, qui se font refaire leur dentition. Aminetou, elle, se charge de quatre Mauritaniens, de trois Tunisiens et de deux Marocains, venus pour des check-up ou des opérations. « Nous nous sommes lancés dans le tourisme médical en 2014, mais cela ne fait que six mois que nous avons mis le cap sur l’Afrique. Qui, déjà, représente 80 % de notre activité, soit 150 patients par mois. Nous pensons multiplier rapidement ce chiffre par dix », explique Tugay Toydemir, associé de MK, dans un français parfait.

« Nos clients viennent surtout du Maghreb et de Sierra Leone. Nous avons un bureau en Mauritanie, un consultant au Mali et un correspondant à Djibouti », poursuit-il. Pour attirer les clients, MK Medicare, qui s’intéresse à la Côte d’Ivoire, au Sénégal et au Ghana, mise sur les recommandations des médecins locaux et sur les réseaux sociaux. Ainsi, à Nouakchott, la société s’appuie sur une influenceuse, Fouchi, qui a 1 million de suiveurs sur Snapchat et sur Instagram.

Installée dans le quartier de Sisli, la filiale du groupe MK joue les intermédiaires entre les patients et les dix-huit cliniques ou hôpitaux privés stambouliotes avec lesquels elle a passé des accords. En 2021, son chiffre d’affaires a atteint 3 millions d’euros – fondé par Muammer Kaya, un Turco-Américain formé à l’université Princeton, le groupe MK, lui, pèse 35 millions d’euros.

Fibre empathique

Installée pour sa part à Ankara, l’agence Healthy in Turkey propose des services de conciergerie assez similaires et s’appuie, elle aussi, sur des établissements de pointe d’Istanbul ou d’Ankara (Anadolu Medical Center, groupes Memorial et Florence Nightingale, Güven Hospital, le CHU de l’université Baskent, etc). Sa différence ? Elle met l’accent sur les pathologies sévères et s’adresse exclusivement à des patients africains. Tous viennent d’Afrique subsaharienne : Cameroun, Gabon, Côte d’Ivoire, Mali, Bénin, Niger, RD Congo et Sénégal. Parmi eux, des ministres nigériens et camerounais, des PDG, mais aussi des retraités et des enfants.

Autre spécificité de Healthy in Turkey : sa dirigeante, Aygen Yenigün, n’est autre que la fille du fondateur du groupe de BTP Yenigün, très actif en Afrique. « Je me rendais fréquemment sur le continent, notamment au Cameroun, où notre groupe a construit le stade Japoma, raconte cette jeune femme brune dans un français châtié. Et c’est ainsi que l’idée m’est venue. » Une manière efficace et discrète de soigner l’image de l’entreprise familiale par le biais d’une activité porteuse d’une forte charge émotionnelle.

Plus de 660 000 patients étrangers et 1,65 milliard de dollars de recettes en 2019

C’est justement sur cette fibre empathique que joue la Turquie pour prendre pied sur le marché du tourisme médical. Récent et en plein essor, il a drainé, en 2019, jusqu’à 662 000 patients étrangers et rapporté 1,65 milliard de dollars, selon l’organisme de statistique Tüik. Après une nette baisse en 2020, due à la pandémie de Covid-19, ces chiffres sont remontés, en 2021, à 642 000 patients et à 1,48 milliard de dollars de recettes.

Reste le marché noir et la poignée de semi-amateurs, voire de charlatans, qui sévissent ici comme sous toutes les latitudes et que le ministère de la Santé pourchasse afin de préserver la réputation du pays. En 2018, il a réglementé le secteur et, depuis, octroie des licences aux établissements dont le sérieux est reconnu. Ils sont 210 actuellement.

« La Turquie a l’avantage d’être une destination touristique. Pourtant, la force de notre système de soins est encore peu connue des Subsahariens, car nous sommes de nouveaux acteurs en Afrique. Les Maghrébins nous connaissent mieux, pour des raisons liées à l’Histoire, mais nous sommes un peu concurrents », résume Aygen Yenigün.

Anadolu Medical Center, à Ankara. © DR

Anadolu Medical Center, à Ankara. © DR

Des blessés aux VIP

Impossible – secret médical oblige – de dévoiler l’identité des personnalités africaines de premier plan qui sont – ou ont été – soignées en Turquie. La seule évacuation sanitaire médiatisée a été celle du général Jean-Marie Mokoko, un opposant congolais, hospitalisé à Ankara en juillet 2021. S’il a été question que l’ancien ministre des Affaires étrangères burkinabè Djibril Bassolé, l’ex-Premier ministre ivoirien Hamed Bakayoko ou le président guinéen déchu Alpha Condé viennent se faire soigner en Turquie, c’est respectivement en Tunisie (Hammamet), en Allemagne et aux Émirats arabes unis qu’ils ont été traités.

Il n’empêche, de plus en plus d’Africains poussent chaque jour les portes des établissements d’Istanbul, d’Ankara, des villes thermales de Manisa ou de Bursa, des côtes méditerranéennes (Antalya), égéennes (Izmir, Bodrum) ou de la mer Noire afin d’y subir des opérations complexes ou de faire des check-up. Beaucoup sont relativement aisés sans être forcément des VIP. Le facteur politique entre également en ligne de compte. Les relations étroites qu’Ankara a nouées avec les gouvernements de Tripoli, d’Addis-Abeba ou de Mogadiscio expliquent qu’un certain nombre de malades ou de blessés libyens, éthiopiens ou somaliens reçoivent des soins sur le sol turc.

