Politique

Cameroun : le discret soutien du Royaume-Uni à Paul Biya

Dans une récente enquête, le site Declassified UK révèle que Londres apporte un appui militaire au régime de Yaoundé, en dépit des violations des droits humains.

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Par - avec Jaysim Hanspal pour The Africa Report
Mis à jour le 7 février 2022 à 21:26

Un militaire camerounais en patrouille à Yaoundé, en janvier 2022 © REUTERS/Mohamed Abd El Ghany

C’est à un aspect méconnu des relations entre Londres et Yaoundé que se sont intéressés les journalistes de Declassified UK. Selon eux, le Royaume-Uni soutient le pouvoir de Paul Biya en lui apportant un appui militaire : rien qu’en 2021, six opérations antiterroristes auraient été menées sur le sol camerounais. Nom de code : Cylix, Bacchus ou encore Abbadide, précisent-ils, dans une enquête parue à la fin du mois de janvier.

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Documents du ministère britannique de la Défense à l’appui, ils expliquent que cette aide a aussi pris la forme d’entraînements et, plus généralement, d’un « renforcement des capacités » de l’armée combattant notamment Boko Haram et l’État islamique en Afrique de l’Ouest (Iswap), groupe implanté au Nigeria voisin mais dont la zone d’influence s’étend au-delà de ses frontières.

« Villages de formation »

D’après les documents auxquels Declassified UK a eu accès, les Britanniques font également construire des « villages de formation » à Salak, une localité située dans la région de l’Extrême-Nord. Des militaires britanniques y ont été envoyés en janvier 2021 pour des « activités de formation et de conseil auprès du Bataillon d’intervention rapide (BIR) et de la Direction générale de la recherche extérieure (DGRE) ». Ils y sont restés jusqu’à la mi-avril.

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Salak a déjà figuré dans un rapport d’Amnesty International, qui décrivait des « centres de détention officieux » où des centaines de personnes plus ou moins soupçonnées de faire partie du groupe armé Boko Haram auraient été torturées. L’ONG attirait également l’attention sur la présence à Salak de forces internationales et mentionnait celle – régulière – de militaires américains et français sur la base locale du BIR.

Le conseiller militaire britannique a développé des relations privilégiées avec Ferdinand Ngoh Ngoh

Declassified UK mentionne également l’opération Odyssée, lors de laquelle un officier des forces spéciales britanniques a élaboré un projet de doctrine de « gestion de crise » destiné au président camerounais. En contrepartie – de ce service et d’autres –, le lieutenant-colonel « Sid » Purser a été décoré par Paul Biya.

Dîner avec le chef espion

Ce vétéran de la guerre des Malouines est stationné au Cameroun en tant que « conseiller militaire principal » de la Grande-Bretagne. À Yaoundé, il a développé des relations privilégiées avec Ferdinand Ngoh Ngoh, l’influent secrétaire général de la présidence, et avec Léopold Maxine Eko Eko, le patron de la DGRE. Au cours du premier semestre 2021, le ministre britannique de la Défense, James Heappey, s’est rendu au Cameroun et a rencontré Eko Eko lors d’un dîner organisé par l’ambassadeur du Royaume-Uni. Il avait été conseillé au ministre de « féliciter » le patron des renseignements camerounais pour ses efforts de lutte contre l’extrémisme et de le « remercier » d’avoir laissé les troupes britanniques procéder au « renforcement des capacités » du DGRE à Salak.

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Les documents obtenus par Declassified UK exposent l’ampleur du rôle militaire du Royaume-Uni dans ce pays où la France est traditionnellement considérée comme étant plus influente.  Les relations entre Londres et Yaoundé sont bonnes. En mars 2021, les deux pays ont signé un accord de partenariat économique. Le ministre britannique chargé de l’Afrique de l’époque, James Duddridge, avait déclaré que cela assurerait la pérennité des échanges commerciaux entre les deux pays, lesquels s’élèvent à quelque 200 millions de livres.

Londres ferme les yeux

En mai suivant, le président du Comité du commerce international de la Chambre des communes, Angus Brendan Macneil, a néanmoins adressé un courrier au gouvernement pour lui demander s’il envisageait de rompre cet accord compte tenu du fait que « selon de nombreuses organisations de défense des droits humains, les forces de sécurité gouvernementales du Cameroun seraient coupables de détention arbitraire, de torture, de violences sexuelles et d’homicides de civils ».

Il précisait que le gouvernement américain avait quant à lui mis fin en décembre 2019 aux conditions commerciales préférentielles dont pouvait bénéficier le Cameroun, en invoquant justement des « violations flagrantes des droits humains internationalement reconnus ».  « Le gouvernement doit être clair sur les liens entre sa politique commerciale et sa volonté de promouvoir les “valeurs britanniques” à l’étranger », insistait-il.

Londres considère que Yaoundé peut jouer un rôle de lobbying primordial pour l’interdiction des armes chimiques

Il n’a visiblement pas été entendu puisque le 15 décembre dernier, James Roscoe, le représentant du Royaume-Uni auprès de l’ONU, a exposé en détail dans un discours à New York les 6 millions de dollars d’aide humanitaire qui serait fournis au Cameroun en 2022. Il a également condamné les attaques de groupes armés dans la région de l’Extrême-Nord et salué « les actions de la Force multinationale mixte pour lutter contre Boko Haram et l’État islamique en Afrique de l’Ouest ». « Le gouvernement britannique continue de soutenir les efforts de stabilisation régionale […] en collaboration avec les partenaires internationaux et les gouvernements de la région », a-t-il aussi précisé.

Pourquoi la diplomatie britannique ferme-t-elle les yeux sur les « lacunes » du président Biya, au pouvoir depuis presque 40 ans, en matière de droits humains et de démocratie ? Parce que Yaoundé a voté au côté du Royaume-Uni pour condamner l’utilisation d’armes chimiques par la Russie et la Syrie, avance Declassified UK. Les documents du ministère de la Défense que ses journalistes ont pu consulter précisent en effet que le Royaume-Uni considère le Cameroun comme un pays pouvant jouer un « rôle de lobbying primordial » auprès de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques.