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Béchir Ben Yahmed à Jeune Afrique, le 19 octobre 2010. © Bruno Levy pour JA

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Algérie 1962 : reportage dans les rangs de l’Armée de libération nationale, par Béchir Ben Yahmed

« Au cœur des accords d’Évian » (2/4). Mars 1962. Alors que Français et Algériens s’apprêtent à signer les accords d’Évian et à mettre un terme à une guerre qui aura duré huit ans, le fondateur de JA réalise un reportage dans les rangs de l’ALN, à la frontière tuniso-algérienne. Extraits de ce récit magistral.

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Mis à jour le 18 mars 2022 à 18:32

Soldats de l’Armée de libération nationale, vers 1960. © Collection Kharbine Tapabor

À 150 km de Tunis, 50 km avant d’atteindre la frontière algérienne, vous apercevez déjà l’importance de l’ALN : une théorie presque ininterrompue de camions Mercedes, venant de Libye, sombres comme la guerre, réguliers comme un fleuve au printemps, amènent à travers la Tunisie armes, munitions, ravitaillement. Ils sont immatriculés au nom de la République algérienne et ils charrient leur chargement au flanc du djebel qui sépare la Tunisie de l’Algérie.

De là, d’autres véhicules tout-terrain les amènent de nuit, tous feux éteints, jusqu’aux postes de commandement arrière de cette étrange armée, qui, du coucher du soleil à l’aube, anime la montagne. De rocher en rocher, de cache en cache, mètre par mètre, les armes, les vivres, les médicaments parviennent, à dos d’homme ou de mulet, jusqu’aux postes avancés algériens qui forment le front de l’ALN, en face de la ligne Challe.

Dans le no man’s land

Un front ? Le mot peut sembler ronflant à qui n’a pas vu la chose. Voici ce que j’ai vu : sur le pourtour du fameux « bec de canard » qui s’enfonce en Algérie et dont la pointe extrême n’est pas à 10 km de la ligne Challe, des dizaines de batteries de canons – de 85, de 105, de mortiers de 120 –, enfouies dans d’immenses galeries souterraines, servies par des artilleurs algériens et crachant le feu, à travers la vallée, sur les postes français qu’on peut observer à la jumelle ou même à l’œil nu.

Le terrain était trempé, le ciel était bas et tout semblait calme

Visitant l’une de ces batteries, dès que notre groupe a montré la tête, au-dessus de la crête, nous avons entendu siffler autour de nous les obus français de 155 arrosant la terre. Nous pouvions en nous baissant ramasser les éclats coupants et tièdes, éparpillés tout autour de nous.

J’ai aussi vu les avions d’observation et de chasse français sillonner la vallée verdoyante qui fait no man’s land entre les deux lignes adverses. Les avions étaient repoussés par les batteries de DCA algériennes, chaque fois qu’ils faisaient mine de se rapprocher du territoire tunisien. […]

L’après-midi d’un chef de bataillon

L’opération, déclenchée par l’état-major de l’ALN, était à son sixième jour. Le terrain était trempé, le ciel était bas et, en ce début d’après-midi, au moment où nous quittions le PC arrière d’un de ces bataillons algériens, tout semblait calme.

« Nous nous contentons de surveiller le front, nous dit le chef de bataillon. Il s’agit pour notre artillerie d’empêcher les Français de sortir de leurs postes, d’opérer les relèves ou d’amener des renforts. »

Il marchait devant nous, d’un pas huilé, régulier comme le tic-tac d’une montre

Nous avions déjeuné dans le PC, une simple hutte camouflée sous les arbres. Menu : une soupe de lentilles servie dans des gamelles, une orange et du café. À 13 h 30, notre petit convoi s’ébranlait. Si Khaled, le chef du bataillon, marchait devant nous, sans effort semblait-il, de ce pas huilé, régulier comme le tic-tac des montres qu’ont les grands coureurs. Grand, mince, il s’appuyait sur une canne légère. Son adjoint opérationnel marchait derrière lui du même pas. Un petit chien kabyle trottinait en contrebas.

