Politique

RDC : le récit de la disgrâce de François Beya, le « monsieur sécurité » de Félix Tshisekedi

Très peu d’informations ont filtré sur l’audition du conseiller du président par les services de renseignements. Voici les premiers détails d’une affaire qui a perturbé l’agenda de Félix Tshisekedi au sommet de l’Union africaine à Addis-Abeba.

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Mis à jour le 10 février 2022 à 14:40

Joseph Kabila, Félix Tshisekedi et François Beya, le 17 février 2019 . © Présidence RDC

François Beya a passé sa deuxième nuit dans les locaux de l’Agence nationale de renseignements (ANR). Selon nos informations, « Fantomas » s’est dit surpris par ce qu’il estime être une « humiliation ». Au cours de leurs discussions, il n’a d’ailleurs cessé de rappeler à l’administrateur général de l’ANR, Jean-Hervé Mbelu Biosha, qu’il aurait pu employer d’autres méthodes. Ce dernier rend directement compte à Félix Tshisekedi. Une « commission sécurité intérieure et extérieure » va être constituée pour gérer son dossier.

Le conseiller spécial en matière de sécurité du président a été arrêté chez lui le 5 février, aux alentours de 13 heures. Les éléments de l’ANR qui ont mené cette opération, dirigée par Mbelu, ont forcé l’entrée de son domicile alors qu’il se trouvait dans sa salle de bains. Il a tout juste eu le temps de demander à s’habiller.

Enquête en cours

Ses téléphones ont été saisis, ainsi que celui de son épouse, présente également. Les jours précédents, ses portables étaient coupés. Et il n’avait pas participé à la dernière réunion du Conseil de défense, le 3 février. Pour le moment, le motif officiel de cette interpellation n’a pas été communiqué. Nos sources au sein de l’ANR et de la présidence font toutefois savoir qu’une « enquête liée à des questions sécuritaires est en cours ». Le coordonnateur de l’Association congolaise pour l’accès à la justice (ACAJ), Georges Kapiamba, qui a pu rendre visite à François Beya en présence du numéro un de l’ANR, a publiquement évoqué une série d’interrogatoires liés à « la sécurité du pays » – la ministre de la Justice Rose Mutombo Kiese, souhaitant s’assurer que les droits de Beya sont respectés, avait contacté Kapiamba mais celui-ci avait déjà pris l’initiative de rendre visite à ce dernier.

François Beya est également questionné sur la protection dont bénéficieraient certains opérateurs économiques, dont certains seraient visés par les États-Unis. Son entourage proche, lui, mentionne un « règlement de comptes » sur fond de « guerre de palais ». En disgrâce depuis novembre dernier, après que sa gestion d’un conflit minier entre plusieurs membres du premier cercle de Félix Tshisekedi avait été fortement critiquée, il est à couteaux tirés avec Fortunat Biselele, le conseiller privé du président.

« Au palais, il y a des guerres en tout genre et le président n’intervient pas, souffle un proche. Ce n’est pas pour un problème de carrés miniers qu’il peut se permettre d’écourter son voyage. »

Double-jeu

Présent à Addis-Abeba pour passer le relais de la présidence de l’Union africaine (UA) à Macky Sall, Félix Tshisekedi est en effet rentré à Kinshasa dans la nuit du 5 au 6 février. Après que ses proches collaborateurs l’ont informé de l’arrestation de son conseiller, le chef de l’État est vite retourné à son hôtel et n’a pas assisté au dîner offert, le 5, par le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed. Il était prévu qu’il assiste à la cérémonie de clôture du sommet le 6 et qu’il reparte le lendemain. Toutes les équipes techniques sont d’ailleurs rentrées dans la matinée du 7 février.

Par ailleurs, François Beya est jugé « trop proche de Joseph Kabila » qui, selon l’entourage présidentiel, « mène des actions pour déstabiliser le régime ». L’ancien dirigeant se rend régulièrement en Afrique du Sud, où plusieurs de ses proches ont des attaches, dont son frère Zoé Kabila et son ancien conseiller diplomatique, Kikaya Bin Karubi. Son dernier déplacement, à Johannesburg et au Cap, a été retardé : il n’a été autorisé à décoller que le 25 janvier, soit quatre jours après qu’il avait formulé sa demande auprès de l’ANR.

François Beya fut en effet longtemps le patron de la Direction générale de migration (DGM) lorsque l’ex-chef de l’État était au pouvoir et il est suspecté de lui être resté loyal. Félix Tshisekedi et Joseph Kabila ne sont plus en contact direct et Beya jouait les intermédiaires entre les deux hommes. Le conseiller sécurité « lui a été imposé mais il jouait un double-jeu et le président le savait depuis longtemps », confie un collaborateur du palais.