Aziz Akhannouch, le patron du RNI, à Rabat, le 9 septembre 2021, au lendemain de la victoire de son parti aux élections législatives et locales. © Jalal Morchidi/EPA/MAXPPP

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Maroc : en attendant Akhannouch

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Politique

Maroc : Aziz Akhannouch va-t-il enfin passer à l’action ?

Depuis sa nomination, le 7 septembre, le nouveau chef du gouvernement s’est concentré sur la gestion des crises liées à la pandémie et à la sécheresse. Mais au-delà des plans d’urgence, les Marocains attendent des mesures fortes permettant de renouer avec la croissance et d’engager les profondes réformes annoncées.

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Mis à jour le 7 mars 2022 à 13:11

Aziz Akhannouch, le patron du RNI, à Rabat, le 9 septembre 2021, au lendemain de la victoire de son parti aux élections législatives et locales. © Jalal Morchidi/EPA/MAXPPP

« Mitigé », « décevant », « faible »… Dans les médias, au sein de la sphère politique comme du patronat, les adjectifs employés pour qualifier le bilan de Aziz Akhannouch six mois après sa désignation comme chef du gouvernement – qui est installé, lui, depuis cinq mois – sont loin d’être élogieux.

En dehors de quelques rares décisions que l’on peut considérer comme positives, parmi lesquelles le plan d’aide au secteur du tourisme et les décrets relatifs à l’élargissement de la couverture sociale, les questions de fond n’ont pas été abordées.

Déçus, les Marocains se montrent sévères à l’égard des membres du gouvernement. Une déception d’autant plus marquée que le Rassemblement national des indépendants (RNI), le parti de Aziz Akhannouch, avait présenté pendant la campagne électorale un programme très prometteur, où il s’engageait à sortir le pays de sa torpeur pour lui faire prendre le grand train de la croissance économique et du développement humain.

Contexte difficile

Or, jusqu’à présent, le gouvernement n’a pris que quelques « mesurettes », tels le lancement du programme Awrach – censé créer 250 000 emplois sur deux ans – et la conclusion d’accords sociaux avec les syndicats d’enseignants, mais il ne s’est pas attaqué aux problématiques structurelles.

Le pays est confronté à la sécheresse la plus sévère qu’il ait connue depuis 1989

Certes, les six premiers mois d’exercice du gouvernement Akhannouch se sont déroulés dans un contexte difficile. En plus de la crise sanitaire qui a, entre autres, contraint le royaume à fermer ses frontières le 29 novembre 2021 pour ne les rouvrir que le 7 février, le pays est confronté à la sécheresse la plus sévère qu’il ait connue depuis 1989.

Mais au-delà de la gestion de ces crises, l’équipe de Aziz Akhannouch va désormais devoir avancer rapidement sur les dossiers que les Marocains considèrent comme prioritaires : relance de l’économie, création du fameux million d’emplois promis, redécollage du secteur touristique, réforme en profondeur de l’éducation nationale et refonte du système de santé. Cinq chantiers majeurs sur lesquels le gouvernement va aussi devoir communiquer pour éclairer sa stratégie, afin de rassurer les citoyens sur sa capacité à répondre à leurs besoins.

1. Relance : l’État met les moyens

Après avoir essuyé, comme beaucoup de ses partenaires, une récession de près de 7 % en 2020, le PIB marocain a renoué avec une croissance positive de 6,3 % en 2021, l’un des taux les plus élevés de la région Moyen-Orient et Afrique du Nord. Pourtant, les résultats tout aussi encourageants qui étaient prévus pour 2022 ont été corrigés à la baisse, à +3 %, à la suite des mesures prises fin novembre 2021 pour lutter contre la propagation du variant Omicron. La dette extérieure publique a par ailleurs atteint 376,5 milliards de dirhams (35,23 milliards d’euros), soit près de 34 % du PIB.

Le projet de loi de finances 2022 adopté en décembre 2021 prévoit un investissement public de 245 milliards de DH. « Un montant record, crucial pour remettre en marche l’économie », comme l’a souligné Nadia Fettah Alaoui, la ministre de l’Économie et des Finances, et qui doit donner au pays les moyens de redresser la barre.

La réouverture des frontières, le 7 février, a marqué le début de la reprise de l’activité économique, placée pendant des mois sous perfusion à travers des aides et subventions diverses. La crise sanitaire a été l’occasion pour certains acteurs de plaider en faveur d’un « made in Morocco ». L’ancien ministre de l’Industrie, Moulay Hafid Elalamy, avait d’ailleurs lancé plusieurs appels d’offres pour créer des unités industrielles permettant au pays de réduire sa dépendance aux importations dans plusieurs filières. Rabat entend également tirer profit de la volonté de plusieurs pays européens de relocaliser leurs productions « aux portes de l’Union européenne » pour être moins dépendants de la Chine.

