Politique

Mali-Niger : entre les diplomates Diop et Massaoudou, un duel sans gants

L’un tient un discours nationaliste et prône un rapprochement avec la Russie, l’autre fait de son pays le chantre de la démocratie en Afrique de l’Ouest et estime la collaboration avec la France indispensable face au terrorisme. Récit d’un désaccord aussi personnel qu’idéologique.

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Mis à jour le 4 avril 2022 à 15:53

Hassoumi Massaoudou et Abdoulaye Diop. © Vincent Fournier/JA/AFP

A-t-on vraiment le droit de critiquer un pays « frère » ? À cette question digne des plus hauts débats diplomatiques, Hassoumi Massaoudou répond sans ambages « oui ». Le ministre nigérien des Affaires étrangères est devenu l’un des premiers pourfendeurs de la junte malienne. Le 28 janvier dernier, il l’a démontré une fois de plus en des termes on ne peut plus directs : « Nous ne convenons pas que des chefs militaires prennent le pouvoir politique après avoir échoué sur le terrain de la guerre », a-t-il asséné. Il a ensuite vertement critiqué le recours présumé à des sociétés de sécurité privées russes et le déploiement du discours anti-français, le qualifiant de « patriotisme frelaté ».

Une attaque en règle que n’a pas appréciée Abdoulaye Diop à Bamako, d’autant que ces mots étaient prononcés depuis la capitale d’un pays avec lequel le régime d’Assimi Goïta est à couteaux tirés : Paris. Hassoumi Massaoudou tenait alors une conférence de presse conjointe avec son homologue, Jean-Yves Le Drian. Un double affront en forme de récidive.

« Valet de la France »

Le 9 juillet 2021, au côté du président français Emmanuel Macron, qui annonçait le retrait progressif des troupes de Barkhane du Mali, Mohamed Bazoum s’était illustré dans une diatribe contre Bamako : « Il ne faut pas permettre que des militaires prennent le pouvoir parce qu’ils ont des déboires sur le front, où ils devraient être, et que des colonels deviennent des ministres et des chefs d’État. Qui va faire la guerre à leur place ? » avait déclaré le chef de l’État nigérien.

Des attaques qui valent au Niger le surnom de « valet de la France » dans une partie de la population malienne, et qui exaspèrent au plus haut niveau de l’État. En public, Abdoulaye Diop s’efforce pourtant de garder sa réserve : « Le Mali ne privilégie pas la diplomatie du mégaphone », assure-t-il. En juillet, le ministre malien des Affaires étrangères avait ainsi « préfér[é] ne pas critiquer un chef d’État par voie médiatique », mais il avait convoqué l’ambassadeur du Niger au Mali, Mamoudou Moumouni, pour lui faire part de l’« étonnement du gouvernement malien ».

Vieilles rancœurs

En public, le langage est feutré. Mais en privé, Diop et Massaoudou n’y vont pas de main morte. Alors que le Niger est l’un des membres de la Cedeao qui défendent une ligne dure envers Bamako, chacun critique l’autre à l’envi en des termes sévères. L’opposition politique est aussi personnelle. Fondateur du Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS) en 1990, Hassoumi Massaoudou est le compagnon de route du président Mohamed Bazoum et de son prédécesseur, Mahamadou Issoufou. Ce dernier étant un proche de feu le président socialiste malien Ibrahim Boubacar Keïta… renversé par la junte.

Socialiste contre nationaliste, démocrate contre populiste, tout semble aujourd’hui opposer les deux ministres. Mais les rancœurs entre les pays voisins ne datent pas de l’arrivée de ces deux hommes au ministère des Affaires étrangères. Alors que les attaques terroristes se concentrent autour de leur frontière commune, Niamey juge que la collaboration de l’armée malienne n’est pas efficiente.

« La crispation entre les deux pays remonte à la période de Mahamadou Issoufou, rappelle Ibrahim Yahaya Ibrahim, spécialiste des questions sécuritaires au Sahel. Le Niger a toujours accusé le Mali d’être responsable de la montée de l’insécurité à sa frontière. Il considère que l’incapacité malienne à protéger celle-ci a entraîné l’entrée de groupes jihadistes sur son territoire. »

Mahamadou Issoufou, vigie de la démocratie

Bamako et Niamey n’en sont donc pas à leur première passe d’armes. En 2019 déjà, Mahamadou Issoufou avait tenu des propos très durs contre le Mali dans une interview accordée à Jeune Afrique. « Le statut de Kidal, au Mali, nous pose problème, avait-il déclaré. Kidal est un sanctuaire pour les terroristes et ceux qui nous attaquent s’y replient souvent. Kidal est une menace pour le Niger et il faut impérativement que l’État malien y reprenne ses droits », avait-il dénoncé, ne manquant pas de provoquer l’ire de son ami, le président Ibrahim Boubacar Keïta.

Depuis une dizaine d’années, le statut de Kidal est un problème central auquel Koulouba a toujours eu du mal à faire face. En 2012, armée et administration avaient déserté la zone, devenue le bastion des ex-rebelles de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA). Il a fallu attendre février 2020 pour que l’« armée malienne recomposée » – des unités formées d’éléments des Forces armées maliennes (FAMa) et d’anciens combattants rebelles – foule enfin le sol de la ville du nord.

Faire taire tout bruit de botte

C’est peu dire qu’atteint à son tour par le terrorisme, Niamey veut tout faire pour s’épargner l’instabilité politique dont est victime le Mali. Alors que Mahamadou Issoufou s’est hissé au rang de vigie de la démocratie en cédant le pouvoir au terme de ses deux mandats – en plein débat sur les troisièmes mandats en Afrique –, le Niger entend échapper à l’épidémie de putschs actuelle. Lui-même victime par le passé d’instabilité politique à cause de coups d’État, il est désormais le premier opposant à cette nouvelle Afrique de l’Ouest des colonels. Et tient à faire taire tout bruit de botte. Il en va de sa propre survie. Le 24 janvier dernier, après le coup d’État réussi du lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damida au Burkina Faso – le quatrième en un an et demi dans la Cedeao, des rumeurs persistantes évoquaient déjà des mouvements de militaires à Niamey.