À quelques mètres, chaussés de pataugas et revêtus, pour plus de commodité, de la tenue de l’ALN, nous suivions, essayant de tenir la cadence. Cinq heures après, nous avions visité plusieurs sections, le PC avancé du bataillon, les pièces de DCA et les canons installés sur les crêtes, essuyé le feu d’une batterie française, interrogé les troupes qui, la veille, étaient au feu sur la ligne Challe. […]

« J’étais de l’autre côté »

En cinq heures, nous avions parcouru plus de 20 km, gravi et redescendu deux ou trois djebels de 7 000 à 8 000 mètres de haut. Nous étions épuisés, trempés, affamés. Si Khaled, le soir, rompait tranquillement le pain entre nous, à la lumière d’une lampe à pétrole, et partageait, entre ses adjoints et nous, les sardines et les olives qui formaient le dîner.

Aucun insigne ne distingue l’officier de ses hommes, pas un centime de solde ne les sépare

« Vous êtes fatigués, bien sûr, nous dit-il. Même nos recrues s’évanouissent, les premiers jours, lorsqu’il s’agit de faire 40 km d’une traite à travers les rochers. Il faut deux mois et demi environ pour que la mécanique humaine se fasse à ce rythme. Certaines unités françaises y sont arrivées… »

Photographie de combattants de l'ALN, diffusée sous forme de carte postale par le ministère de l'Information du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). © Collection NBL/Kharbine-Tapabor

Photographie de combattants de l'ALN, diffusée sous forme de carte postale par le ministère de l'Information du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). © Collection NBL/Kharbine-Tapabor

Rien chez cet homme au jarret d’acier, au sourire modeste et presque timide, qui mène la vie dure et frugale de ses hommes sans qu’un insigne l’en distingue, sans qu’aucune marque de déférence ou un centime de solde l’en sépare, ne dit son grade dans l’ALN. Rien n’indique qu’il était, il y a quatre ans encore, officier de carrière dans l’armée française. C’est lui qui nous le révélera en passant : « Oui, j’étais de l’autre côté, en Allemagne. Je ne pouvais pas y rester, naturellement ».

Puis, désignant son adjoint :

-« Lui aussi vient de chez eux. […]

– Parmi les cadres de l’ALN, combien viennent de l’armée française ?

– Peut-être 60 à 70%. Depuis 1958, nous avons eu le temps d’en former. Les artilleurs que vous avez vus, par exemple, ont été formés chez nous.

– Avez-vous eu des instructeurs étrangers ?

– Je n’en ai jamais vu. En revanche, beaucoup d’entre nous ont suivi des cours d’instruction à l’étranger. C’est eux qui, de retour, ont formé les frères sur place.

Les harkis ? Nous les considérons comme des égarés. Nous leur ouvrons les yeux

– J’ai vu, à l’état-major, des tracts par lesquels l’ALN appelle les harkis à déserter et à rejoindre l’armée algérienne. Lorsqu’ils viennent à vous, que se passe-t-il ?

– Nous les considérons comme des égarés. Nous leur ouvrons les yeux. Nous leur expliquons ce qu’est la patrie algérienne, pourquoi nous combattons. Au bout d’un certain temps ils s’intègrent.

– Le barrage que constituent les lignes Challe et Morice est-il aussi infranchissable qu’on le dit ?

– En petites unités légères nous le traversons avec 20% de pertes environ. Entre la ligne Challe et la ligne Morice nous avons des hommes pour convoyer et protéger. Au-delà de la ligne Morice également. Dans le sens Algérie-Tunisie c’est beaucoup plus facile.

– Comment vos hommes peuvent-ils vivre avec une solde aussi faible ?

– Soldats et officiers ont la même solde. Ils ont tout ici, jusqu’à la savonnette et la lame pour se raser. Les familles perçoivent une indemnité en Algérie. La permission est de cinq jours, y compris l’aller-retour. On n’a pas beaucoup d’occasions de dépenser l’argent.

Le jour du cessez-le-feu, je ne sais pas si l’on distribuera une sardine de plus

– Est-ce que les membres du gouvernement viennent ici ?

– Ben Khedda est venu tout récemment. Il a tout vu, toute la nuit il a discuté avec les hommes. Il s’est enquis de tous les problèmes.

– Quel a été, en face, le meilleur commandant en chef ?

– Challe.

– Et le cessez-le-feu, ça va être un grand jour ?

– Vous ne verrez pas les soldats sauter de joie, vous savez. Ici on ne rêve pas de la “quille”. Je ne sais pas si on distribuera, ce jour-là, une sardine de plus. D’ailleurs, on négocie depuis 1955. Cette fois c’est peut-être la bonne. On verra bien ; lorsque l’ordre sera là, on l’exécutera.

