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Mort de Habib Bourguiba

| Écrit par Ridha Kéfi

Le 6 avril 2000 est férié en Tunisie. C’est le nouvel an musulman. Une journée printanière commence dans une langueur quasi dominicale. Un peu après 10 heures, la radio nationale interrompt ses programmes. Un présentateur dit d’une voix grave : « Allahou akbar » (Dieu est grand). Il lit un communiqué émanant de la présidence de la République : « Le leader Habib Bourguiba, ancien président de la République, est décédé ce matin à 9 h 50 à sa résidence de Monastir, à l’âge de 97 ans. Puisse Dieu accueillir le défunt, illustre enfant de la Tunisie, dans Son infinie miséricorde. »
Si l’annonce de la mort de Bourguiba n’a pas surpris les Tunisiens – ils le savaient mourant depuis plusieurs semaines -, elle les plonge dans une profonde tristesse. Ils se sentent comme orphelins, car ils considéraient le défunt comme un second père. Aussitôt, un deuil national de sept jours est décidé. La dépouille de l’ancien président est transférée dans la maison des Bourguiba, à Monastir, sa ville natale, où une cérémonie funèbre est organisée en présence de sa famille et de ses proches. Un hommage a lieu, le lendemain, à la maison du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD, héritier du Néo-Destour, parti nationaliste fondé par le disparu en 1934), où des dizaines de milliers de Tunisiens et de Tunisiennes peuvent se recueillir à sa mémoire.

Bourguiba est inhumé, le 8 avril, dans le mausolée de sa famille, au cimetière de Monastir. Outre le président Ben Ali, de nombreuses personnalités l’accompagnent à sa dernière demeure, notamment les présidents français Jacques Chirac, algérien Abdelaziz Bouteflika, yéménite Ali Abdallah Saleh, ivoirien Robert Gueï et palestinien Yasser Arafat – ces deux derniers sont décédés depuis -, sans oublier le prince Moulay Rachid du Maroc.
Ces obsèques, qui durent quarante-cinq minutes, suscitent cependant une vive polémique. Certains les jugent « trop modestes », comparées à celles, grandioses, qui ont été réservées, peu de temps auparavant, à Hussein de Jordanie et à Hassan II du Maroc. En ne diffusant pas la cérémonie funèbre en direct, Tunis 7, la chaîne de télévision nationale, provoque la colère des Tunisiens, devenus tous, dans le deuil, des « bourguibistes » convaincus.
Bourguiba a libéré les Tunisiens du joug de la colonisation. Il a grandement contribué à l’édification de la Tunisie moderne. Mais il a été aussi un chef d’État autoritaire. Les dernières années de sa présidence – il a dirigé le pays depuis l’indépendance en 1956 jusqu’à sa destitution pour cause de sénilité en 1987 – furent pénibles pour ses compatriotes, qui ont assisté, impuissants, à son interminable fin de règne. Mais, comme l’a écrit Béchir Ben Yahmed, le jour de ses obsèques, « en dépit du « naufrage » qu’il a vécu dans les deux dernières décennies de sa vie, prix de sa longévité, l’Histoire absoudra ses fautes et dira que son bilan a été extraordinairement positif » (Jeune Afrique/ l’intelligent, n° 2048).

« D’une poussière d’individus, d’un magma de tribus, de sous-tribus, tous courbés sous le joug de la résignation et du fatalisme, j’ai fait un peuple de citoyens », avait l’habitude de dire Bourguiba. Ces paroles, qui trahissaient une certaine fierté, voire un narcissisme certain, hérissaient ses détracteurs, qui y voyaient une preuve supplémentaire de son arrogance. Le « Combattant suprême », comme il aimait à se faire appeler, n’avait pourtant rien usurpé. À preuve : ce sont ses anciens détracteurs qui, aujourd’hui, par acquit de conscience, mais aussi par gratitude, défendent le plus fermement son legs rationaliste, émancipateur et moderniste, dont on ne cesse de redécouvrir la portée avant-gardiste, voire visionnaire. Dans un monde arabe aux prises avec les démons d’un nationalisme revanchard, Bourguiba avançait des idées simples, pragmatiques et réalistes : la libération de l’homme – et son développement – passent avant la réunification de la nation arabe. Il était en avance sur son temps.

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