Le fléau du chômage et du sous-emploi touche particulièrement les jeunes

Enfin, l’un des grands défis du royaume est de repenser ses modèles économique et social afin de pouvoir assurer la mise en place du Nouveau modèle de développement (NMD) voulu par Mohammed VI, et celle de la généralisation de la protection sociale.

Programmation de cartes électroniques au sein d’une unité de production de respirateurs, à Nouaceur. © FADEL SENNA/AFP

Programmation de cartes électroniques au sein d’une unité de production de respirateurs, à Nouaceur. © FADEL SENNA/AFP

2. Emploi : un plan temporaire

Au Maroc, le taux de chômage est passé de 9,2 % à la fin de 2019, juste avant la crise sanitaire, à 11,9 % en 2020 et à 12,3 % à la fin de 2021, selon le Haut-Commissariat au Plan, soit un total de 1,5 million de chômeurs (en hausse de 5 % comparé à 2020). Pourtant 640 000 emplois ont été créés en 2021, signe d’une amorce de la reprise dans plusieurs secteurs, notamment l’industrie.

Mais 495 000 de ces postes sont considérés comme des « sous-emplois », le nombre d’heures travaillées n’étant pas assez élevé. Le fléau du chômage et du sous-emploi touche particulièrement les jeunes : en milieu urbain, 47,2 % des 15-24 ans et 28,3 % des 25-34 ans sont au chômage. Par ailleurs, entre 270 000 et 300 000 nouveaux demandeurs d’emploi arrivent chaque année sur le marché du travail.

Au cours de la campagne électorale, le RNI a fait de l’emploi l’un de ses chevaux de bataille, s’engageant à en créer 1 million sur cinq ans. Le 12 janvier, le chef du gouvernement a finalement lancé « Awrach », un programme moins ambitieux – « préparé en deux mois », selon une source gouvernementale –, qui vise la création de 250 000 emplois temporaires, dans l’ensemble du pays, en 2022 et 2023. Le tout doté une enveloppe de 2,5 milliards de DH.

En clair : 80 % de ces nouveaux emplois concerneront des chantiers publics temporaires, censés être lancés progressivement tout au long de l’année en cours, pour une durée de six mois. Les 20 % restants seront créés dans le domaine de « l’inclusion durable » (prise en charge des personnes âgées, alphabétisation, services scolaires ou paramédicaux, etc.), dans les régions déficitaires, pour une durée de deux ans. L’État ne prévoit aucun contrat de travail, mais une rémunération au moins égale au salaire minimum interprofessionnel garanti (Smig) et une couverture sociale.

La réouverture des frontières le 7 février a été comme une lueur au bout du tunnel pour les opérateurs du secteur touristique

L’idée est intéressante sur le papier, mais elle ne résout pas les problématiques structurelles du chômage. Par ailleurs, l’Observatoire de l’action gouvernementale (OAG) pointe déjà plusieurs limites à l’exercice : des procédures d’accès au programme complexes ou trop bureaucratiques, l’exploitation partisane et politique de ce programme (proposé par une coalition gouvernementale majoritaire), qui pourrait favoriser des régions, des organismes de la société civile ou des demandeurs d’emploi plutôt que d’autres.

À l’aéroport de Rabat, le 29 novembre 2021, alors que le Maroc annonçait la fermeture de ses frontières pour contrer la propagation du variant Omicron. © Mosa’ab Elshamy/AP/SIPA

À l’aéroport de Rabat, le 29 novembre 2021, alors que le Maroc annonçait la fermeture de ses frontières pour contrer la propagation du variant Omicron. © Mosa’ab Elshamy/AP/SIPA

3. Tourisme : redécollage imminent

Le Maroc va-t-il enfin sortir de son isolement ? Fin janvier, l’annonce de la réouverture des frontières le 7 février a été comme une lueur au bout du tunnel pour les opérateurs du secteur touristique.

Qu’il s’agisse des restaurateurs, des hôteliers, mais aussi de tous les métiers qui en dépendent, y compris ceux de l’économie informelle qui gravitent autour, de nombreux Marocains ont subi de plein fouet les conséquences des mesures drastiques prises par le royaume : depuis le début de la pandémie, les recettes liées au tourisme ont diminué de 69 %, avec des pertes évaluées à 82 milliards de dirhams (7,8 milliards d’euros), selon l’Office marocain des changes.

Le secteur, qui représentait 11 % du PIB et 5 % des emplois en 2019, a connu une légère reprise en 2021 (avec une augmentation de 223,3 % des recettes touristiques d’octobre 2020 à octobre 2021)… avant que le variant Omicron ne pousse les autorités à fermer à nouveau les frontières le 29 novembre. Dans un pays où l’économie de certaines villes, comme Marrakech, dépend presque exclusivement du tourisme, la politique de prévention des autorités s’est transformée en cauchemar pour les professionnels du secteur, qui ont manifesté à plusieurs reprises contre les décisions du gouvernement et réclamé un «plan Marshall».