– Ce sera exécuté partout, sans “bavure” ?

– Il n’y a pas de doute là-dessus. L’état-major a besoin de vingt-quatre heures pour toucher par radio toutes les wilayas.

Demain nos armes seront la parole, la pelle et la pioche

– Et après ?

– Après ? On passera à autre chose. Chaque membre de l’ALN sait qu’après, c’est la révolution. Il faut reconstruire le pays, construire des écoles, forer des points d’eau. Ce sera notre travail.

– Ce n’est pas le rôle des soldats, pourtant.

– Nous ne sommes pas des soldats mais des militants en armes. Demain, nos armes seront la parole, la pelle, la pioche. » […]

La veille, ce langage, je l’avais entendu au PC de zone, c’est-à-dire le poste de commandement opérationnel pour toute la frontière. Le soir, je l’entendrai à l’état-major général de l’ALN. Je n’ai pas eu l’impression d’une leçon  bien apprise. J’ai senti, plutôt, le résultat d’un travail de formation qui, depuis trois ans surtout, s’est effectué en profondeur. […]

Le PC de zone ? C’est, protégé par des postes de garde (avec estafettes, motocyclettes et téléphone de campagne) à 2 kilomètres de chaque côté, le centre nerveux de ce corps d’armée : une impressionnante bâtisse de béton armé, enfouie dans la montagne et sur le toit de laquelle les arbres ont repoussé. Des traces d’obus partout, des cratères de bombes d’avions aussi, car l’aviation et l’artillerie françaises s’étaient acharnées pendant des semaines sur ce réduit. Vous entrez par une porte basse. Vous êtes accueilli par… un chat (chaque unité de l’ALN semble avoir son chat ou son chien) ronronnant dans la chaleur du PC. Un officier, tenue léopard, lunettes d’intellectuel, écarte doucement le chat pour vous faire entrer. […]

« Ce serait presque dommage »

En attendant, autour de la « soupe de l’ALN », nous faisons connaissance avec nos hôtes. La réserve initiale fond et fait place à une camaraderie de bon aloi. On parle plus volontiers arabe que français.

Les officiers de l’ALN ne donnent jamais ni leur nom complet ni leur grade. Le grade, particulièrement, semble ne jamais exister. Vous avez en face de vous Si Abdelkader, Si Abdel Ghani, Si Slimane, Si Omar… Autour de vous, des cartes d’état-major, des  cadavres » de rockets épinglés au mur ou bien la photo de Frantz Fanon, théoricien de la révolution, ou celle de l’émir Abdelkader, premier résistant. J’attaque sur le cessez-le-feu. Toujours la même circonspection :

 » Nous continuerons avec la même détermination. S’il vient, on l’exécutera.

– Mais enfin, on ne parle que de cela, même El Moujahid…

– Ce n’est pas la première fois qu’on négocie. Nous ne sommes pas militaristes, nous ne tirerons pas une cartouche de plus, mais enfin c’est par la guerre qu’on en est arrivés à discuter avec nous. »

Il faut que de Gaulle s’occupe de l’OAS ou bien ce sera nous

Un autre officier intervient.

« Moi, je dirais que ce serait presque dommage, au moment où, sur le plan militaire, ça commençait à aller très bien.

Et l’OAS »?

– L’OAS, c’est l’armée française. Là où il n’y a pas d’armée, il n’y a pas d’OAS. C’est chez l’armée que l’OAS trouve ses armes, son équipement, les renseignements. Elle n’a qu’à se servir.

– Mais l’armée française va rester, dit-on.

– Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est qu’il faut que de Gaulle s’occupe de l’OAS ou bien ce sera nous. Nous ne supporterons pas plus longtemps les souffrances qu’endure notre peuple. Nous lui disons aujourd’hui : “Supporte, ne réagis pas. C’est ton intérêt”. Mieux, nous lui expliquons que Jean, Pierre ou Jacques, qui les dénoncent aujourd’hui quand ils ne versent pas un bidon d’essence sur le cadavre de leur frère, seront demain les gens avec qui il devra cohabiter. Il nous écoute parce qu’il a confiance. Mais il faut une issue.

