Société

Burkina : Yacouba Sawadogo, un résistant aux portes du Sahel

Dans « L’homme qui arrêta le désert », le géographe Damien Deville relaye la philosophie du célèbre paysan burkinabè, prix Nobel alternatif, qui a consacré sa vie à faire pousser sa propre forêt en milieu aride.

Mis à jour le 10 février 2022 à 14:13

Yacouba Sawadogo, cultivateur, laureat du Right Livelihood Award 2018. © Sophie Garcia/Hans Lucas

Ce fut l’une des dernières promesses tenues par le désormais ex-président Roch Marc Christian Kaboré, renversé le 23 janvier 2022. L’inauguration, en juin 2021, d’un mur qui protège la forêt de 27 hectares de l’octogénaire Yacouba Sawadogo. Toute sa vie, ce paysan et tradipatricien burkinabè a planté des arbres aux portes du désert, dans son village de Gourga, dans la région du Yatenga (Nord). Une existence consacrée à la biodiversité à laquelle Damien Deville rend hommage dans L’homme qui arrêta le désert.

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Cet anthropologue de la nature et géographe français, dont l’épouse est originaire de Bobo-Dioulasso et qui a obtenu la nationalité burkinabè il y a trois ans, a passé deux semaines auprès de cette célébrité locale et internationale – prix Nobel alternatif 2018 et champion des Nations unies pour l’environnement depuis 2020. Avec un lyrisme assumé, il déclame son admiration pour cet homme. Peut-être parce que le chercheur a aujourd’hui le même âge – 30 ans que le paysan lorsqu’il a entamé l’œuvre de sa vie.

Plutôt que de fuir devant les vents chauds, il entreprend de renouveler des techniques ancestrales de culture comme le zaï

Terrible sécheresse

L’épopée fertile de Yacouba commence dans la pire des adversités, lors de la terrible sécheresse du début des années 1980. Plutôt que de fuir devant les vents chauds qui grignotent les végétaux et attaquent les hommes et les animaux, il entreprend de renouveler des techniques ancestrales de culture comme le zaï. Faisant fi de ceux qui le prennent pour un fou et estime déjà son entreprise condamnée, il creuse des poquets, joue avec les rythmes du ruissellement, construit les cordons pierreux dont il a pu éprouver l’efficacité chez les Dogons du Mali et fait des termites ses alliés pour régénérer les sols.

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Yacouba Sawadogo n’a plus jamais quitté sa forêt, ou seulement pour partager ses expériences avec d’autres paysans des zones arides, et n’a cessé d’alerter sur l’urbanisation croissante de la ville voisine de Ouahigouya. Au crépuscule de sa vie, c’est pourtant dans une métropole, celle d’Abidjan, qu’il a rencontré Damien Deville, pour des raisons sécuritaires. Ces dernières années, plusieurs attaques terroristes ont ensanglanté la région du Yatenga, proche du Mali – et précisément les abords de Ouahigouya en janvier dernier. Dans ce contexte, « sa capacité à essaimer et à faire en sorte que d’autres paysans perpétuent son œuvre au Burkina, et pourquoi pas demain dans une frange sahélienne élargie, lui semble très fortement ralentie », rapporte Damien Deville. Si l’horizon s’est assombri, son fils Lookman Sawadogo a repris le flambeau : son association incite les femmes des villages du Katenga à reforester grâce à la technique du zaï ou aux pépinières.

Paraboles et énigmes

Ce dernier a d’ailleurs beaucoup facilité les échanges entre le chercheur français et le « vieux », qui s’exprime en moré. « C’était compliqué de ne pas dévoyer sa parole, reconnait Damien Deville. Le moré est une langue à structure orale et Yacouba est un homme peu volubile, chacun de ses mots est chargé de paraboles et d’énigmes propres aux sages. Mais cet exercice m’a poussé à me rapprocher de la poésie et du lyrisme qu’on trouve naturellement dans les paroles ouest-africaines, à faire de cette rencontre un grand conte qui se partage à l’oral. »

Yacouba est un magnifique exemple pour l’Afrique et pour le monde

La vie de Yacouba elle-même a tout d’une parabole. Alors que les villes en mouvement apparaissent dans l’imaginaire collectif comme les meilleures voies d’émancipation, Yacouba a trouvé l’accomplissement dans la sédentarité, dans « l’affection à son port d’attache ». Un choix qui rejoint les convictions de Damien Deville, auteur d’une thèse sur les forêts des Cévennes : « On aurait intérêt à remettre en récit la diversité des territoires, les manières d’y vivre pour trouver des solutions plus pertinentes au monde contemporain. La question n’est pas de savoir dans quels territoires on peut vivre ou pas, mais comment vivre dans chaque territoire en respectant les grands équilibres écosystémiques. Yacouba en est un magnifique exemple pour l’Afrique et pour le monde. »

Pour le géographe, « la plupart des maux des sociétés occidentales, leurs effrois, peuvent se résumer au déracinement des individus ». Pour s’assurer que ceux qui viendront après lui restent bien ancrés dans leur sol, Yacouba avait d’ailleurs demandé, en juin 2021, au président Kaboré de remplir sa seconde promesse : un titre foncier pour sa forêt. Il n’aura pas eu le temps de le lui octroyer…

« L’homme qui arrêta le désert » de Damien Deville, éditions Tana, 106 pages, 15,90 euros.