La saison 2022 sera décisive

Le 14 janvier, le gouvernement a fini par adopter un plan d’urgence d’un montant de 2 milliards de dirhams en faveur du secteur. Il est prévu, entre autres, un allongement du versement de l’indemnité forfaitaire de 2 000 dirhams pendant le premier trimestre 2022, un report des échéances bancaires et une prise en charge par l’État de la taxe professionnelle de 2020 et 2021 des hôteliers.

Ce dispositif et la réouverture des frontières le 7 février ont mis fin au climat d’incertitude et redonné aux professionnels l’espoir de voir le Maroc maintenir son rang de première destination touristique du continent… Et aux plus fragilisés du secteur, de pouvoir redémarrer leur activité. La saison 2022 sera décisive.

4. Éducation : session de rattrapage

Les performances des élèves marocains en mathématiques, qui leur permettent d’intégrer massivement et depuis de nombreuses années de grandes écoles d’ingénieur, ne sauraient masquer les difficultés structurelles auxquelles le Maroc est confronté en matière d’éducation, partie intégrante du Nouveau modèle de développement, qui préconise une réforme profonde et globale du secteur.

Un rapport publié en 2019 par le Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique a mis en évidence les carences du système éducatif du royaume. Il a démontré, notamment, qu’il existe un énorme contraste entre le niveau des élèves des établissements publics et ceux des établissements privés dans la maîtrise des programmes d’arabe, de français et de mathématiques, les performances des premiers étant nettement moins bonnes que celles des seconds.

Élèves du secondaire le jour de la rentrée scolaire, à Rabat, le 1er octobre 2021. © Mosa’ab Elshamy/AP/SIPA

Élèves du secondaire le jour de la rentrée scolaire, à Rabat, le 1er octobre 2021. © Mosa’ab Elshamy/AP/SIPA

Lors de son intervention devant le Parlement, le nouveau ministre de l’Éducation nationale, Chakib Benmoussa (qui présidait la commission spéciale chargée de réfléchir au Nouveau modèle de développement), n’est pas passé par quatre chemins pour parler de l’état du système éducatif, qu’il a qualifié de « douloureux ».

Dès le lendemain de sa nomination, il a d’ailleurs dû affronter la fronde organisée par la Coordination nationale des enseignants contractuels, lesquels représentent un tiers des effectifs de la profession et réclament leur intégration à la fonction publique depuis des années.

Le 18 janvier, le ministère a signé un accord avec plusieurs syndicats, qui prévoit la révision du statut actuel des fonctionnaires rattachés à l’Éducation nationale par la création d’un nouveau statut qui devrait unifier l’ensemble des catégories du système éducatif. Les prochains mois seront déterminants pour l’avenir des élèves, des étudiants et des enseignants.

5. Santé : du bon usage de la pandémie

« Nous avons réussi à éviter deux vagues de contaminations », soulignait Khalid Aït Taleb, le ministre de la Santé, dans une interview accordée à Jeune Afrique le 13 janvier. Alors que plusieurs pays faisaient face à une cinquième vague de Covid-19, le royaume n’en était qu’à sa troisième.

Sa gestion de la pandémie a d’ailleurs été régulièrement saluée. Il est l’un des rares pays à avoir été capable de produire des masques dès le début de la pandémie. Il a aussi su faire preuve d’anticipation pour diversifier les approvisionnements en vaccins et limiter les risques de pénurie par la signature dès mars 2020 de plusieurs accords de partenariat.

Le pays a également réussi ses campagnes de test et de vaccination (gestion de stock, acheminement du vaccin, chaîne de froid, mobilisation des populations…) et a su profiter des périodes d’accalmie pour investir massivement dans ses infrastructures hospitalières – la capacité en lits de réanimation, par exemple, est passée de 685 à 5 258 unités.

L’hôpital public a fait la démonstration de sa résilience face à la pandémie

Au-delà de la gestion de la crise sanitaire, d’importantes réformes sont en cours, à commencer par celle de l’assurance maladie obligatoire (AMO), en vigueur depuis le 1er janvier dernier, qui va progressivement être étendue à 22 millions de personnes supplémentaires d’ici à la fin de l’année.

Par ailleurs, si l’hôpital public a fait la démonstration de sa résilience face à la pandémie, ce qui lui a permis de ne jamais se retrouver saturé, les travers du système de santé restent criants, entre déficit d’infrastructures, manques de moyens humains, insuffisance des équipements, disparités territoriales, etc. La réforme globale du secteur, envisagée à la fin de 2019 avant le début de la crise sanitaire, n’en est que plus urgente.