Tenez, j’ai reçu une lettre de mon gosse (ici, pour la première fois la voix s’altère, le front se baisse). Il avait 5 ans quand je suis parti. Il en a 12. Ce que les yeux de ce gosse ont vu, ce que les yeux de centaines de milliers de gosses d’Algérie ont vu, n’a existé nulle part au monde. Comment seront-ils, ces enfants, demain ? Je ne sais… Ce que je sais, c’est que chaque famille algérienne a souffert de la guerre, y a participé d’une manière ou d’une autre. Les femmes, les enfants même en ont été transformés. Ce sont des faits. […]

Ahmed Ben Bella (à g.), vice-président du GPRA, et le colonel Houari Boumédiène (au centre), chef d'état-major général de l'ALN, entouré de ses adjoints, au siège du GPRA, à Tunis, en mars 1962. © Archives Jeune Afrique

Ahmed Ben Bella (à g.), vice-président du GPRA, et le colonel Houari Boumédiène (au centre), chef d'état-major général de l'ALN, entouré de ses adjoints, au siège du GPRA, à Tunis, en mars 1962. © Archives Jeune Afrique

Nous sommes nombreux qui aurions pu rester à l’écart ou faire carrière dans l’armée ou l’administration françaises. Nous nous sommes engagés. Personnellement, j’ai passé six ans dans la wilaya 5. Il n’y a qu’un an que je suis ici, à la suite d’une blessure. Au début, je ne me donnais pas un mois à vivre. Cela pour vous dire que, depuis plus de sept ans, des centaines de milliers d’Algériens ont vécu, à la dure, dans le désintéressement le plus complet, exposés chaque jour à la mort. Cela trempe un peuple. Ce peuple nous a compris, suivis, aidés. Nous ne l’oublierons jamais. Ce peuple sera demain exigeant. Personne ne pourra lui raconter d’histoires. Il nous faudra tenir les promesses que nous lui avons faites.

Nous avons juré de construire une nation démocratique et sociale

– Quelles sont ces promesses ?

– Vous savez, au début, les gens venaient à nous avec leurs fusils combattre “pour Dieu”. Le fameux “djihad”. Nous les acceptions sans rien dire. Quelques mois après, nous leur expliquions ce qu’est la patrie algérienne, la nation algérienne avec son histoire. Leur combat changeait de sens. Puis, nous leur avons expliqué l’économie algérienne, les ressorts du colonialisme, leurs droits à la terre et à une juste répartition des richesses. Nous leur avons expliqué qu’eux étaient le peuple et que le peuple était souverain. Nous avons juré de construire avec eux et pour eux une nation démocratique et sociale, où l’on travaillera, où l’on sera instruit, logé, nourri. Ces idées-là ont pénétré ; même si nous ne le voulions plus, nous en sommes devenus prisonniers.

Messali Hadj ne peut plus remettre les pieds en Algérie

– Est-ce que l’unité du peuple a été réalisée ? Il y a les particularismes, il y a Messali [Hadj], il y a les harkis.

– Messali ? J’ai été, il y a longtemps, on dirait un siècle, l’un de ses disciples fervents. Il a cru qu’il était le père de la nation algérienne et il a oublié qu’il en était le fils. Déjà avant 1954 ça ne marchait plus. Les poils de sa barbe n’étaient plus reliques sacrées que pour un groupe d’individus intéressés qui voulaient utiliser Messali à des fins personnelles.

Pour avoir lutté, en tant qu’un des responsables de la wilaya 5 pendant six ans, contre le messalisme représenté par Bellounis, contre sa pitoyable armée nationale du peuple algérien, je peux dire que le messalisme est fini. Messali ne peut plus mettre les pieds en Algérie. Ses hommes ont fait trop de mal, trop massacré d’Algériens, avec les armes et l’appui de l’armée française.

– Et le Maghreb, est-ce que vous y pensez ?

– Mon point de vue personnel, c’est que je ne le verrai pas. Notre vie sera consacrée à la révolution. Nos enfants s’occuperont du Maghreb. »


Retrouvez tous les épisodes de notre série :

Au cœur des accords d’Évian, soixante ans après

Guerre d’Algérie : Benjamin Stora : « Après les accords d’Évian, tout le monde était sur ses gardes » (1/4)

Algérie : reportage dans les rangs de l’Armée de libération nationale, en 1962 (2/4)

Accords d’Évian : « Monsieur Depardon, vous êtes un ami de l’Algérie » (3/4)