Sols lustrés, escalators brillant de mille feux, mobilier design et équipements dernier cri

C’est sur la satisfaction que les patients affichent à leur retour au pays que compte la Turquie pour faire connaître ses atouts : des prestations de qualité, nettement moins onéreuses qu’en Europe ou aux États-Unis (voir encadré ci-dessous), des équipements dernier cri et, surtout, un accueil quasi familial, de nature à séduire des Africains déçus par la froideur bureaucratique des hôpitaux occidentaux. Ainsi, le parent ou le conjoint accompagnateur est installé dans une chambre cosy, attenante à celle du malade, et dispose de sa propre salle de bains. Les VIP, eux, vivent dans des espaces semblables à des appartements.

Services de traduction, boutiques, restaurants, pharmacies… Tout est prévu dans ces cités hospitalières qui, avec leurs sols lustrés, leurs portes en bois massif, leurs escalators brillant de mille feux, leur mobilier design ou leurs jardins japonais, ressemblent davantage à des hôtels cinq étoiles ou à des malls qu’à des lieux de souffrance.

C’est le cas d’American Koç qui, en 2021, a accueilli 275 000 personnes, dont un cinquième d’étrangers (parmi lesquels 958 Libyens), ou du groupe Florence Nightingale, qui compte 800 lits et dont 25 % des revenus proviennent des patients étrangers. Ses établissements des quartiers stambouliotes de Sisli et d’Atasehir, en particulier, développent leur clientèle africaine, même si celle-ci n’est pas aussi fournie que celle du Golfe ou d’Asie.

Cancérologie, chirurgie cardiaque…

« Nos patients viennent d’Algérie, de Tunisie, du Soudan, de Libye, du Nigeria, du Sénégal, d’Éthiopie, d’Érythrée et de Tanzanie, pour suivre des traitements difficiles, en cancérologie, en chirurgie cardiaque, etc », confirme Sinan Aran, le directeur adjoint du groupe Florence Nightingale, qui nourrit un véritable tropisme africain. Durant ses années de médecine à l’Université Marmara (Istanbul), il s’est en effet lié d’amitié avec un autre étudiant, Hussein Mwinyi, ancien ministre tanzanien de la Défense et aujourd’hui président de Zanzibar.

Dans leurs relations d’affaires, les Turcs pratiquent une stratégie d’encerclement méthodique

« La Tika [l’agence turque de coopération et de développement] a construit une partie de l’hôpital de Muhimbili, à Dar es-Salaam. Nous envisagions de coopérer dans le domaine de la formation post-diplôme de médecine quand la pandémie de Covid-19 a interrompu ce projet. Nous sommes sur le point de reprendre les discussions pour parvenir à la signature d’un accord », poursuit Sinan Aran. Ce haut dirigeant fait parfois partie des délégations qui accompagnent le président turc, Recep Tayyip Erdogan, dans ses voyages à l’étranger : des moments privilégiés, affirme-t-il, où naissent des projets de coopération.

Car, au-delà de l’empathie – réelle –, on retrouve ici cette habileté si particulière aux Turcs de créer des relations d’affaires s’inscrivant dans la durée, selon la stratégie d’encerclement méthodique que mènent, depuis 2005, tout un ensemble d’institutions publiques, du Croissant-Rouge à la Tika en passant par les centres culturels Yunus Emre ou les écoles de la Fondation Maarif.

Conscients de la concurrence que représentent certaines cliniques continentales, en Tunisie, au Maroc ou en Afrique du Sud, les Turcs songent déjà à l’étape suivante. « On ne doit pas se contenter de soigner nos amis africains, on doit les aider à se doter de systèmes de santé performants, à former leurs personnels », estime Aygen Yenigün, qui organise des visites d’hôpitaux turcs, mais aussi des séminaires en Afrique ou des consultations de médecins turcs au Cameroun (et bientôt au Niger).

« Nous avons envie d’exporter notre savoir-faire, en nous appuyant sur notre école, Istanbul Science University, où nous formons nos propres médecins (3 000 en ce moment) et infirmiers », précise Sinan Aran. Partenariats étatiques, universitaires ou hospitaliers, formation continue, conseil aux confrères africains… L’entraide et la coopération médicale avec l’Afrique devraient s’amplifier dans les années à venir.

Combien ça coûte en Turquie ?

(prix incluant, en Turquie, les transferts aéroport, hôtels/séjours hospitaliers, opération, les médicaments, les check-up et les éventuelles visites touristiques)

Opération cardiovasculaire : 10 000 à 20 000 dollars

(contre 80 000 à 150 000 dollars aux États-Unis)

Greffe de cheveux : de 1 500 à 4 000 dollars (contre 8 900 à 20 000 dollars aux États-Unis ou au Canada ; 6 800 à 22 800 dollars en France)

Perruques de cheveux naturels (le cheveu de la région de Nigde passe pour la meilleure qualité au monde) : 500 à 1 000 dollars (contre 2 000 à 10 000 dollars ailleurs)

Liposuccion : 3 000 à 5 000 dollars (contre 8 500 à 9 700 dollars en France)

Rhinoplastie : entre 2 500 et 4 000 dollars

« Sourire hollywoodien » : entre 4 000 et 7 000 euros, pour toute la dentition, selon le matériau choisi (porcelaine, zirconium, etc).

Opération des deux yeux au Lasik : 2 400 dollars